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2020s - Page 2

  • L'Invasion (Sergei Loznitsa, 2024)

    ***

    Durant les deux premières années de la guerre, Sergei Loznitsa a posé sa caméra aux quatre coins de son pays attaqué par la Russie. Dans une rigueur extrême, avec prises de vue fixe, plans longs, aucun commentaire ni témoignage, sont montrés des blocs de la vie quotidienne. Celle-ci est rythmée par les cérémonies (plus souvent funéraires que nuptiales) et les sirènes des alertes aériennes. Sur ces images, un peuple fait corps, que ces corps soient dynamiques ou abimés, dans une société militarisée par nécessité vitale. Le film est une succession d'éclats de réalité qui finissent par former un tout, un hommage impressionnant et concret.
  • Exit 8 (Genki Kawamura, 2025)

    **

    Adaptation d'un jeu vidéo dans lequel un personnage doit repérer des anomalies pour pouvoir sortir d'un couloir de métro semblant s'enrouler sur lui-même. Même s'il flirte avec l'horreur, c'est donc un film conceptuel plutôt qu'un film de genre. Il en a les limites, forcé de jouer à la fois sur les répétitions et sur les variations, mais aussi l'audace. L'une de ses qualités est de laisser la porte ouverte à plusieurs interprétations concernant la mésaventure : monde parallèle, dérèglement temporel, plongée dans l'inconscient ou purgatoire ? Après un virtuose plan séquence enclenchant la mécanique infernale, les effets restent relativement simples et efficaces. Le numéro 8 et le ruban de Mœbius ne sont pas convoqués pour rien, tandis que le Boléro de Ravel, si souvent récupéré comme facile appât à spectateurs, trouve ici l'une de ses plus pertinentes utilisations, en ouverture et en clôture d'une œuvre, mineure mais plaisante, avançant en marche répétitive.

  • Maigret et le mort amoureux (Pascal Bonitzer, 2025)

    **

    Pépère mais pas désagréable. Aucune action, à peine quelques déplacements, ce n'est qu'une succession de rencontres nécessaires à l'enquête du commissaire. L'intérêt, modeste mais pas négligeable, est donc de pister comment chaque face à face est modulé et de profiter de la direction d'actrices et d'acteurs. Sans doute un peu ramolli, je n'ai cependant rien pigé à l'épilogue.

  • The Mastermind (Kelly Reichardt, 2024)

    **

    Pas mal, et donc en deçà de mes attentes. La lenteur du réalisme de comportement de Reichardt ne me semble pas si bien adaptée au genre du film de braquage, même pour y opérer un décalage. Ma nette préférence va d'ailleurs à la dernière partie, celle de l'errance, qui laisse tomber le régime des péripéties et qui laisse affleurer un peu plus d'émotion. Cela confirme chez moi un attachement plus grand à ses films de femmes qu'à ses films d'hommes.

  • Dreams (Michel Franco, 2025)

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    Encore un très bon Michel Franco (le 3ème pour moi, après Chronic et Memory), excellemment interprété, finissant inévitablement dans le dur, et où la danse, notamment, est remarquablement captée. C'est un grand film horizontal : par l'usage pertinent du scope, par les déplacements des personnages, par les allers-retours entre Mexique et États-Unis, par la succession des séquences à la fois implacable et sans véritable pic, par ces envies de toujours finir au lit, par cette illusion d'une possible égalité avec la (haute) bourgeoisie, par la circulation du désir et celle de l'argent (pas du tout par ruissellement).

  • Le Sel des larmes (Philippe Garrel, 2020)

    °

    Ah... le désir mutuel au premier regard, les nus féminins, les artisans poètes, les lâchetés culpabilisantes, les grossesses qui tombent mal, les femmes qui pleurent, les ménages à trois, les réfractaires au smartphone, les échanges épistolaires, la liberté d'importuner, les mots d'auteur sur les putains, la précarité en noir et blanc, les petits vols subversifs, la saine réaction devant les fachos, le vieux père modèle qui va mourir, la voix off littéraire, le piano de Jean-Louis Aubert, la scène de danse (Jean-Louis Aubert aussi = économies)... Bingo !
    (J'avais aimé la plupart des précédents. Regard changé maintenant, peut-être. Mauvaise humeur immédiate en tout cas.)
  • Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait (Emmanuel Mouret, 2020)

