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2000s

  • De l'histoire ancienne (Orso Miret, 2000)

    ***
    Il m'était resté en tête comme l'un des meilleurs films français des premières années de ce siècle et il l'est toujours. Malheureusement, il semble aujourd'hui complètement oublié, malgré l'obtention à l'époque du Prix Jean Vigo. Et ce n'est pas la médiocre copie visible sur les plateformes légales qui va aider à sa redécouverte. Est-ce dû à l'étonnante "disparition progressive" de son réalisateur après ce coup d'éclat ("Le Silence", pas vu, en 2004, puis seulement quatre téléfilms) ? Ou alors à son opacité et son approche assez inconfortable, bien loin de la tiédeur et du simplisme de films plus récents abordant "l'Histoire" ? C'est en tout cas très fort sur son sujet précis : les répercutions de la Seconde Guerre mondiale, résistance et collaboration françaises, sur les générations suivantes via le travail de mémoire (collectif, institutionnel, intime...). Miret mène sa réflexion en décrivant l'onde de choc insoupçonnée produite par la mort d'un ancien résistant sur sa famille, sa femme, ses deux fils et sa fille. Il mêle admirablement grande et petite histoire en restant obstinément au présent. Cela nous vaut des portraits psychologiques (et physiques) intenses et complexes, mais aussi une vision de l'époque, début 2000 donc, très précise quant aux décors d'appartements de banlieue, quant aux différentes façons de vivre en fonction des moyens, sans jamais tomber dans la sociologie de base mais uniquement par l'art de la mise en scène. Fort ancrage contemporain et présence du passé, deuil et incarnation, rigueur et romanesque (la musique) : on pense plus d'une fois aux tout premiers films de Desplechin (les seuls que j'ai envie de revoir à leur tour). "De l'histoire ancienne" est sorti 55 ans après la fin de la guerre mais il a déjà 26 ans : la comparaison des délais commence à être perturbante. Sa puissance et son originalité tiennent à son sujet et à sa description de l'évolution de trois crises, celles des personnages des descendants, interprétés par Olivier Gourmet, Brigitte Catillon et le frêle mais très impressionnant Yann Goven. Le deuil du père se transforme chez ce dernier en une obsession qui vire bientôt à la folie pure, autour de la Résistance, des martyrs, de l'incinération... C'est une mémoire mal assimilée, mal revendiquée, dévoyée. Son grand acte sera dérisoire, idiot même, la destruction par le feu d'une librairie négationniste. On ne sait pas trop s'il a, à ce moment là, une volonté antifasciste, tout simplement parce que son comportement dans l'intimité tend lui-même vers une certaine fascisation de l'esprit. C'est le vertige du film. J'y vois de toute façon aujourd'hui une prémonition de toute la récupération par l'extrême droite de la mémoire de la Guerre, faisant oublier ainsi ses fondations. Et, gravée dans la mienne, de mémoire, je trouve toujours aussi glaçante la fin de la séquence, totalement inattendue, de l'embrouille dans la rue entre une jeune femme en béquilles et un sale type qui lui pique sa place dans un taxi, où le personnage de Yann Goven, apparaissant tout à coup en observateur froid, s'éloigne prestement en lâchant à voix haute "Ça va mal finir !... Ça va mal finir !..." La réplique me fait toujours aussi peur.
     

  • Thirst (Park Chan-wook, 2009)

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    J'y étais allé un peu fort en 2009 en parlant de quasi-chef d’œuvre. Quelques longueurs, et, au centre, des passages qui apparaissent légèrement décousus. Mais j'aime toujours le film pour son originalité, pour son renouvellement de l'approche du vampirisme (promis par chaque nouveau film du genre et qui est ici réel), pour sa vitalité et sa passion, et puis pour ses formidables interprètes Song Kang-ho et Kim Ok-vin (et les autres). Surtout, j'y vois un exemple rarissime de prolongement pertinent du surréalisme et du cinéma de Buñuel. Non seulement à cause de l'amour fou, mais aussi dans le rapport détonant à la religion, dans les collages oniriques-hallucinatoires, dans les apparitions très concrètes du fantôme et dans l'érotisme qui mobilise énormément de fragments fétichisés, pieds, jambes, mains.

