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06.03.2011

L'enfer est à lui

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Échos

Le premier ressort dramatique activé dans L'enfer est à lui est l'effroyable brûlure que provoque un jet accidentel de vapeur sur l'un des protagonistes du hold up ferroviaire auquel nous assistons. Lors du dénouement, ce seront les gaz lacrymogènes lancés par la police qui envahiront les bureaux de l'usine chimique dans lesquels s'est introduite la bande de malfrats menée par Cody Jarrett. Ces deux variations autour d'un même motif encadrent un récit qui n'est pas avare de ce type de procédé structurant. Verna, avant d'embrasser Cody, se débarrasse de son chewing gum et répète ainsi le geste effectué précédemment par Big Ed... avec elle. Cody exécute deux traitres de la même façon, en tirant à travers un obstacle : le coffre d'une voiture et la porte d'une chambre à coucher. A deux reprises, Pardo, l'infiltré, se retrouve en grand danger, en présence de ce Bo Creel qui risque de le confondre. Des séquences de filature se répondent, soumises à un montage qui resserre ses griffes. Et bien sûr, à deux reprises, Cody est victime d'une violente crise de mal de tête. Au cours de la deuxième, dans l'atelier du pénitencier, il rampe volontairement jusqu'à Pardo et par cette seule image, Walsh nous montre ce qu'annonçait plus tôt un dialogue entre le faux prisonnier et son supérieur dans la police : Cody croit trouver en l'autre une deuxième mère.

Densité

Autour de la figure centrale et irradiante de Cody, un réseau serré et complexe est tissé. Au sein de celui-ci, chacun peut se démarquer ou disparaître de manière imprévisible. Le rôle du chasseur principal semble d'abord dévolu à l'inspecteur de police, avant que Pardo ne monte en première ligne. De même, Ma Jarrett maintient un moment dans l'ombre Verna, la régulière de son fils Cody, avant de lui laisser toute la place. La trame est si riche et mouvante que les rebondissements de l'intrigue, nombreux, ne prennent jamais l'allure de coups de force scénaristiques, mais apparaissent simplement comme les conséquences d'une succession de conflits mettant en jeu des ambitions multiples et opposées. La narration est donc surprenante sans être arbitraire.

Étau

Nous qui attendons l'histoire d'une cavale, nous voilà très tôt et, pour longtemps, enfermés dans une prison. D'ailleurs, même à l'extérieur de cet établissement carcéral, l'emprise est totale. Le moindre terrain est bientôt quadrillé par les forces de police et, lors du final, les uniformes noirs semblent s'extraire sans fin de l'architecture même de l'usine. Les gangsters s'entassent à plusieurs dans des voitures qui paraissent trop étroites et se glissent dans la cuve d'un camion citerne pour leur coup le plus audacieux. Les refuges qu'ils trouvent, chalets, motels, sont exigus, au point que la caméra finit souvent par buter sur quelqu'un, comme le montre la première apparition de Ma Jarrett, active aux fourneaux dans un coin de la pièce et dont on ne soupçonnait pas la présence. Plus tard, un mouvement de caméra comparable enregistrera au contraire le vide d'un salon et n'attrapera qu'en bout de panoramique l'un des occupants. Ce plan vient après une séquence agitée (le départ de Cody et des autres évadés quittant une énième planque) et le montage crée une rupture qui dit tout de la fuite des anciens complices et de leur peur devant le retour de Cody.

Migraine

Le psychotique Cody souffre donc de maux de tête fulgurants. Walsh n'a aucun mal à nous convaincre de cela puisqu'il sature régulièrement sa bande son : fracas du chemin de fer, vacarme de la prison, de son atelier et de son réfectoire, sons électroniques du mouchard utilisé par les policiers, bruits de l'usine jusqu'à l'explosion finale des produits chimiques... Mais aussi, invasion musicale de moments pas forcément déterminants pour la dramaturgie.

Incarnation

Dans L'enfer est à lui, le moindre personnage secondaire existe avec force. Il n'y a qu'à voir la scène du parloir entre Pardo et sa fausse épouse. Cette dernière joue un rôle, le temps d'un court dialogue, et ne réapparaît plus par la suite. Or, elle est vraiment là, devant nous, grâce à l'interprète, au timing de la mise en scène, à la préparation de son intervention par quelques allusions plus avant dans le récit. James Cagney, lui, en Cody Jarrett, est tout simplement époustouflant. Il l'est d'autant plus qu'il est admirablement filmé par un Raoul Walsh qui n'insiste jamais sur une trouvaille dans l'expression gestuelle. Cody lance deux clins d'œil, l'un à sa mère et l'autre à Pardo et ils sont à chaque fois, dans le mouvement général du plan, presque imperceptibles. Son explosion nerveuse et désespérée au réfectoire de la prison a souvent été mise en avant par les critiques pour affirmer la grandeur de Cagney mais sa première crise de migraine, bien que moins spectaculaire, est tout aussi géniale. Elle trouve son efficacité dans sa brutalité et sa force dans un détail, l'accompagnement de la chute de Cody de sa chaise par un coup de feu involontaire venant du revolver qu'il tenait machinalement dans ses mains (et Walsh se garde bien d'épiloguer en nous montrant où la balle a pu finir sa course : seul compte ici le sursaut des complices).