    *

    Je reprends mes rattrapages des années covid avec le film le plus réputé d'Emmanuel Mouret (je n'avais vu jusque là que Changement d'adresse et Un baiser s'il vous plaît). J'ai bien failli arrêter avant la fin, devant cette succession de récits sentimentaux dont les emboitements ne m'ont pas paru très dynamiques. Si la mise en scène est soignée, avec une caméra alternant les distances et des plans assez longs, elle n'en est pas moins monotone, mobilisant mécaniquement divers accompagnements musicaux romantiques comme des béquilles. Dans ces pénibles autoanalyses censées illustrer les tiraillements et les contradictions annoncées par le titre, je ne vois rien de vrai. Sauf deux choses, plus précisément deux interprètes, qui ne sont malheureusement pas les deux principaux. D'abord Vincent Macaigne. Son corps, sa diction, sa nature me semblent résister au système artificiel mis en place. Ensuite il y a l'épisode le plus intéressant par lui-même, celui révélant la supercherie du repas à quatre qui nous avait été présenté quelques minutes auparavant. Il est prolongé par la prise en charge temporaire du récit par le personnage d'Émilie Dequenne. Sans doute le nuage noir de sa disparition accentue a posteriori l'émotion mais l'actrice tire à elle seule le segment qui la concerne vers des rives (de douleur et de tendresse mêlées) qu'aucun des autres, pas même celui en conclusion, ne parvient à entrevoir.

  • L'Agent secret (Kleber Mendonça Filho, 2025)

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    Beaucoup plus qu'un film sur la dictature (Brésil, 1977), L'Agent secret est foisonnant comme un jour de carnaval.
    Complexe par sa construction, ses apparentes digressions, ses ruptures de ton, sa réalisation sinueuse, ses multiples personnages, ses silhouettes vivantes, sa vision de la société dans toutes ses couches, ses ramifications dans l'espace et le temps, il nous parle d'hier pour mieux nous parler d'aujourd'hui. Ce qu'ont traversé ces hommes et ces femmes évoque toutes les épreuves auxquelles les régimes autoritaires que l'on connaît soumettent leurs peuples.
    Mais ce n'est pas tout de le rappeler. Le film parie sur une action possible depuis notre présent. Il suffit que quelqu'un recherche les traces et reconstitue le puzzle. Comme on crée un film.
  • Laurent dans le vent, L'amour qu'il nous reste & Mektoub My Love, canto due

    - Laurent dans le vent (Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, 2025) **. Séjour en montagne et hors saison avec un jeune gars fragile, en crise et en galère, qui pourtant parvient à agréger, à créer d'improbables liens. De l'insolite et du désir là où l'on ne l'attend pas forcément. Inégal, un peu comme du Guiraudie sous médocs.
    - L'amour qu'il nous reste (Hlynur Palmason, 2025) **. Montage déroutant de vignettes (format carré, cadre fixe) mariant réalisme et formalisme. Les petits instantanés de vie sont bientôt parasités par des dérèglements oniriques. C'est parfois impressionnant (on a l'impression de sentir le vent souffler pendant deux heures), parfois pesant pour rendre la pression au sein du couple. Comme devant le précédent, Godland, je ne sais pas trop quoi en penser.
    - Mektoub My Love, canto due (Abdellatif Kechiche, 2025) ****. Grand film venant clôturer ce projet fou qui aura donc complètement déraillé. Le délai entre le tournage et ce montage ne manque pas d'interroger et ajoute à l'étrangeté, au flottement du temps (1994-2018-2025 ?) le long d'un récit plus rythmé mais dont on a du mal à préciser les bornes, les étapes (ce départ pour Paris que l'on pense imminent et qui ne viendra jamais). La présence des corps et le naturel des dialogues, ok, mais comment fait-il pour faire tenir comme cela ses séquences, si vives et imprévisibles ? (même le virage dramatique a priori too much débouche sur d'incroyables scènes, à l'hôpital puis en (non) conclusion) Tout cela vient beaucoup sans doute, justement, du montage. En tout cas, terminer ainsi avec autant de croisées de chemins, il fallait le faire.
    PS : Si vous hésitez à le voir, ne vous fiez surtout pas aux emballages feel-good de l'affiche, de la bande annonce et des photos d'exploitation, c'est bien plus complexe (sombre) que ça.