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28.04.2009

Georgia

(Arthur Penn / Etats-Unis / 1981)

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georgia.jpgÉtrange film que ce Georgia (Four friends), agaçant, complexe et finalement assez émouvant. Un sobre prologue nous entraîne dans les pas du petit Danilo, débarquant dans les années 50 de sa Yougoslavie natale en Amérique, puis, après un bond d'une dizaine d'années, nous voici au coeur d'un groupe de trois jeunes hommes (dont Danilo) et d'une fille, Georgia, dont chacun est amoureux. Le récit enchaîne les scènes de jeunesse insouciante, distillant une poésie nostalgique un peu facile. Les interprètes sont plus âgés que leur rôle et forcent légèrement leur jeu. La route semble bien connue : celle du film de groupe jouant sur la corde sensible des destins croisés et parfois brisés.

Mais très tôt, les chemins se séparent, d'autres personnages entrent en jeu et éclipsent les premiers (les deux autres membres du trio de garçons de départ, qui sont très inégalement traités), d'autres voix-off que celle de Danilo semblent vouloir prendre en charge le récit mais s'éteignent aussitôt pour ne jamais revenir. Ainsi, le film n'est jamais vraiment choral : il n'y a qu'un seul personnage principal. Ce Danilo, cet émigrant européen pour qui l'Amérique n'est pas seulement un pays mais une grande idée, si sympathique qu'il soit, n'a finalement pas grand chose pour lui. Régulièrement décontenancé, laissant passer sa chance, souvent en retard dans ses réactions, indécis, il n'agit en accord avec ses pensées généreuses que lorsqu'il se sent placé sous un autre regard (souvent celui de Georgia). Il faut donc du temps pour l'accepter, lui et son interprète Craig Wasson, et réaliser qu'il est notre substitut, que tout le film passe par lui pour aller vers nous. Danilo encaisse, absorbe, observe son entourage et le monde tourbillonnant des années 60.

Les personnages, dans leur adolescence, se laissaient aller à des caprices, s'accrochaient à des chimères mais en vieillissant, ils restent aussi insaisissables et baignent dans une folie ambiante impressionnante. Pour brosser le tableau de ces années-là, Arthur Penn se contente judicieusement de lâcher quelques balises (un mot sur Kennedy, un militaire qui part au front et revient avec une femme vietnamienne, le premier pas sur la lune...), s'en servant uniquement de toile de fond pour développer ses caractères et balayer l'époque d'un regard libre et désabusé. Si Georgia vire plus ou moins hippie, ce n'est pas pour faire couleur locale mais bien parce que l'évolution du personnage est logique. Danilo, lui, se sentira toujours déchiré : vivre son rêve d'Amérique aveuglément ou ouvrir les yeux sur les contradictions de ce pays, vivre avec ou sans Georgia. Deux belles séquences traduisent cette instabilité : celle où il voit passer devant son pare-brise un drapeau américain en flammes (suite à une manifestation anti-guerre du Vietnam) et celle où il hésite, à son volant, entre suivre son ami noir en route pour une manifestation dans le Sud et continuer son voyage vers New York, vers sa riche fiancée.

Cette dernière scène se termine par un brusque coup de volant à l'approche d'un échangeur d'autoroute. Déroutant : voilà le mot qui vient constamment à l'esprit face au travail d'Arthur Penn pour Georgia. Les ellipses sont immenses, provoquant par exemple l'une des plus belles doubles-gaffes de l'histoire du cinéma (aux noces de Georgia, le marié n'est pas l'homme que l'on félicite et celui qui a réellement la bague au doigt n'est pas non plus le père de l'enfant porté). D'une séquence à l'autre et souvent même à l'intérieur de chacune, le ton ne cesse de changer. Comme une magnifique fête de mariage peut finir dans le sang, tout peut arriver, le registre étant résolument picaresque. Cette couleur-là va bien avec le style de Penn, inégal par nature car préférant à une progression narrative classique une série d'éclats que rien ne semble jamais annoncer. Il est cependant nécessaire, pour mener à bien ce type d'entreprise, de disposer d'un scénario sans faille. Celui de Steve Tesich est formidable, dosant différemment chaque événement et chaque personnage sans qu'un déséquilibre ne se fasse sentir, sans qu'un manque ne soit évident.

Il faut du temps pour saisir ce qu'est Georgia : c'est un conte philosophique sur une génération ayant traversée les années 60 comme une fusée, un film vivant.

Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : penn, etats-unis, 80s | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Georgia est pour moi le plus beau film d'Arthur Penn, peut-être le seul que je retiens de ce réalisateur par ailleurs moyen.

son style fait de ruptures de ton convient bien je trouve à la chronique, plus qu'au film de genre (western, polar ou autre).
je me souviens avoir vraiment été ému par ce film, on sentait la proximité du cinéaste avec ses personnages (le scénario de Steve Tesish est presque autobiographique), il est pas dans la distanciation à la con qui caractérise d'autres de ses films.

ce film m'a aussi fait pensé au cinéma de Michael Cimino, en plus sentimental peut-être.

Écrit par : Christophe | 29.04.2009

Bonjour Ed, j'ai vu ce film à sortie, j'avais A.D.O.R.E. C'est le seul film d'Arthur Penn vu sur grand écran. Malheureusement je ne l'ai pas revu depuis. C'est ce genre de film qui devient culte dès sa sortie. Les acteurs talentueux ne sont pas connus (et c'est dommage). Et je ne comprends pas que ce film ne soit même édité en DVD (à moins que je me trompe). Merci d'en avoir parlé.

Écrit par : dasola | 29.04.2009

Christophe : J'aime tout de même beaucoup Bonnie and Clyde et Missouri breaks et j'aimerai bien revoir à l'occasion Little Big Man. Ses films sont vraiment imprévisibles et ici, cette progression tout en ruptures est vraiment adaptée à ce beau scénario. Alice's restaurant (dont j'ai parlé l'an dernier) est assez proche de Georgia mais la conduite du récit en est moins maîtrisée, notre intérêt fluctuant selon les scènes. Là, ça tient jusqu'à la fin. Georgia (le personnage) nous touche dès le départ et on finit même par s'attacher à Danilo, alors qu'il paraissait au départ insuffisant.
Sinon, le groupe d'ami, la période traitée, la cité industrielle, l'ampleur de la vision, l'interrogation des valeurs américaines : oui, on peut penser à Cimino.

Dasola : C'est effectivement marquant cette ditribution des rôles. Je ne sais trop pourquoi, à cause de la réputation du film peut-être, je pensai trouver des visages connus, mais non.
Il me semble bien, à moi aussi, que le film n'est pas disponible en dvd. C'est bien sûr grâce à la diffusion sur Arte de lundi dernier que j'ai pu le découvrir.

Écrit par : Ed | 29.04.2009

Les commentaires sont fermés.