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2020s

  • The Christophers (Steven Soderbergh, 2025)

    **

    Classique rencontre de deux personnes que tout oppose, sauf ici l'amour de la peinture. Petites modulations et modestes plaisirs dans ce face-à-face le long de séquences que Soderbergh aime bien prolonger, orchestrant une excellente confrontation entre Michaela Coel et Ian McKellen. Autre qualité : le quasi huis-clos dans un décor astucieux de double appartement, porteur de sens sans que ce soit trop appuyé. L'évolution globale est toutefois sans surprise. Deux autres bémols : le film, au-delà de son propos sur le travail de faussaire, cède à la facilité de rendre trop évidente la distinction entre bon et mauvais tableau, et, dans sa quête d'équilibre, semble un peu trop chercher des excuses (il avait donc un cœur !) à un génie-vieux-con de plus.

  • Dao (Alain Gomis, 2026)

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    Moins emballé par Dao que par Félicité à l'époque. Et plutôt dubitatif, comme devant Rewind and Play, intercalé entre les deux, très différent mais reposant lui aussi sur de l'expérimentation jazz. La mise en scène de Dao essaie de toucher à ça également mais sans convaincre entièrement. Certes, le film, dans l'alternance de ses deux cérémonies, tourne mais il n'avance pas. Dédramatisé et étiré, il me semble pousser le spectateur, qui a peu de choses auxquelles s'accrocher en dehors du beau et irréductible naturel, à réfléchir à la pertinence de chaque choix de mise en scène (durée, dialogue, mouvement, lumière...), ce qui est intéressant mais ce qui détache aussi, pour moi en tout cas. Presque tous les posts ou articles que j'ai vu passer parlent d'une façon ou d'une autre, de fatigue. Fatigue que j'ai ressentie aussi, plus que la transe.

  • Autofiction (Pedro Almodovar, 2026)

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    Beaucoup aimé ce dernier Almodovar. C'est d'abord un très beau film de visages, comment ils sont traversés par les affects et comment ils se les communiquent. Ces visages et ces personnages me semblent admirablement disposés sur la surface de l'écran, maîtrise de l'espace particulièrement sensible dans la séquence du strip-tease. Et dans ce prolongement, il y a longtemps que je n'avais pas vu d'aussi belles scènes de conversations téléphoniques (leur tempo, leur cadrage et leurs variations, notamment dans les articulations avec ce qui les entoure directement). Quant au principe narratif, l'emboîtement me paraît d'une magnifique transparence, d'une simplicité qui fait que l'on accepte tout très bien (la chanson à l'écart de la fête qui déboule comme ça, comme les larmes qui l'accompagnent), cela bien sûr avant le petit emballement et retournement final (et le "champ-contrechamp" impossible qui est autorisé in extremis entre l'auteur et les personnages en attente, moment superbe). Peu m'importe le degré "d'autofiction" d'Almodovar là-dedans, les répliques dans la dernière partie, sans doute "vécues", m'ayant juste fait rigoler. L'important est qu'il ait réussi à la fois à faire profiter d'une intelligence d'écriture et à donner vie à des personnages émouvants quelle que soit la couche narrative sur laquelle ils évoluent.

  • The Ugly (Yeon Sang-ho, 2025)

    **

    Les deux films de zombies qui ont suivis le petit plaisir que fut Dernier Train pour Busan ont démontré par leurs limites évidentes que Yeon Sang-ho n'était pas un grand cinéaste. Il n'en reste pas moins qu'il y avait toujours, dans leur principe de départ ou dans leur propos, quelque chose d'intéressant. C'est également le cas dans The Ugly, film réalisé juste avant Colony mais qui ne sortira en salles que le 29 juillet prochain. Pas de zombie ici (ce qui rassure sur la capacité du réalisateur à ne pas s'enfermer dans un genre). C'est un drame en forme d'enquête journalistique faisant remonter des structures verrouillées de la société et de la famille coréennes un passé traumatisant. Le rythme est parfois trop lâche, le parti-pris de ne jamais montrer le visage de l'héroïne se comprend mais agace par moments, et la fin est twistée et retwistée. Mais là encore, des idées cheminent avec pertinence : la réflexion sur la beauté "visible", la mise à l'épreuve de l'impassibilité par des propos dénigrants, la persistance d'une terrible domination patriarcale... La petite cerise sur le gâteau est la présence, dans le rôle central du vieux père aveugle, de Kwon Hae-hyo, acteur fétiche de Hong Sang-soo.

