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Nightswimming

  • Saludos, hombre (Sergio Sollima, 1968)

    **
    Le troisième western de Sollima est le plus inégal. La dimension comique de certains comportements, à visée commerciale sans doute, tire le récit vers l'aventure picaresque et atténue à la fois la violence, l'ironie à l'égard des figures types du genre et la critique politique désabusée. Le nombre élevé de protagonistes et le manque d'envergure font que personne ne se tient de manière iconique face à Tomas Milian, comme le faisaient précédemment Lee Van Cleef et Gian Maria Volontè. Seule l'opposition entre les deux personnages féminins, la bigote blonde sexy et la volcanique brune mexicaine provoque de ce côté-là des étincelles. La dispersion à l'œuvre n'empêche heureusement pas de suivre l'histoire avec plaisir, menée qu'elle est avec vigueur et clarté malgré ses nombreux détours.

  • Drive My Car (Ryusuke Hamaguchi, 2021)

    ***
    Hamaguchi captive pour la quatrième fois à la suite. Il dispose ses éléments de mélodrame et les étirent dans le temps long du quotidien. Tout est alors affaire de déplacement, comme l'indique le rôle essentiel des trajets en voiture. Le récit est construit de façon à produire une tectonique des plaques. Les personnages secondaires passent au premier plan, les aveux et événements sont reportés (comme le générique de début : il y a un prologue et il faut s'y attarder le temps nécessaire), la violence est déportée (des antagonistes mari/amant au fan trop curieux), la multiplicité des langues parlées entraine des décalages, la vie et la fiction s'enrichissent l'une de l'autre. Tout cela justifie la durée du film tout en assurant la fascination devant la complexité des couches mouvantes et superposées. En découlent aussi des échos surprenants, des effets de miroir subtils. La boucle familiale et sentimentale qui se forme n'a, grâce à ces flottements, pas l'air d'être forcée par le scénario mais peut tout simplement passer, comme le reste, pour une production de l'imaginaire du personnage principal, malgré le beau maintien constant dans le réel. 

  • La Vie à l'envers (Alain Jessua, 1964)

    ***
    Charles Denner, fin, ironique, parfait, nous raconte ses problèmes existentiels, qui se sont transformés en bonheur du détachement total. Le dernier plan seulement nous indique qu'il le fait depuis un hôpital psychiatrique. L'un des intérêts du film est en effet de donner à voir un glissement vers la folie mais sans disposer de borne particulière qui marquerait un basculement. Comme le personnage, nous sommes en observation de la réalité de la société en 1963 (Jean Yanne en patron d'agence immobilière) et nous suivons le flux littéraire de sa voix off. Le travail sur le décor, devenant vivant et nu, et le montage, bousculant parfois la durée, rendant la perte de notion du temps, donnent déjà à ce premier film de Jessua une belle originalité. La vision du couple est également singulière. On craint d'abord d'y trouver trop de piques misogynes (Anna Gaylor est dite "conne", elle travaille comme modèle dans la pub, etc.) mais le personnage féminin est bien celui qui comprend le mieux, qui émeut (son inquiétude quand Denner revient après avoir disparu 3 jours) et l'amour entre les deux semble toujours sincère, au point que l'on se dit qu'il ne faudrait pas grand chose pour qu'elle accompagne son homme jusqu'au bout, dans une réclusion comparable à celle de L'Empire des sens

  • Donbass (Sergei Loznitsa, 2018)

    ***
    Pour montrer le merdier sans nom de l'Ukraine orientale, Loznitsa s'appuie sur sa méthode faite de plans longs, soit fixes soit en mouvement, et l'applique à un récit gris, grotesque et choral dont l'évolution ne semble due qu'au hasard. En fait, les transitions entre chaque bloc, comme d'habitude assez impressionnant, sont visuelles, rythmiques, en croisements ou ironiques, bref, variées. Loznitsa trouve toujours dans ses films des solutions aux problèmes que peut poser ce type de cinéma, souvent trop contraignant. Ici, il créé l'écart permettant de rendre supportables ses petites histoires de corruption, d'aliénation ou de violence, en y intégrant l'idée de mise en scène, via la présence de journalistes ou plus subtilement, en pratiquant l'illusion documentaire plus ou moins forte, en suscitant l'interrogation sur le statut de la caméra, en clôturant sur une scène d'investigation criminelle devenant aussi tournage de reportage.

