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Nightswimming

  • Bienvenue Mr Marshall (Luis Garcia Berlanga, 1953)

    ***
    La longue présentation, avec la voix off de Fernando Rey, prévient déjà, par son côté ludique (fausses hésitations du narrateur, arrêts sur image démiurgiques), que cette comédie ne se bornera pas à tabler sur le pittoresque. Il est bien présent, et nullement désagréable, mais cette histoire de village espagnol se préparant à l'arrivée de représentants américains dans le cadre du plan Marshall, affiche, en douceur mais efficacement, d'autres ambitions, et signale son originalité, dans un esprit qui fait parfois penser aux Tati de l'époque. Sans perdre de vue l'ancrage social, la fantaisie gagne du terrain, les touches absurdes affleurent, l'ironie devient perceptible (les villageois qui endossent tous des costumes andalous traditionnels pour faire couleur locale) au rythme d'une réalisation précise et vive. Le fantasme américain, avec toutes ses contradictions, est exposé de manière plus fine qu'il n'y paraît. Et lorsque devant les facades noircies des maisons sont installés de beaux panneaux en trompe-l'œil, comme de véritables décors de studio, puis lorsque sont décrits les délirants rêves "américains" de plusieurs personnages, c'est une réflexion sur le cinéma lui-même qui est tranquillement glissée. 

  • Apocalypto (Mel Gibson, 2006)

    **
    N'ayant vu jusque-là aucun film réalisé par Mel Gibson, j'ai un peu de mal à comprendre pourquoi une bonne partie de la critique s'était pincée si fort le nez au moment de la sortie de celui-ci (provoquant ainsi parfois, sans doute, des surévaluations en réaction). Que la vision doloriste du monde passe par une représentation gore peut certes gêner. De même, la cruauté montrée peut en être une envers le spectateur. Mais enfin, si le thème d'un film est la sauvagerie, son auteur a bien le droit de l'aborder frontalement. La violence est répétitive, comme sont souvent trop longues les séquences, mais, à l'instar du refus d'utiliser la langue anglaise et des acteurs américains, cette narration particulière rend l'œuvre assez anti-hollywoodienne. Par ailleurs, si l'on oublie quelques ralentis et jeux de regards lourds, on ne peut que reconnaître la force de certaines images, qu'elles relèvent de l'épreuve physique ou du symbole (les derniers plans, inattendus). 

  • Green Book (Peter Farrelly, 2018)

    ***
    Bonne surprise que ce film s'inscrivant agréablement dans un classicisme américain basé sur une histoire intéressante à suivre, une interprétation alliant précision et naturel, et une mise en scène sobre et fluide. Le road movie possède le rythme et la musicalité qu'il faut, compte tenu du sujet. La reconstitution du début des années 60, elle, ne vient jamais parasiter le récit, n'étant ni insuffisante, ni ostentatoire. Le maître-mot est sans doute "équilibre", mais cette recherche n'aboutit pas, sur le fond, à de la tiédeur. Le message humaniste est adressé sans lourdeur. Partant de la bonne idée de "l'inversion des rôles", les auteurs donnent toutes leurs chances aux personnages et les placent au centre de scènes claires mais souvent ambivalentes, selon les points de vue et les positions de ces derniers. D'où une absence de discours benêt et l'impression, au contraire, d'une véritable épaisseur, qui permet de s'abandonner à l'émotion des dernières séquences, le principal étant que c'est qui est attendu se situe dans la vision d'ensemble et non dans les détails, les fragments, réservant, eux, les surprises. 

  • High Life (Claire Denis, 2018)

    °
    Comme attendu, le drame spatial de Claire Denis table sur la lenteur et le minimalisme de la représentation pour atteindre le mystère. L'échec est absolu, rendu inévitable tout d'abord par une structure narrative à la fois kaléidoscopique et exsangue, et ensuite par l'épuisant système mis en place par la cinéaste, consistant à alterner les séquences vides et les séquences choc (sang et/ou sperme).

  • Le Dernier des Mohicans (Michael Mann, 1992)

    *
    Le premier handicap est sonore, les 100 minutes que dure le film étant presque intégralement recouvertes de tambours et de violons assourdissants. Ensuite, l'esthétique clinquante de Michael Mann s'accorde mal avec le film de pleine nature, les scènes de la grotte sous la cascade et de l'attaque nocturne du fort restant d'ailleurs, peut-être, les plus intéressantes. Mais comme une belle mise en place d'embuscade est vite gâchée par les habituelles mêlées et les sempiternels ralentis, ces passages regorgent d'images plus joliment publicitaires qu'intensément cinématographiques. Rien de très original du côté de l'aventure guerrière, donc (le nombre élevé de personnages d'origines différentes n'apporte pas grand chose de stimulant, surtout pas la variété des langues parlées, assez mal rendue), ni du côté des rapports humains, malgré le couple Daniel-Day Lewis/Madeleine Stowe, Mann n'étant ni le plus subtil ni le plus profond des cinéastes.

  • Sibel (Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti, 2018)

    **
    Film franco-turc éminemment dardennien dans son esthétique, bien que la nature, montagnarde, prenne plus de place que chez les frères belges. On y suit en effet Sibel comme on suivait il y a vingt ans Rosetta. L'héroïne est muette mais siffleuse. Cela nous évite quelques dialogues pouvant être résolument plombés. D'ailleurs, les cinéastes semblent souvent se positionner dans un certain évitement, cherchant, et trouvant assez longtemps, l'équilibre entre la traque documentaire et le symbolisme (homme/loup, haut/bas, modernité/archaïsme). La dernière demi-heure est toutefois moins convaincante que les deux premières. Fatalement, sont resserrées les vis du scénario, et Sibel voit l'étau de l'oppression culturelle et sociale se refermer sur elle, comme le spectateur l'attend malheureusement. Les plans signifiants se succèdent, au final, pour montrer qu'il s'agissait bien d'un combat pour l'émancipation, ce que l'on avait très bien compris. 