  • Colony (Yeon Sang-ho, 2026)

    *

    Si, après la petite réussite de Dernier Train pour Busan, Peninsula s'épuisait dans la surenchère numérique zombiesque, Colony verse moins dans la démesure, notamment grâce à son principe d'unité de lieu. Toujours dans l'optique d'une infinie réinvention du genre, l'ambition s'est reportée en grande partie sur une réflexion autour de la communication, entre morts-vivants, avec eux, et donc par extension, entre nous autres, dans la société actuelle. Dommage que cette réflexion reste frustrante, bancale dans ses articulations scientifiques et affaiblie par des facilités de scénario, au-delà de quelques idées, intuitions ou échos pertinents. La faute d'abord à une mise en place poussive, une première heure assez convenue. Yeon Sang-ho ne peut pas faire grand chose de son décor de centre commercial, Romero ayant déjà quasiment tout dit et montré dans Zombie il y a presque 50 ans. La deuxième heure est meilleure : le ménage est fait progressivement parmi les trop nombreux personnages (qualité précieuse du cinéma sud-coréen : ne jamais laisser deviner qui passera à la casserole et quand, personne, sur la ligne de départ, n'étant à l'abri), les événements sont moins prévisibles et certaines séquences plus fortes peuvent se déployer (l'évasion du "cerveau" au milieu de ses nouveaux amis zombies, la fourmilière finale...). Décevant mais ce n'était donc pas si désagréable à suivre (d'autant moins qu'à côté de moi, ma fille de 16 ans a trouvé ça très bien).

  • Yellowjackets (série d'Ashley Lyle et Bart Nickerson, Showtime, 2021)