  • L'Adorable Voisine (Richard Quine, 1958)

    ***
    Avec ses sourcils diaboliquement redessinés et son regard identique à celui de son chat, Kim Novak est fascinante en ensorceleuse moderne. Face à elle, James Stewart, coincé dans ses costumes et ses 50 balais (le double de sa partenaire), paraît totalement déplacé, ce qui convient parfaitement pour le rôle. L'une des belles idées du film est la cohabitation, devant la plupart du temps demeurer secrète, de la confrérie des mages et sorcières et des humains normaux (parmi les premiers, un impayable Jack Lemmon en apprenti immature et féru de bongos, et pour faire le lien entre les deux mondes, un savoureux Ernie Kovacs en écrivain journaliste spécialisé dans le domaine de la magie mais plutôt fantaisiste). L'étonnement vient du balancement entre le fantastique et la romance classique. Il y a très peu de manifestations surnaturelles mais une ambiance étrange, obtenue grâce à un travail époustouflant sur la lumière, la couleur, le cadre et le décor, culminant avec la création du Zodiac Club, lieu de rendez-vous jazzy de la confrérie. C'est à la fois limpide et mystérieux, drôle et tendre, retenu et singulier. 

  • Micki et Maude (Blake Edwards, 1984)

    ***
    Edwards filme l'histoire classique d'un homme pris au piège entre sa femme et sa maîtresse, en allant jusqu'à en faire un bigame, comme Ida Lupino trente ans avant, mais en le poussant bien sûr vers les extrémités burlesques. Dudley Moore excelle dans le balancement entre tendresse et comique, évitant de faire paraître son personnage trop lâche. Amy Irving est bien charmante, une flamme de mystère dans ses yeux éclatants. Quant à Ann Reinking, elle est épatante : d'abord réduite à son rôle de working girl, elle révèle par la suite une grande sensualité puis, à partir de l'annonce, bouleversante pour elle, de sa grossesse, une émotion intense. Dans un rythme assez calme, en plans souvent longs laissant se préciser les rapports, Edwards déroule sa chronique en la secouant de temps à autre de décharges burlesques, imprévisibles et donc très efficaces, puis accélère jusqu'au délire lors de la séquence à rallonge de l'arrivée simultanée des deux femmes toujours ignorantes de la tromperie à la maternité.

  • Highlander (Russell Mulcahy, 1986)

    °
    Revenir vers ses amours d'adolescence est toujours risqué et 36 ans après, Highlander est bel et bien irregardable, sauf à l'étudier pour les signes esthétiques les plus cruellement typiques des années 80 qu'il accumule (de l'imperméable aux persiennes, de la lumière bleue à la séquence érotique devant la baie vitrée, rien ne manque à la liste, sauf le saxophone). La musique, les chansons de Queen en premier lieu, n'est pas plus supportable que la nullité du jeu de Lambert. Tiraillé entre deux économies, celle de la série B et celle du blockbuster fantastique, constamment déséquilibré entre premier et second degré, piochant ça et là (de Terminator à Sacré Graal !) faute de vision personnelle, ne gardant que le pire de la modernité (le tape-à-l'œil) et de la tradition (la naïveté), le film de Mulcahy est ahurissant de bêtise. Il n'y a qu'à voir l'incroyable enchaînement en trois minutes de la révélation de l'immortalité de Mc Leod qui s'auto-poignarde devant la belle légiste, le premier baiser entre les deux, la scène sexuelle, le plan sur les lions au zoo, le dialogue sur l'impossibilité de s'attacher, le retour de la fille chez elle et son enlèvement. Quant à l'action, la mise en scène forcément clipesque ne met pas seulement à mal sa vraisemblance, elle la rend totalement incohérente spatialement parlant. Hideux et risible.

