Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

2020s

  • Soulèvements (Thomas Lacoste, 2025) & Direct Action (Guillaume Cailleau et Ben Russell, 2024)

    ***

    Ces deux documentaires engagés auprès de militants écologistes, défenseurs du vivant au sein du mouvement des Soulèvements de la Terre ou d'autres collectifs, évoquent les luttes de ces dernières années, de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes aux manifestations de Sainte-Soline et à la tentative de dissolution des Soulèvements par la droite macroniste. Chacun à sa manière, ils ouvrent un espace, organisent la défense d'un mouvement criminalisé et cherchent le meilleur moyen de contrer les mensonges des institutions et des médias dominants, soit par le déploiement de la parole soit par l'attention aux actes, dans une autre temporalité.
    Thomas Lacoste laisse s'exprimer seize intervenants, séparément, les uns à la suite des autres. Tout à la fois souvenirs, témoignages et exposition de principes moraux, leurs propos forment des discours passionnants par leur diversité et leur intelligence. Sans question ni commentaire, tentant de monter le moins court possible, le réalisateur parvient à mettre en évidence des articulations de la pensée qui rendent admiratif devant chaque individualité, évidemment loin d'une image d'éco-terroriste. Entre chaque séquence, des moments plus brefs montrent le militant concerné dans sa vie quotidienne ou précisent un contexte à l'aide de quelques photographies. Ce choix permet d’octroyer des pauses entre chaque flot de paroles pour mieux les assimiler. Le didactisme est assumé.
    Guillaume Cailleau et Ben Russell prennent une toute autre voie pour inviter à une expérience beaucoup plus radicale. Tourné dans la ZAD en 2022 et 2023, leur film est constitué d'une série de très longs plans-séquences. Ceux-ci sont consacrés à des activités manuelles, paysannes, artisanales, culturelles. Ce sont essentiellement les gestes qui sont montrés, rarement les visages. Parfois, une discussion ou une réunion est captée de la même manière, nous donnant quelques repères, contextualisant autrement que par la seule mise en situation directe. La caméra est souvent fixe, ne se décidant à pivoter ou à zoomer qu'au bout d'un certain temps. Comme dans Soulèvements, on ne revient jamais sur ce qui a déjà été montré. Le reproche de la répétition formulé par certains à la sortie du film ne tient donc pas puisqu'aucun plan-séquence ne ressemble à un autre. Fait de séquences sans montage interne, Direct Action est de plus, très long, affichant 3h32 au compteur. L'expérience est donc celle du temps réel. Cela n’empêche pas chaque séquence d'être évolutive : au bout d'un certain temps, une action peut être complétée par une autre à l'arrière-plan ; les rares mouvements de la caméra ou des allers-retours dans le champ peuvent créer des boucles ; une technique ou un procédé peut être expliqué à la fin. Le parti-pris de cadrage strict pousse aussi bien sûr à être attentif au hors-champ, visuel ou sonore, d'où viennent des informations complémentaires. Dans la dernière partie, arrivent quatre plans, approchant eux aussi (je pense) les dix minutes chacun, tournés le 25 mars 2023 à Sainte-Soline. Le premier enregistre le passage des tracteurs de la Confédération Paysanne, le troisième des ahurissants tirs de grenades de désencerclement ou lacrymogènes de la part des forces de police sur les manifestants, le quatrième la confrontation violente ainsi provoquée. Le deuxième est emblématique (le distributeur Shellac en avait d'ailleurs fait son teaser de 50 secondes). Les manifestants doivent passer d'un endroit à un autre. Le plan est fixe, d'abord presque vide puis se remplissant au fil des minutes. Certains coupent en franchissant un fossé assez profond. Dès lors, au premier-plan, ce sont des dizaines de personnes qui se succèdent pour tendre leur main afin d'aider les suivants à remonter du creux. Le plan est emblématique par sa façon de révéler dans le temps long sa raison d'être, d'affirmer ce principe de rendu direct d'une action, de souligner que l'acte simple est synonyme naturel de lien et de lutte. Ainsi, Direct Action n'est pas que son sujet mais génère, si l'on est disposé à accepter son exigence, son lot de questions cinématographiques (en plus de celles que je viens d'évoquer, celles sur le degré de préparation et de facilitation, de pur enregistrement du réel) : il peut dès lors être considéré comme un film supérieur à Soulèvements, bien plus facile d'accès (et, logiquement, vu par de plus nombreux spectateurs). Les deux sont cependant essentiels.