    Exceptionnellement, j'ai regardé avec ma fille les 9 épisodes de la saison 1. Je ne me suis jamais intéressé qu'aux séries créées et/ou réalisées par des cinéastes dont je suivais la carrière : depuis les années 90, Twin Peaks de Lynch, Tanner '88 d'Altman, The Kingdom de von Trier, P'tit Quinquin de Dumont, Top of the Lake de Campion, Wednesday de Burton. Parties intégrantes d'œuvres cinématographiques, ces séries-là ont d'ailleurs souvent été conçues pour se jouer des codes de la télévision.
    L'expérience est donc ici bien différente et je me garderai d'en évaluer la qualité, n'ayant pas d'autres repères dans le domaine. Mais quand même, réflexions persos :
    - Bien que réalisateurs et réalisatrices se succèdent, les épisodes se ressemblent tous. Rien ne se distingue dans la mise en scène, la construction narrative, les tons adoptés, jusqu'à la place réservée invariablement, à la fin de chaque premier tiers, à la séquence de transition musicale (jamais désagréable d'ailleurs puisque faisant remonter divers tubes pop-rock indés des années 90). On est bien sûr à l'opposé de Twin Peaks, malgré l'accumulation de mystères. Dans les deux premières saisons de Twin Peaks, les différences étaient parfois spectaculaires d'un épisode à l'autre en fonction des signataires. Les meilleurs étaient évidemment, de très loin, ceux réalisés par Lynch lui-même. Soyons juste, le génie pur n'était pas la seule explication. Co-auteur avec Mark Frost, supervisant l'ensemble, Lynch, lorsqu'il revenait derrière la caméra, pouvait tout se permettre. Il se passe encore autre chose avec la troisième saison, œuvre de Lynch à 100%. Les épisodes y sont différents les uns des autres, radicalement, volontairement. Rien à voir donc avec une série comme Yellowjackets où il s'agit de surprendre le spectateur mais jamais par la forme, de le surprendre en le laissant profiter de son confort.
    - Le récit progresse en alternant deux époques. En 1996, une équipe de football féminin subit un crash aérien. Durant plusieurs mois ces filles vont devoir vivre en milieu hostile et faire face à de violentes manifestations surnaturelles. Parallèlement, nous suivons la poignée de survivantes confrontées 25 ans plus tard à des événements aussi dramatiques, en lien avec leur tragique expérience commune. On passe sans cesse d'une époque à l'autre. Mais aucun problème pour se repérer : dès le premier plan de chaque séquence, nous savons à quel temps nous sommes, passé ou présent. Ni rupture ni doute. Le procédé le plus régulier pour assurer la compréhension de ces transitions est le raccord effectué sur un même personnage, immédiatement reconnaissable.
    - L'avantage de traiter aussi équitablement deux époques est que l'on peut toucher au moins deux générations de spectateurs, sensibles à la description des émois adolescents ou alors à celle des vicissitudes de la vie d'adultes. Choisir une équipe sportive permet aussi de montrer un maximum de caractères. Il est bien pratique, pour développer l'histoire dans tous les sens, d'impliquer une fille ayant des visions, une autre très croyante, une troisième rebelle, etc. Cela dit, la diversité sert aussi une visée progressiste. Les liaisons homosexuelles ne posent aucun problème et la normalité caractérise la représentation d'un couple de lesbiennes mariées avec enfant, ces deux femmes étant par ailleurs afro-américaines et installées dans la bonne société. Au détour de quelques dialogues, racisme et sexisme sont clairement brocardés. Le genre de série que doit avoir en horreur les néo-fachos trumpistes.
    - L'addiction tient au désir que soient enfin dévoilés les mystères de cette angoisse histoire. Quelque chose de terrible s'est déroulé dans cette forêt. La piste du cannibalisme, tabou ultime, est ouverte dès le début (et toujours pas refermée au terme de la première saison, ce qui est très agaçant). Dans chaque épisode, quelques brefs plans gores de blessures diverses maintiennent la tension, la possibilité du pire. Le recours à des plans subjectifs faisant sentir une menace invisible au cœur de cette nature est plus éculé. Ces procédés relèvent de la mécanique. De même, les séquences suivent une évolution unique. Ce n'est pas la fin de chaque épisode qui accroche, c'est chaque séquence qui doit empêcher le spectateur de se lever de son canapé. Qu'elles reposent sur des actions ou des dialogues, à de rares exceptions près, toutes commencent en posant une problématique avant d'enchaîner sur une seconde, un autre événement qui vient perturber et relancer, mais toujours dans l'ébauche, en laissant en suspens ce qui sera à son tour développé... plus tard. Comment résister alors à l'envie d'en savoir plus ?
    - Série très programmatique donc, reproduisant un modèle à l'infini, représentative d'un mode de fonctionnement général sans doute, malgré ses petites originalités dont la principale est un très assumé mélange des genres.

  • Morlaix (Jaime Rosales, 2025)

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    Un réalisateur espagnol reconnu qui filme une histoire très précisément située dans le Finistère, ce n'est pas banal. Pas question de dépaysement ou d'un quelconque décalage pour autant. La capacité à rendre compte d'un environnement éclate dès le début, en deux-trois plans. Puis viennent ces jeunes personnages, qui seront regardés tout du long avec respect et empathie, vivants tout simplement. Entre rigueur et liberté, les dialogues vont bien au-delà du bavardage entre lycéens sur l'amour et le sens de la vie. L'histoire est connue, toujours la même depuis au moins un siècle de cinéma : les sentiments adolescents. Et parfois, un miracle arrive : un ou une cinéaste parvient à raconter cela autrement, comme si c'était la première fois. Des noms affleureront à la surface de la mémoire, de Rohmer à Resnais, mais Jaime Rosales réussit à s'affranchir aussitôt de ses références et à nous faire croire à la vérité neuve de ce qu'il filme. Morlaix est aussi incarné qu'expérimental, avec ses changements de format d'écran, ses arrêts sur images et ses accélérés, ses passages de la couleur au noir et blanc. Et en assumant parfaitement ses emboîtements narratifs, il touche au cœur comme à la mémoire. Questions cruciales et pourtant rarement (jamais comme cela ?) posées, naturellement et avec délicatesse : Que retient-on d'un film après l'avoir vu ? Est-ce qu'un film reste toujours le même ? Et si les images de cinéma agissent sur nous, spectateurs, est-ce qu'on peut agir en retour sur ces images ? Petite merveille.