  • Avant de t'aimer (Elmer Clifton et Ida Lupino, 1949)

    ***
    Ida Lupino aurait tourné la grande majorité des scènes, suite au décès d'Elmer Clifton, ce qui fait de ce Not Wanted, bien qu'elle ne soit pas créditée à ce poste au générique, sa première réalisation. On y trouve déjà, effectivement, et sans aucun doute possible, les singulières qualités des suivantes. L'histoire racontée ici est celle d'une fille de 19 ans fuyant loin de sa famille, mais se voyant repoussée par son amant pianiste et se retrouvant enceinte de lui. Le sujet est clair, "osé", social. A travers lui, Lupino fait accéder les petites gens au grand et poignant mélodrame. Elle parvient à un bel équilibre entre des séquences longues où les discussions se developpent tout en montrant la vérité des corps et des émotions, et d'autres plus courtes, plus découpées, plus directement expressives visuellement et traduisant la dangereuse dérive psychologique de l'héroïne vers la folie, une fêlure intérieure ainsi reliée aux difficultés concrètes de la vie. Attachée à décrire le quotidien, le réel et ses problèmes, la mise en scène de la cinéaste n'a rien de terne, les éclats dramatiques le prouvent bien sûr mais les régulières trouvailles (un geste, un temps de silence, une présence à l'arrière ou à l'avant, une réaction...) parsemant les moments plus simples et calmes en font tout autant. 

  • Bigamie (Ida Lupino, 1953)

    ***
    Peut-être le statut même de l'actrice-réalisatrice conditionne-t-il notre regard mais sa direction semble permettre des interprétations d'une justesse rarement ressentie à ce point. Lupino elle-même, Joan Fontaine et Edmond O'Brien sont admirables d'un bout à l'autre dans cette histoire d'un homme pris au piège de son amour pour deux femmes, se débattant paradoxalement à la suite de ses recherches de sincérité absolue, coincé par de malheureuses coïncidences l'empêchant d'aller au bout de ses aveux. Ce film écartelé (même le juge, au final, ne parvient pas à trancher) est par moments franchement déchirant. Il faiblit à peine dans sa deuxième moitié, gardant sa droiture, sa confiance, sa lucidité, sa sobriété, mais perdant légèrement en tension et en concentration. Ce qui reste fascinant, en revanche, ce sont ces rapports adultes entre les personnages et le fait que ceux-ci ne soient jamais "sacrifiés", même un instant, afin de simplifier les choses pour le spectateur. Par exemple, la fébrilité du personnage masculin lors du rendez-vous pour l'adoption est remarquée aussi bien par sa femme que par son interlocuteur, et pas seulement par nous. Ce réalisme de la mise en scène de Lupino est infiniment précieux et sert de base au déploiement des émotions les plus intenses.

  • Faire face (Ida Lupino, 1949)

    ***
    Sur la maladie tombant comme la foudre et le lent réapprentissage de la marche par une jeune danseuse, un beau mélodrame dont on a l'intuition de la réussite dès les premières séquences, Lupino captant des tout petits gestes amoureux d'un grand naturel puis filmant dans sa durée intégrale un numéro de music hall. Dès lors, la vérité des corps, des situations, des dialogues ne va jamais cesser d'apparaître, rendue par une mise en scène claire et rigoureuse mais aussi dynamique et variée malgré l'étroitesse réaliste du cadre, celui d'un établissement de rééducation. La subtile production de plusieurs échos (un visage mouillé par l'eau de mer puis par des larmes, deux scènes de danse, deux encouragements formulés par l'homme pour que celle qu'il aime avance vers lui), le refus de verser dans le terrible mélo comme dans le trop facile réconfort (alors que l'héroïne est justement constamment tiraillée, entre deux états psychologiques et entre deux hommes), la parfaite direction d'actrices et d'acteurs (même les personnages secondaires ont leur épaisseur immédiate) contribuent, entre autres qualités, à procurer une émotion réelle.