  • Punch-Drunk Love (Paul Thomas Anderson, 2002)

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    Il est entendu que le travail de dingue effectué ici par PTA sur le son, l'espace et le tempo rappelle les précédents Jacques Tati et Blake Edwards. L'hommage au père spirituel Robert Altman n'en passerait dès lors que par deux signaux, certes évidents mais relevant du détail une fois considéré l'ensemble : l'heureuse reprise du "He Needs Me" initialement chanté par Shelley Duvall dans Popeye et le choix d'Emily Watson (dire qu'elle irradie ici dans chaque séquence me semble encore un cran en-dessous de la vérité) quelques mois après Gosford Park. Il existe pourtant un lien plus secret et plus serré avec une autre œuvre d'Altman, malheureusement oubliée : Un couple parfait / A Perfect Couple (1979). Passage en revue des correspondances :
    - Punch-Drunk Love est la seule comédie romantique (adulte) de la filmographie de PTA (Licorice Pizza, par le jeune âge des protagonistes et le recul dans le temps, c'est un peu différent) comme A Perfect Couple est la seule comédie romantique d'Altman.
    - Le personnage masculin n'a rien du beau mec. A la limite de l'embonpoint, il est coincé dans son costume comme dans sa routine. Jusque sur son lieu de travail, il vit sous la forte pression d'une famille intrusive : Barry a sept sœurs qui l'appellent constamment et l'une d'entre elles tient à lui faire rencontrer quelqu'un ; Alex partage le même toit et la même entreprise que son père, son frère et ses sœurs.
    - Le personnage féminin est (en apparence) plus libre, sans attache, sans passé encombrant : on ne connaît pas la famille de Lena ; ni celle de Sheila.
    - Entravé, l'homme est casanier, alors que la femme voyage, pour son emploi ou en tournée avec son groupe. C'est une impulsion, un coup de tête, qui produit le mouvement déterminant pour la suite : par surprise, Barry rejoint Lena à Hawaï ; par surprise, Alex rejoint Sheila sur la route des concerts.
    - La rencontre amoureuse n'est pas fortuite mais arrangée : Lena est présentée dans ce but à Barry par la sœur de celui-ci ; Alex et Sheila sont passés par des petites annonces vidéo.
    - La violence surgit là où l'on ne l'attend pas, dans ce cadre de romcom habituellement préservé : Barry se fait agresser par une fratrie de voyous avant de leur rendre plus tard leurs coups en voyant Lena blessée ; Alex en vient aux mains avec un prétendant de Sheila et finit assommé par un tisonnier.
    - La scène consécutive au déchaînement de violence se déroule à l'hôpital : Lena est soignée pour son choc à la tête ; Alex se fait suturer une plaie au même endroit.
    - La tentative désespérée de combler le manque physique pousse à tenter le diable et à s'en mordre les doigts : Barry a recours au "téléphone rose", ce qui va entraîner chantage et violence ; Alex sort avec une femme qui s'avère adepte de pratiques sexuelles multiples et extrêmes, ce qui lui fait prendre ses jambes à son cou.
    - La preuve ultime de l'amour c'est l'aveu spontané, la mise à nu confiante, le dur travail sur l'honnêteté absolue : Barry avoue qu'il a mis à sac les toilettes du restaurant alors que Lena ne lui a rien demandé ; Alex, ayant retrouvé Sheila, reconnaît tout de suite qu'il aurait dû prendre sa défense devant sa famille de culs-bénits.
    - La mise en scène intègre la musique pour que celle-ci donne le rythme : Punch-Drunk Love, très syncopé, avance, court parfois, entraîné par des sons insolites transformés en pulsations ; A Perfect Couple progresse dans l'alternance de deux styles musicaux différents, séparant Alex et Sheila, pour mieux s'entremêler au final.
    - Enfin, évidemment, l'intrigue prend place à Los Angeles.
    Malgré tout cela, on peut soutenir que la mise en scène très étudiée de Punch-Drunk Love ne ressemble pas à celle d'Altman telle qu'elle est habituellement identifiée. La seule exception serait la séquence du coup de téléphone passé par Barry, tout juste débarqué à Hawaï : Adam Sandler est filmé de loin, en pleine rue, au beau milieu des spectateurs d'une parade, des têtes de passants le masquant régulièrement en traversant le premier plan, alors qu'un mille-feuille sonore mélange les bruits et les musiques d'ambiance, sa voix à lui, celle de Lena au bout du fil et la version instrumentale de "He Needs Me". En fait, esthétiquement, Punch-Drunk Love fait penser à l'autre Altman, celui des portraits de femmes fragmentés. Il est en effet beaucoup plus proche d'un film stylisé comme Trois Femmes (jusque dans ses étranges transitions en effets numériques de peinture liquide).
    A ma connaissance, Anderson n'a pas évoqué A Perfect Couple lors de sa promo. Sans doute les journalistes ne l'avaient-ils pas en tête et Paulo ayant passé son temps à citer Short Cuts au moment de Magnolia, il devait avoir envie de parler de Tati pour changer. Peu importe. L'essentiel est qu'à partir de Punch-Drunk Love, l'influence est parfaitement assimilée, moins aveuglante que dans les trois premiers films, si redevables dans leur réussite respective. C'est à partir de là, même si le lien n'est jamais rompu (dans ses films suivants il y a toujours au moins un détail altmanien), que PTA s'élève tout seul et très haut.