  • Nuestra Tierra (Lucrecia Martel)

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    En suivant un procès pour homicide, déterminant pour le respect des droits d'une communauté autochtone, la cinéaste argentine tente de faire ressortir la vérité et élargit le champ de sa vision. En bas, les racines. Celles qui ancrent les descendants d'Indiens sur ces terres, convoitées par les colons espagnols puis les gros propriétaires. De vieilles photographies enclenchent les récits familiaux qui déroulent une histoire intime et méconnue du pays. En haut, le ciel. D'où peuvent être prises des vues aériennes, avec l'utilisation pour une fois justifiée de drones : pour faire comprendre une topographie et ses enjeux vitaux. Entre terre et ciel, passé et avenir, résistance et lutte, un film comme un combat, une leçon d'histoire et une dénonciation de tous les accaparements du colonialisme/capitalisme vorace.
  • Soulèvements (Thomas Lacoste, 2025) & Direct Action (Guillaume Cailleau et Ben Russell, 2024)

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    Ces deux documentaires engagés auprès de militants écologistes, défenseurs du vivant au sein du mouvement des Soulèvements de la Terre ou d'autres collectifs, évoquent les luttes de ces dernières années, de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes aux manifestations de Sainte-Soline et à la tentative de dissolution des Soulèvements par la droite macroniste. Chacun à sa manière, ils ouvrent un espace, organisent la défense d'un mouvement criminalisé et cherchent le meilleur moyen de contrer les mensonges des institutions et des médias dominants, soit par le déploiement de la parole soit par l'attention aux actes, dans une autre temporalité.
    Thomas Lacoste laisse s'exprimer seize intervenants, séparément, les uns à la suite des autres. Tout à la fois souvenirs, témoignages et exposition de principes moraux, leurs propos forment des discours passionnants par leur diversité et leur intelligence. Sans question ni commentaire, tentant de monter le moins court possible, le réalisateur parvient à mettre en évidence des articulations de la pensée qui rendent admiratif devant chaque individualité, évidemment loin d'une image d'éco-terroriste. Entre chaque séquence, des moments plus brefs montrent le militant concerné dans sa vie quotidienne ou précisent un contexte à l'aide de quelques photographies. Ce choix permet d’octroyer des pauses entre chaque flot de paroles pour mieux les assimiler. Le didactisme est assumé.
    Guillaume Cailleau et Ben Russell prennent une toute autre voie pour inviter à une expérience beaucoup plus radicale. Tourné dans la ZAD en 2022 et 2023, leur film est constitué d'une série de très longs plans-séquences. Ceux-ci sont consacrés à des activités manuelles, paysannes, artisanales, culturelles. Ce sont essentiellement les gestes qui sont montrés, rarement les visages. Parfois, une discussion ou une réunion est captée de la même manière, nous donnant quelques repères, contextualisant autrement que par la seule mise en situation directe. La caméra est souvent fixe, ne se décidant à pivoter ou à zoomer qu'au bout d'un certain temps. Comme dans Soulèvements, on ne revient jamais sur ce qui a déjà été montré. Le reproche de la répétition formulé par certains à la sortie du film ne tient donc pas puisqu'aucun plan-séquence ne ressemble à un autre. Fait de séquences sans montage interne, Direct Action est de plus, très long, affichant 3h32 au compteur. L'expérience est donc celle du temps réel. Cela n’empêche pas chaque séquence d'être évolutive : au bout d'un certain temps, une action peut être complétée par une autre à l'arrière-plan ; les rares mouvements de la caméra ou des allers-retours dans le champ peuvent créer des boucles ; une technique ou un procédé peut être expliqué à la fin. Le parti-pris de cadrage strict pousse aussi bien sûr à être attentif au hors-champ, visuel ou sonore, d'où viennent des informations complémentaires. Dans la dernière partie, arrivent quatre plans, approchant eux aussi (je pense) les dix minutes chacun, tournés le 25 mars 2023 à Sainte-Soline. Le premier enregistre le passage des tracteurs de la Confédération Paysanne, le troisième des ahurissants tirs de grenades de désencerclement ou lacrymogènes de la part des forces de police sur les manifestants, le quatrième la confrontation violente ainsi provoquée. Le deuxième est emblématique (le distributeur Shellac en avait d'ailleurs fait son teaser de 50 secondes). Les manifestants doivent passer d'un endroit à un autre. Le plan est fixe, d'abord presque vide puis se remplissant au fil des minutes. Certains coupent en franchissant un fossé assez profond. Dès lors, au premier-plan, ce sont des dizaines de personnes qui se succèdent pour tendre leur main afin d'aider les suivants à remonter du creux. Le plan est emblématique par sa façon de révéler dans le temps long sa raison d'être, d'affirmer ce principe de rendu direct d'une action, de souligner que l'acte simple est synonyme naturel de lien et de lutte. Ainsi, Direct Action n'est pas que son sujet mais génère, si l'on est disposé à accepter son exigence, son lot de questions cinématographiques (en plus de celles que je viens d'évoquer, celles sur le degré de préparation et de facilitation, de pur enregistrement du réel) : il peut dès lors être considéré comme un film supérieur à Soulèvements, bien plus facile d'accès (et, logiquement, vu par de plus nombreux spectateurs). Les deux sont cependant essentiels.