Modèle

Cody est amoureux de sa maman. Cette donnée aurait pu alourdir considérablement le portrait psychologique du gangster, se transformer en explication simpliste de sa folie. Mais son moment de désespoir en prison le rend pathétique et son stratagème imaginé pour s'évader démontre qu'il peut très lucidement "jouer la folie". Ailleurs, une pause propice à la confession nous touche (cela d'autant plus facilement qu'elle retourne totalement le sens de la séquence en cours, au début de laquelle nous venions de craindre que Cody ne démasque pour de bon Pardo). Le Cody Jarrett de Cagney et Walsh est l'une des "bêtes de fiction" les plus fascinantes qui soient, attraction principale mais pas unique d'un film extraordinairement tendu, âpre, intense.

 

lenferestalui00.jpgL'ENFER EST A LUI (White heat)

de Raoul Walsh

(Etats-unis / 114 mn / 1949)

Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : walsh, etats-unis, polar, 40s | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Pas vu depuis quatre décennies.Je me souviens cependant de Cagney hallucinant.

Écrit par : Eeguab | 06.03.2011

Hum rappelle moi tout. Ce n'est pas dans ce film que Cagney s'assied à un moment sur les genoux de sa vieille maman ?

Écrit par : FredMJG/Frederique | 06.03.2011

Les grands esprits se rencontrent :) Je l'ai découvert il y a une dizaine de jours. Comme tous les grands films de Walsh, c'est d'une puissance, d'un rythme impressionnant. La scène du réfectoire, au-delà effectivement du jeu de Cagney, c'est aussi une mise en scène incroyable, la façon dont le champ s'élargit, les mouvement des gardiens qui surgissent. J'en suis resté tout chose. Et Mayo est formidable dans un rôle pas évident.

Écrit par : Vincent | 06.03.2011

Eeguab : En quarante ans, il n'a pas pris une ride...

Fred : Oui, c'est bien là. Elle le console et l'aide à se remettre de sa crise de façon à ce qu'il ne revienne pas vers ses complices, dans l'autre pièce, en ayant l'air trop affaibli...

Vincent : Une puissance, oui, c'est ça. Mais ajoutons : quelque chose de très concentré, un uppercut, un coup sec, très nerveux.
Dans le réfectoire, la mise en scène est effectivement remarquable par la gestion des différentes échelles de plans. Et si excessive qu'elle soit, la scène reste ancrée au réalisme, grâce aux gestes, aux mouvements, au décor (qui ne paraît jamais en être un justement, contrairement à tant de films de prison de la même époque).
Enfin, je suis également totalement d'accord avec toi sur Virginia Mayo. Dans ses premières scènes, elle semble en faire trop, épouser le stéréotype. Et puis, en même temps que la mère s'efface, elle s'en extraie et son personnage s'impose vraiment.
Il y aurait encore quantité de choses à dire sur ce film : tout le monde attend donc ta note, maintenant ;-)

Écrit par : Edouard | 06.03.2011

J'vous l'avais pas dit, y'a un mois d'ça ?!

http://eightdayzaweek.blogspot.com/2011/02/lenfer-est-lui.html

Écrit par : mariaque | 06.03.2011

Si, si, et cela m'avait même poussé à voir ça au plus vite au lieu de laisser cet enregistrement cinémademinuitien passer en fin de liste sur mon disque dur...

Écrit par : Edouard | 06.03.2011

Rétroactivement, vous ai donc linké.

Écrit par : mariaque | 06.03.2011

Merci bien (et cela m'a fait penser à cliquer sous votre note sur les inévitables 5 étoiles).

Écrit par : Edouard | 06.03.2011

un classique

Écrit par : Christophe | 07.03.2011

Un film phénoménal, dans tous les sens du terme. Il parait que tout le monde a eu très peur lorsque James Cagney improvise la douleur du personnage, dans le réfectoire, en apprenant la mort de sa mère... Recommandé !

Écrit par : Julien | 23.03.2011

Ah oui, certainement que le film a dû faire son effet sur les spectateurs au moment de sa sortie (à moins qu'ils n'aient été, déjà en 49, blasés devant l'incroyable succession de grands films noirs).

Écrit par : Edouard | 23.03.2011

Je n'ai pas précisé : ce sont les figurants et acteurs qui ont été effrayés...

Écrit par : Julien | 24.03.2011

C'est surtout moi qui t'ai lu trop vite...

Le tournage de la scène est évoqué ainsi par Tavernier/Coursodon dans "50 ans de cinéma américain" :
"Il (Walsh) dissimula aux cascadeurs ce qu'allait faire Cagney et vice versa, se contentant de dire à ce dernier "Tu gagnes la porte à tout prix". Avec cinq caméras (admirablement placées), la totalité de la scène fut tournée en un plan et en une demi-matinée."

Écrit par : Edouard | 24.03.2011

Les commentaires sont fermés.