  • The Vampire Lovers (Roy Ward Baker, 1970)

    **
    Adapté du Carmilla de Le Fanu, c'est autant un film d'horreur (deux spectaculaires décapitations encadrent le récit) qu'un film érotique. Plusieurs scènes d'amour lesbien le ponctuent et on ne compte plus les plans de poitrines dénudées, de nuisettes transparentes et de baisers langoureux. L'une des étonnantes conséquences de cette ode à la beauté féminine est de transformer la lutte entre le bien et le mal en lutte entre les femmes (toutes sublimes et subjuguées/vampirisées par Carmilla) et les hommes (le plus souvent âgés et déterminés à mettre la belle hors d'état de nuire), créant quasiment deux camps opposés. On sent, de plus, que Baker n'a pas qu'une visée commerciale, l'influence de tout le cinéma moderne d'alors se signalant ici ou là, dans les séquences de cauchemars par exemple, ou dans le rapprochement possible, par moments, avec le principe du Théorème de Pasolini. Émoustillant, fulgurant à certains endroits, le film possède cependant quelques carences, sur le plan de l'interprétation notamment, et manque parfois de tension, le rythme souffrant quelque peu de cette alternance sexe/sang.

  • Le Grand Bain (Gilles Lellouche, 2018)

    °
    Le méga-succès de 2018 ratisse tellement large dans son portrait de la France dépressive mais attachante qu'il sent le calcul à chaque ligne de scénario. Tous les clichés du feel good movie sont enfilés (déjà que la recette n'était pas très nouvelle chez les Anglais dans les années 90...), jusqu'à cette facilité insupportable de filmer 1h30 d'efforts mediocres aboutissant à 5 minutes d'apothéose sportive. La narration est réduite à une série de vignettes poussant du coude, sans que jamais une scène ne dure vraiment, n'ait le temps de se déployer (si l'une d'elles va au-delà de la poignée de secondes, c'est uniquement pour souligner un jeu d'actrice ou d'acteur sur la corde sensible). Cette incapacité foncière du réalisateur est symbolisée par la façon dont est investie la piscine, ici au centre et pourtant filmée comme tous les autres décors, sans imagination, sans jamais travailler ce qui fait la singularité du lieu. Parmi les nombreux (contre-)exemples, inutile d'aller jusqu'à Moretti. Il suffit de penser au malheureusement dernier film de Solveig Anspach, L'Effet aquatique, réalisé deux ans auparavant, au sujet proche (tropisme nord-européen compris !), épatante réussite comique et sentimentale ayant eu 15 fois moins de spectateurs.

  • Dr. Jekyll et sister Hyde (Roy Ward Baker, 1971)

    ***
    Le mythe est décidément à l'origine d'un tas de variations stimulantes. Le film de Baker tient absolument toutes les promesses de son étonnante idée de départ, jusque dans l'allusion la plus scabreuse (Jekyll, sous l'influence de sa "sœur", ou pas, effleurant la joue du frère de son amoureuse). La première scène de transformation (qui, comme les autres, est la plus simple possible) débouche sur un grand moment d'érotisme cinématographique, avec la naissance de sister Hyde face au miroir découvrant son corps splendide. Le miroir est d'ailleurs admirablement utilisé dans ce cadre, ouvrant toutes les pistes de réflexion (se voir, voir l'Autre, fantasmer...). De même, l'approche sexuelle se fait sans détour (le film est à la fois cru et raffiné), en allant au bout de chaque possibilité offerte par la présence, au-dessus de chez Jekyll/Hyde, d'un frère et de sa sœur, très vite emplis de désir pour celle/celui du dessous. Sur la différence et l'attirance des sexes, l'œuvre est d'une intensité peu commune. Les passages de Ralph Bates, excellent, à Martine Beswick, vénéneuse, et vice-versa, se font de façon fluide et parfaitement "crédible". Dans l'ambiance brumeuse attendue, fruit d'un sensationnel travail en studio, c'est le film entier qui se révèle l'un des plus cohérents esthétiquement et l'un des plus profonds thématiquement de toute la production Hammer. 

  • L'Emmurée vivante (Lucio Fulci, 1977)

    **
    Le fait que le film soit certes parfois sanglant mais assez retenu côté gore renforce l'impression d'un ensemble giallesque à la structure classique. Évidemment, dans les détails, l'oeuvre est plus expérimentale, plus coupante et heurtée, notamment à travers son montage. On ne s'ennuie donc pas. L'histoire etant basée sur des visions, que l'on pense d'abord liées au passé avant qu'elles ne se révèlent au contraire prémonitoires, Fulci use et abuse des zooms avant sur les yeux de Jennifer O'Neill, faisant du visage de celle-ci le point d'ancrage de sa mise en scène. L'effet est particulièrement répétitif. Mais on peut accepter cette insistance en estimant qu'elle concourt à l'entière appropriation du film par l'héroïne (tout pourrait effectivement se passer dans sa tête, depuis le premier surgissement des visions lors d'une belle séquence automobile de passages successifs de tunnels).