****
Revu pour la première fois depuis sa sortie ce grand film terriblement inconfortable de Mike Leigh. Il était souvent présenté à l'époque comme une comédie ("noire" était-il à peine précisé) mais le colis est non seulement piégé, il explose à la gueule dès la première séquence, viol perpétré dans une ruelle de Manchester par le "héros" Johnny. On commence mal à l'aise et on n'en sort pas indemne, un peu claudiquant comme Johnny. Tous les rapports sont viciés, la tchatche finit toujours par blesser, le sexe ne se vit jamais sans violence. Tout le monde est désespéré, la lutte des classes n'est même plus un sujet puisque là-haut, ils ne valent pas mieux. La preuve : le riche Jeremy, devenant peu à peu une sorte de double de Johnny, est le pire de tous. On a le choix entre le bon salopard et le mauvais salopard. Si des réparties et des situations prêtent effectivement à rire, l'ambiance tend parfois vers le film d'horreur, le slasher glauque et oppressant (Johnny fait une référence assez marrante - mais forcément dénigrante aussi - à Psychose). L'horizon, c'est l'Apocalypse (alors prévu pour 1999), annoncé par le héros prophète incapable de se contenir dans ses gestes et dans sa parole qui submerge, qui agresse, qui éreinte. Elle est parfois brillante et parfois impossible a suivre (scène avec le veilleur de nuit). Naked est inconfortable parce qu'on y trouve la même cruauté que chez Peter Greenaway mais sans la mise à distance permise par l'esthétique. La possibilité d'une distance existe cependant mais dans un registre hyper-réaliste, elle est infime, et c'est à nous de la repérer et de nous y glisser pour nous protéger de la violence du film. Il y a plusieurs manières. L'art théâtral de Mike Leigh, qui donne à la fois l'impression d'un récit improvisé (donc imprévisible) et très construit. L'excellence des interprètes qui oscillent entre naturalisme, caricature et liberté, David Thewlis en tête bien sûr. La gestion discrètement colorimétrique différenciant chaque séquence. La dimension mythologique ou biblique donnée à ce voyage en enfer (au-delà des références littéraires directes, on parle de revenir à la maison, tout le monde semble de passage, la question du toit pour la nuit est lancinante, personne ne semble habiter vraiment là où il vit). L'humour, oui, peut-être, mais alors sans oublier qu'il ne peut exonérer d'un examen de conscience pour toutes les horreurs formulées et toute la violence produite. Enfin, pour ma part, je choisirais la physiologie du corps humain, presque l'autopsie : Johnny se dit fasciné et inquiet devant ce mécanisme, cette "usine rose et humide" dont on n'entend ni ne voit le fonctionnement. Mike Leigh nous plongerait alors dedans et ce n'est pas joli-joli, "naked", au-delà du "nu".