  • Memoria (Apichatpong Weerasethakul, 2021)

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    Une femme provisoirement basée à Medellin entend régulièrement un son, un coup sourd et indéfinissable que personne d'autre n'entend. Au gré de ses rencontres, elle tente de le décrire, de le reconstituer, de soigner ce potentiel symptôme de folie, d'en comprendre l'origine. L'idée est déjà intrigante mais Weerasethakul la concrétise en Colombie et en partenariat avec Tilda Swinton (et notamment, dans des rôles secondaires, Jeanne Balibar et Daniel Gimenez Cacho vu chez Ripstein, Almodovar, Lucrecia Martel, etc.). Le film avance en plans longs et lents. Chaque coupe fait figure d'événement, modifiant la perception d'une séquence ou propulsant vers un ailleurs absolument imprévisible. A plusieurs reprises, les plans semblent même s'arrêter, comme dans le dernier quart l'un des personnages s'arrête de respirer en dormant. Cela provoque l'étonnement et une disposition, car on finit toujours par percevoir un frémissement, une manifestation restant discrète ou se faisant plus évidente, qu'elle soit visuelle ou sonore, souvent les deux à la fois. Comme ailleurs, le cinéaste mobilise mythes ancestraux et outils de la modernité, produit un frottement des temps et fait coexister des univers sensibles différents (ce son pourrait venir des profondeurs de la terre et si l'on observe des paléontologues au travail, le final penche vers un inexplicable partage de souvenirs enfouis). Le fil narratif est extrêmement fin, tiré par le personnage principal seulement. Parfois, on en vient à douter de la réalité de ses interactions avec les autres. S'étirant progressivement, au fur et à mesure qu'il s'éloigne de l'agitation citadine, le film, qu'on peut classer par commodité comme film fantastique, est étrange et superbe, hypnotique comme la plupart des réalisations de son auteur. Impossible de s'en détacher jusqu'à la fin de son générique déroulé sur un envoûtant bruit de pluie.