  • Freaky Friday - Dans la peau de ma mère (Mark Waters, 2003)

    *

    Je l'ai regardé parce que j'ai eu sous les yeux pendant plusieurs semaines l'affiche de la suite, sortie ce mois-ci, et parce que j'aime bien Jamie Lee Curtis et Lindsay Lohan (enfin, juste pour sa participation pétillante à l'ultime Altman, The Last Show, le reste, je n'en sais rien). Bon, c'est vraiment pas terrible et il faut être drôlement bien luné (ou en compagnie de sa fille ado) pour l'apprécier un minimum. Quand même, il y a un certain respect de la musique, des morceaux filmés dans leur longueur. Certes, c'est du college rock sans aspérité qui est entendu, mais le fait que des dialogues d'une production Disney lâchent les noms Breeders, Hives ou Vines montre bien qu'à l'époque, le rock "indé" ce n'était pas rien (20 ans après, c'est bien fini - le n°2 témoigne-t-il de ce changement ?). En revanche, de mise en scène, nulle trace, ou alors purement télévisuelle (décors sur-éclairés, scènes de voiture affreuses). Les deux actrices ont l'air de s'être amusées mais le problème majeur est, à mon sens, que l'idée de départ (être respectivement propulsée dans le corps de l'autre), ne fonctionne pas. Ce redoublement a tendance à annuler les effets lorsque les deux personnages sont réunis, ce qui arrive souvent, et, personnellement, presque à chaque fois, il m'a été nécessaire de réfléchir deux secondes, plus ou moins consciemment, pour m'ajuster, pour m'assurer de l'identité derrière l'apparence physique, ce qui ruine l'immédiateté et donc l'efficacité comique. Ne serait-ce que sur ce plan-là, on est loin des sympathiques Big et Dans la peau d'une blonde, ou même de l'anime plus récent Your Name.

  • Gladiator (Ridley Scott, 2000)

    *

    Ridley Scott réalise seulement deux types de séquences : les calmes, qui sont toutes grandiloquentes, et les agitées, qui sont toutes illisibles (quand Proximo assure à Maximus que, bientôt, "50 000 romains auront le regard fixé sur le moindre mouvement de (s)on épée", on se dit que les spectateurs du Colisée sont décidément mieux placés que nous pour suivre l'action).

  • L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (Andrew Dominik, 2007)

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    Très beau film d'Andrew Dominik (rien vu de lui jusque-là), qui s'est donné les moyens de son ambition, avec le casting, la musique de Cave et Ellis, la photographie vraiment sublime de Roger Deakins. Grâce à l'esthétique poussée et à la narration, elliptique ou légèrement déréglée, il surprend constamment à partir d'une histoire connue, réussissant même à intéresser avec cette idée de quasi-suicide, bien rattachée aux autres, l'auto-destruction du gang, la fascination pour les grandes figures, la jalousie, la soif de gloire mêlée à la trouille. Et un traitement également intelligent de la violence, particulièrement évident lors de la séquence où Jesse James s'acharne sur le petit cousin des Ford puis peine à repartir, malade.

