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(Elia Kazan / Etats-Unis / 1952)
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L'entrée en matière de Viva Zapata ! fait craindre l'hagiographie. La réception de pauvres paysans mexicains par leur président, Diaz, se termine sur la brusque apostrophe de l'un d'entre eux, Emiliano Zapata (Marlon Brando), resté jusque là en retrait, noyé dans le groupe. L'aura de la légende entoure déjà le petit paysan, avant quelque action que ce soit. Mais Kazan ne continue pas dans l'illustration schématique et s'efforce plutôt de détourner l'attente strictement biographique. Certes, le film décrit le parcours du fameux chef rebelle mais les faits d'armes sont vite expédiés, le cinéaste (et son scénariste, l'écrivain John Steinbeck, qui porta le projet pendant vingt ans) préférant faire passer, à travers le personnage, une réflexion sur le pouvoir, sur la révolution, sur les compromissions qui ne manquent pas de suivre. Contrairement à bien des portraits de "grands hommes", celui-ci insiste sur les réticences de Zapata à se placer à la tête d'une révolte et surtout à la tête d'un état, par peur de trahir un jour les idéaux des siens. De nombreuses scènes illustrent cette position et l'une d'elles est emblématique du style du film : celle de "l'escorte" de Zapata. Suite à son arrestation dans un village, des soldats mènent le révolutionnaire vers la prison. En chemin, chaque paysan croisé se mèle spontanément au cortège. Ainsi entourés et bientôt stoppés par les amis armés de Zapata, les soldats n'ont bientôt plus d'autre choix que de relâcher leur prisonnier. La mise en scène charge l'ensemble du lyrisme adéquat par la musique et les plans d'ensemble montrant le ralliement de chaque petit groupe. Mais là où l'on s'attendrait à une envolée fédératrice proférée par Brando dès ses liens coupés, celui-ci lance juste un petit regard de remerciement à l'un de ses compagnons.
Tout est ainsi en tensions et contradictions : mise en scène et personnage de Zapata. Deux ou trois séquences montrent la rébellion de ce dernier face à une injustice. Pas seulement la rébellion, mais son incapacité à rester sans réagir. Zapata aspirerai à une vie tranquille, intégrée, mais cela n'est tout simplement pas possible dans cette société violente envers les plus pauvres. Son accession au pouvoir se fait alors contre son gré, lui qui refuse constamment d'être un guide, une icône. De fait, il s'enfuira très vite du palais présidentiel où on l'a installé, au cours d'une scène assez grandiloquente. Car la mise en scène expressionniste de Kazan est elle aussi toute en tiraillements. Tension entre la composition sans faille de l'image (parfois très voyante dans le choix des positions des corps dans le cadre) et la proximité charnelle, naturaliste, avec les acteurs. Tension entre les débordements soudains et l'introspection. Tension enfin entre complexité politique et psychologique (portée par Brando) et schématisme (porté surtout par le personnage de Fernando, l'intellectuel opportuniste). Ce Fernando est l'ange noir de Zapata, celui qui l'enverra à la mort puisque dès leur première conversation, sa main se pause machinalement sur la crosse du fusil du révolutionnaire. C'est un signe. Mais le spectateur n'est pas le seul à lire ces signes. Zapata lui-même semble aller vers sa mort en toute connaissance de cause. Le guet-apens final est évident, la visite au fort est suicidaire. La crise de nerf de Josefa, sa femme, au moment de son départ n'est donc pas qu'un effet mélodramatique. Zapata, pour la cause, se dirait-il qu'il serait plus utile mort que vivant ? Le dialogue final entre les quatre paysans près du cadavre semble confirmer l'hypothèse. Ils savent pertinemment que ce corps criblé de balle est bien celui de leur héros, mais se forcer à croire et à faire croire que celui-ci s'est en fait échapper dans les montagnes, c'est continuer à faire vivre l'esprit de la révolution.
Viva Zapata ! est donc un film complexe, bien plus qu'un biopic hollywoodien basique, avec ses beautés et ses excès, son style inégal et surtout sa vision de la révolution qui échappe au peuple (et comme quasiment tous les films de Kazan, il peut être commenté sans fin par rapport à la position qu'avait pris l'auteur sous le macarthysme).
(Quentin Tarantino / Etats-Unis / 2007)
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Retour sur le Boulevard de la mort, que j'avais été voir un peu à reculons en juin dernier, ce qui est très dangereux vu le cinglé qui sillonne cette route. Ma réticence initiale tenait à la nature du film : l'hommage à la série B des années 70. Kill Bill avait été plus ou moins vendu comme cela, avec plus de tapage il est vrai. Pour la première fois, Tarantino patinait, étirant son métrage inutilement jusqu'à donner deux trop longs films, brillants mais par endroits boursouflés, aux scènes d'actions virtuoses mais fatiguantes.