  • Memoria (Apichatpong Weerasethakul, 2021)

    ***

    Une femme provisoirement basée à Medellin entend régulièrement un son, un coup sourd et indéfinissable que personne d'autre n'entend. Au gré de ses rencontres, elle tente de le décrire, de le reconstituer, de soigner ce potentiel symptôme de folie, d'en comprendre l'origine. L'idée est déjà intrigante mais Weerasethakul la concrétise en Colombie et en partenariat avec Tilda Swinton (et notamment, dans des rôles secondaires, Jeanne Balibar et Daniel Gimenez Cacho vu chez Ripstein, Almodovar, Lucrecia Martel, etc.). Le film avance en plans longs et lents. Chaque coupe fait figure d'événement, modifiant la perception d'une séquence ou propulsant vers un ailleurs absolument imprévisible. A plusieurs reprises, les plans semblent même s'arrêter, comme dans le dernier quart l'un des personnages s'arrête de respirer en dormant. Cela provoque l'étonnement et une disposition, car on finit toujours par percevoir un frémissement, une manifestation restant discrète ou se faisant plus évidente, qu'elle soit visuelle ou sonore, souvent les deux à la fois. Comme ailleurs, le cinéaste mobilise mythes ancestraux et outils de la modernité, produit un frottement des temps et fait coexister des univers sensibles différents (ce son pourrait venir des profondeurs de la terre et si l'on observe des paléontologues au travail, le final penche vers un inexplicable partage de souvenirs enfouis). Le fil narratif est extrêmement fin, tiré par le personnage principal seulement. Parfois, on en vient à douter de la réalité de ses interactions avec les autres. S'étirant progressivement, au fur et à mesure qu'il s'éloigne de l'agitation citadine, le film, qu'on peut classer par commodité comme film fantastique, est étrange et superbe, hypnotique comme la plupart des réalisations de son auteur. Impossible de s'en détacher jusqu'à la fin de son générique déroulé sur un envoûtant bruit de pluie.

  • L'Invasion (Sergei Loznitsa, 2024)

    ***

    Durant les deux premières années de la guerre, Sergei Loznitsa a posé sa caméra aux quatre coins de son pays attaqué par la Russie. Dans une rigueur extrême, avec prises de vue fixe, plans longs, aucun commentaire ni témoignage, sont montrés des blocs de la vie quotidienne. Celle-ci est rythmée par les cérémonies (plus souvent funéraires que nuptiales) et les sirènes des alertes aériennes. Sur ces images, un peuple fait corps, que ces corps soient dynamiques ou abimés, dans une société militarisée par nécessité vitale. Le film est une succession d'éclats de réalité qui finissent par former un tout, un hommage impressionnant et concret.
  • Exit 8 (Genki Kawamura, 2025)

    **

    Adaptation d'un jeu vidéo dans lequel un personnage doit repérer des anomalies pour pouvoir sortir d'un couloir de métro semblant s'enrouler sur lui-même. Même s'il flirte avec l'horreur, c'est donc un film conceptuel plutôt qu'un film de genre. Il en a les limites, forcé de jouer à la fois sur les répétitions et sur les variations, mais aussi l'audace. L'une de ses qualités est de laisser la porte ouverte à plusieurs interprétations concernant la mésaventure : monde parallèle, dérèglement temporel, plongée dans l'inconscient ou purgatoire ? Après un virtuose plan séquence enclenchant la mécanique infernale, les effets restent relativement simples et efficaces. Le numéro 8 et le ruban de Mœbius ne sont pas convoqués pour rien, tandis que le Boléro de Ravel, si souvent récupéré comme facile appât à spectateurs, trouve ici l'une de ses plus pertinentes utilisations, en ouverture et en clôture d'une œuvre, mineure mais plaisante, avançant en marche répétitive.