  • La Vie aquatique (Wes Anderson, 2004)

    *
     
    L'étoile est pour Anjelica Huston et les présences altmaniennes de Bud Cort et Jeff Goldblum (+ Michael Gambon). A part ça, la bande annonce est bien meilleure que le film, comme toujours avec W.A. (seule exception : L'Île aux chiens). Même si ses cadres étaient à cette époque encore un peu vivants, sa narration n'en était pas moins monotone, jusqu'à l'auto-dissolution (Tennenbaum, déjà...). Ennui quasi-immédiat devant cette fantaisie déprimée, ou dépression fantaisiste, je ne sais pas, et devant ce bon goût qui vire au mauvais (la soudaine rébellion de Murray face aux pirates sur le Search & Destroy des Stooges). Et 1 adaptation de Bowie en portugais par Seu Jorge, ça va, mais 12 !!!...

  • Bienvenue à Zombieland (Ruben Fleischer, 2009)

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    On profite 30 secondes de l'une des plus belles chansons du monde, le Oh ! Sweet Nuthin' du Velvet, et 5 minutes d'une participation un peu amusante de Bill Murray dans son propre rôle. Mais le scénario est débile, le récit est conduit n'importe comment, après 10 premières minutes bien gores ça devient quasi-familial, l'excès de hard rock se veut subversif, la grossièreté du dialogue tente de dissimuler le puritanisme, le casting alléchant passe à travers (Woody Harrelson, Jesse Eisenberg, Emma Stone), le second degré permanent empêche tout attachement aux personnages, et enfin, le dégommage des zombies, sans beaucoup de risque, devient un jeu dont la violence tarantinesque ne parvient pas à masquer un fétichisme des armes puant.

  • Rachel se marie (Jonathan Demme, 2008)

    °
     
    Toujours partant pour découvrir les quelques Jonathan Demme que je n'ai pas pu voir à leur époque, je ne m'attendais pas à cette imitation tardive du Dogme95, dix ans après Festen, avec caméra portée, cadrages volontairement imparfaits, musique diégétique, phrases et mouvements coupés en plein milieu... La mention d'Altman au générique de fin ne peut être qu'une preuve d'admiration générale, non un remerciement pour l'inspiration venant d'Un mariage tant les divergences sont grandes : ici, le rituel n'est jamais remis en question, le vernis des convenances ne craque que provisoirement pour ouvrir sur de la psychologie lourde, la choralité n'est qu'apparente, les personnages n'ayant clairement pas tous les mêmes chances d'orienter le récit. Dans ce cadre bourgeois démocrate, cultivé et métissé, les préparatifs sont d'un ennui total, le premier repas est un sommet de gêne avec des interventions pathétiques, la remontée du passé traumatisant entraîne dans un psychodrame interminable, la cérémonie et la fête apaisent les tensions à force de petites larmes et de gros câlins. Même l'amour de Demme pour la musique lui joue des tours. On se sent aussi inutile que dans un mariage où l'on ne connaîtrait personne parmi des gens surjouant l'enthousiasme festif. Grande déception.

  • Tropical Malady (Apichatpong Weerasethakul, 2004)

    ***

    Même s'il y en a d'autres, c'est le chaînon qui me manquait entre Blissfully Yours et Oncle Boonmee (d'ailleurs "annoncé" dans un dialogue). AW choisit deux personnages dans la réalité foisonnante, leur offre une histoire d'amour puis la possibilité de se projeter dans un conte, une histoire qui semble remonter de dessous cette réalité. L'opposition est assez marquée entre les deux "récits" qui se succèdent ainsi, et le conte, dans sa lenteur et ses répétitions, m'a semblé d'abord avoir de la valeur surtout par effet miroir avec la première partie (au-delà de la fascination visuelle générée par la jungle bien sûr), en tout cas jusqu'aux quinze dernières minutes qui, elles, se suffisent à elles-mêmes et qui sont vraiment sublimes.