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15.01.2010

Le démon de la chair

(Edgar G. Ulmer / Etats-Unis / 1946)

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ledemondelachair.jpgUne bourgade de la région de Boston, au début du XIXème. Jenny est une petite fille pauvre, se débrouillant comme elle peut avec son ivrogne de père. Elle ne rêve que d'une chose : épouser un homme riche.  Devenue une très belle femme, elle n'a pas beaucoup de mal à y parvenir. Elle se jettera successivement dans les bras du plus gros entrepreneur de la ville, de son fils et de son contremaître, les deux premiers y laissant la vie.

Il est rare que l'on nous présente au cinéma une fillette aussi délibérement méchante. On voit lors du prologue du Démon de la chair (The strange woman) la petite Jenny jouer de façon douteuse avec la vie d'un camarade en le poussant dans la rivière alors qu'il ne sait pas nager puis mentir effrontément aux adultes affolés, jusqu'à se faire passer pour celle qui a sauvé le garçon de la noyade. Passé cet épisode, elle annonce solennellement à son père qu'elle finira bientôt par être très riche.

L'arrivisme éhonté du personnage et sa jouissance à réussir tout en provoquant la perte de ses proches sont ainsi posés dès le début et il sera, jusqu'à la fin, bien difficile de trouver le moindre signe d'infléchissement moral. Cette capacité à s'élever en piétinant les autres sans aucun scrupule est pour le spectateur assez fascinante. S'il nous arrive parfois de croire à la sincérité de quelques sanglots, sans doute parce que nous sommes conditionnés par les codes du mélodrame, en un clin d'œil, le double jeu de l'héroïne nous est ré-affirmé pour clore la séquence. Autre source d'étonnement : la jeune femme, sachant pertinemment ce qu'il faut faire pour devenir populaire, accumule les bonnes actions (dons à l'église, reprise d'une entreprise à l'abandon) pour mieux mener à bien sa conquète maladive du pouvoir. Très intelligemment, Ulmer filme les scènes de visites aux pauvres et aux malades sans dénoncer la "bienfaitrice", ce qui permet de préserver dans le récit une certaine ambiguïté.

Le scénario du Démon de la chairse rapproche par bien de aspects de celui du film de John Stahl, Pêché mortel(1945), ce qui est parfaitement logique lorsque l'on sait qu'un même romancier est à l'origine des deux récits : Ben Ames Williams. Hedy Lamarr est certes moins mystérieuse que Gene Tierney, ses variations de registre apparaissant plus tranchées. Mais ce très léger "sur-jeu" sied bien au film d'Ulmer. En effet, la qualité de l'œuvre est de ne rien cacher et de rester constamment honnête avec le spectateur. Il ne s'agit toutefois pas de rendre tout évident dès le premier plan : lorsqu'un personnage dissimule quelque temps un sentiment ou un projet, sa duperie ne doit pas paraître d'emblée au spectateur alors que ses interlocuteurs sont abusés. Des images (et des mots) du film naissent un fort effet de réalisme : actions suspendues, gestes et postures crédibles, mains qui se touchent (Jenny prend toujours l'initiative, à un moment ou à un autre, de poser la sienne sur celle de sa prochaine "proie", afin de mieux la troubler) et réactions sensées. Dans un genre très codé, ce soin apporté à la vraisemblance ménage une agréable surprise, quasiment pour chaque séquence, et de ce fait, la mise en scène d'Ulmer paraît aussi belle dans les moments de transition narrative que dans les temps forts et les passages obligés (fort bien réalisés, notamment en faisant passer la contraction du temps découlant d'une succession rapide d'événements par des articulations parfaites) . Le film, assez long, faiblit quelque peu sur le dernier tiers (Georges Sanders n'y est pas à son meilleur niveau) et Ulmer expédie son dénouement. Il n'en a pas moins réalisé là un excellent mélodrame.

Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : ulmer, etats-unis, mélodrame, 40s | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Un noir que je n'ai pas vu, ça devient de plus en plus rare. Je crois que tu le recommandes, il faudra que j'y jette un œil. De Ulmer, je connais surtout son chef-d'œuvre fauché Detour, qui le vaut justement le détour.

Écrit par : Julien | 15.01.2010

Julien, "Le démon de la chair" ne se rattache pas au film noir mais au mélodrame en costumes. Quant à "Détour", je ne l'ai malheureusement jamais vu (je ne connaissais en fait jusque là qu'un seul film d'Ulmer : son muet allemand "Les hommes le dimanche").

Écrit par : Ed | 16.01.2010

ouais !
sinon, les hommes le dimanche n'est pas à proprement parler un film d'Ulmer.

Écrit par : Christophe | 16.01.2010

Pourtant, tu le rattaches à Leave her to heaven, qui fait plus que flirter avec le noir. Mais bon, déjà que je n'ai pas classé celui-là dans les films noirs à proprement parler, je comprends ce que tu veux dire.

Écrit par : Julien | 16.01.2010

Ouais, Christophe, j'ai répondu trop vite à Julien. "Les hommes..." est quasiment un film collectif et s'il fallait vraiment mettre en avant un nom, c'est celui de Siodmak qu'il faudrait choisir, je crois. Dans mon souvenir, c'est d'ailleurs très éloigné du "Démon" (et sûrement de "Détour").

Julien : Tout à fait. Le film de Stahl m'avait paru vraiment très étrange et très difficile à classer (mais très beau).

Écrit par : Ed | 16.01.2010

Les commentaires sont fermés.