  • Maigret et le mort amoureux (Pascal Bonitzer, 2025)

    **

    Pépère mais pas désagréable. Aucune action, à peine quelques déplacements, ce n'est qu'une succession de rencontres nécessaires à l'enquête du commissaire. L'intérêt, modeste mais pas négligeable, est donc de pister comment chaque face à face est modulé et de profiter de la direction d'actrices et d'acteurs. Sans doute un peu ramolli, je n'ai cependant rien pigé à l'épilogue.

  • The Mastermind (Kelly Reichardt, 2024)

    **

    Pas mal, et donc en deçà de mes attentes. La lenteur du réalisme de comportement de Reichardt ne me semble pas si bien adaptée au genre du film de braquage, même pour y opérer un décalage. Ma nette préférence va d'ailleurs à la dernière partie, celle de l'errance, qui laisse tomber le régime des péripéties et qui laisse affleurer un peu plus d'émotion. Cela confirme chez moi un attachement plus grand à ses films de femmes qu'à ses films d'hommes.

  • Dreams (Michel Franco, 2025)

    ***

    Encore un très bon Michel Franco (le 3ème pour moi, après Chronic et Memory), excellemment interprété, finissant inévitablement dans le dur, et où la danse, notamment, est remarquablement captée. C'est un grand film horizontal : par l'usage pertinent du scope, par les déplacements des personnages, par les allers-retours entre Mexique et États-Unis, par la succession des séquences à la fois implacable et sans véritable pic, par ces envies de toujours finir au lit, par cette illusion d'une possible égalité avec la (haute) bourgeoisie, par la circulation du désir et celle de l'argent (pas du tout par ruissellement).

  • Le Sel des larmes (Philippe Garrel, 2020)

    °

    Ah... le désir mutuel au premier regard, les nus féminins, les artisans poètes, les lâchetés culpabilisantes, les grossesses qui tombent mal, les femmes qui pleurent, les ménages à trois, les réfractaires au smartphone, les échanges épistolaires, la liberté d'importuner, les mots d'auteur sur les putains, la précarité en noir et blanc, les petits vols subversifs, la saine réaction devant les fachos, le vieux père modèle qui va mourir, la voix off littéraire, le piano de Jean-Louis Aubert, la scène de danse (Jean-Louis Aubert aussi = économies)... Bingo !
    (J'avais aimé la plupart des précédents. Regard changé maintenant, peut-être. Mauvaise humeur immédiate en tout cas.)
  • Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait (Emmanuel Mouret, 2020)

    *

    Je reprends mes rattrapages des années covid avec le film le plus réputé d'Emmanuel Mouret (je n'avais vu jusque là que Changement d'adresse et Un baiser s'il vous plaît). J'ai bien failli arrêter avant la fin, devant cette succession de récits sentimentaux dont les emboitements ne m'ont pas paru très dynamiques. Si la mise en scène est soignée, avec une caméra alternant les distances et des plans assez longs, elle n'en est pas moins monotone, mobilisant mécaniquement divers accompagnements musicaux romantiques comme des béquilles. Dans ces pénibles autoanalyses censées illustrer les tiraillements et les contradictions annoncées par le titre, je ne vois rien de vrai. Sauf deux choses, plus précisément deux interprètes, qui ne sont malheureusement pas les deux principaux. D'abord Vincent Macaigne. Son corps, sa diction, sa nature me semblent résister au système artificiel mis en place. Ensuite il y a l'épisode le plus intéressant par lui-même, celui révélant la supercherie du repas à quatre qui nous avait été présenté quelques minutes auparavant. Il est prolongé par la prise en charge temporaire du récit par le personnage d'Émilie Dequenne. Sans doute le nuage noir de sa disparition accentue a posteriori l'émotion mais l'actrice tire à elle seule le segment qui la concerne vers des rives (de douleur et de tendresse mêlées) qu'aucun des autres, pas même celui en conclusion, ne parvient à entrevoir.