Ouf, rien de tel ici. L'hommage ne se transforme pas en grosse machine qui veut trop dire et trop montrer à la fois. Intrigue simplissime, amusant vieillissement artificiel de l'image (sautes dans les plans, rayures de la pellicule...), efficace bande son gorgée de vieux morceaux pop rock et abondants clins d'oeil (même au sens littéral du terme, voir le regard caméra de Kurt Russell avant d'entamer sa course folle) : l'aspect pastiche est évident. La belle idée du film est la construction en deux parties, racontant différemment deux histoires très semblables : un groupe de filles rencontre Stuntman Mike (Kurt Russell) et cela finit mal sur la route. C'est paradoxalement cette répétition qui fait passer les longues séquences de tchatche entre copines. Ces scènes, dans la seconde partie, nous les raccordons à celles du début, nous voyons autre chose qu'un simple bavardage. Tarantino ne réussit pas seulement ses deux pans du tableau, il soigne aussi la pliure. Ainsi cette scène extraordinaire dans les couloirs de l'hôpital, où le Sheriff explique à son adjoint les mobiles et le déroulement du crime dans les moindres détails, corroborant tout à fait ce que l'on a vu depuis une heure, et finit tout aussi tranquillement son monologue en déclarant qu'il ne fera rien pour arrêter son suspect.
Kurt Russell s'en donne à coeur joie et les deux bandes de filles sont renversantes (dont la magnifique Rosario Dawson, découverte dans le Kids de Larry Clark et vue entre autres dans la 25e heure). Zoé Bell, véritable cascadeuse, s'intègre parfaitement au second groupe. Sa présence permet à Tarantino, outre un bel hommage aux ouvriers de l'ombre du cinéma, de réaliser une époustouflante course poursuite en voitures, sans trucage numérique. Autant la scène de l'accident qui clôturait la première partie est fulgurante (atroce et fascinante par son montage répété et le jeu sur la lumière), autant cette poursuite est étirée. Mais même pour qui n'est absolument pas un fan de bagnoles, pour peu que le réalisateur soit compétent, il est évident que ce spectacle est l'un des plus cinégénique qui soit (la vitesse sur les routes américaines désertes, ça marche presque à tous les coups : Point limite zéro, Duel etc...). Le final est réjouissant malgré le fait qu'il contienne l'un des deux très brefs moments discutables du film. Le détachement de Tarantino le fait céder parfois à un humour complaisant par rapport à la violence. Les trois copines n'hésitent pas à laisser tomber la quatrième seul face à un gros libidineux et le plan qui clôt la séquence se veut drôle mais laisse peu de doutes quant à la suite des évènements (ce genre de détail montre que Boulevard de la mort comme grand film féministe, il ne faut pas trop pousser quand même...). Enfin, le tout dernier plan est aussi inattendu que violent. L'effet est heureusement atténué par l'explosion musicale finale, formidable reprise par April March du Laisse tomber les filles chanté par France Gall dans les sixties.
Une exercice de style où quelque chose vit, où le pastiche n'empêche pas l'adhésion, voilà la réussite de Tarantino. Peut être devrait-il tourner toujours comme cela : rapidement, enchaînant les projets, sans trop se laisser emporter dans de grosses entreprises. Boulevard de la mort n'est pas le plus grand film de l'année, ce n'était sans doute pas non plus le plus important présenté à Cannes, il n'empêche qu'il laisse en mémoire de sacrés moments de cinéma. Et qu'il prend sa petite place juste à côté de Pulp Fiction, un peu derrière Jackie Brown et surtout ce Reservoir Dogs fracassant que Tarantino ne dépassera sans doute jamais, mais peu importe puisqu'au moins, il est de retour.
Lieu commun : chacun réagit différemment face à une image violente. Ma femme a mis dix ans avant d'accepter que je lui montre Le silence des agneaux (qui ne l'a pas du tout traumatisée finalement). Si je veux voir un Dario Argento ou un Romero, je n'en parle même pas. Mon petit loup de 5 ans, lui, est travaillé en ce moment par une scène d'un épisode de Babar : la petite fille se cache dans le grenier, l'orage gronde et un rideau bouge...
Pour ma part, la plus lointaine image perturbante dont je me rappelle n'est pas tirée d'un film d'horreur vu adolescent, mais du premier Parrain de Coppola. Vue assez jeune il me semble, la scène de la tête de cheval dans le lit m'a alors fait soulever mes draps pendant quelques soirs de suite avant de me coucher. Pourtant, je n'aime pas spécialement les chevaux.