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2010s

  • Donbass (Sergei Loznitsa, 2018)

    ***
    Pour montrer le merdier sans nom de l'Ukraine orientale, Loznitsa s'appuie sur sa méthode faite de plans longs, soit fixes soit en mouvement, et l'applique à un récit gris, grotesque et choral dont l'évolution ne semble due qu'au hasard. En fait, les transitions entre chaque bloc, comme d'habitude assez impressionnant, sont visuelles, rythmiques, en croisements ou ironiques, bref, variées. Loznitsa trouve toujours dans ses films des solutions aux problèmes que peut poser ce type de cinéma, souvent trop contraignant. Ici, il créé l'écart permettant de rendre supportables ses petites histoires de corruption, d'aliénation ou de violence, en y intégrant l'idée de mise en scène, via la présence de journalistes ou plus subtilement, en pratiquant l'illusion documentaire plus ou moins forte, en suscitant l'interrogation sur le statut de la caméra, en clôturant sur une scène d'investigation criminelle devenant aussi tournage de reportage.

  • Jack le chasseur de géants (Bryan Singer, 2013)

    *
    Plusieurs tares fréquentes dans les blockbusters d'heroic fantasy sont bien au rendez-vous : exposition laborieuse, tunnels sentimentaux ou guerriers provoquant un ennui total, jeunes vedettes interchangeables dans les premiers rôles, soutien anecdotique de figures connues (Ewan McGregor), insertion mécanique et pénible de traits d'humour au milieu du fracas. Ce qui permet tout de même d'éviter la catastrophe ici, c'est le relatif classicisme de la mise en scène de Singer rendant le récit et l'action lisibles. C'est aussi une modeste poignée de bonnes idées pour mettre en relation les deux dimensions, haut et bas, et pour jouer de la différence d'échelle entre humains et géants, à l'image de cette couronne de roi devenant simple bague, une fois récupérée par l'un des "monstres" (créations plutôt réussies par ailleurs). 

  • Underdogs (Téo Frank, 2018)

    ***
    Un documentaire consacré à un groupe underground de hip-hop résidant à New-York. L'intérêt premier est la découverte d'une culture, d'un mode de vie, d'une manière de créer. C'est déjà ça. Mais peu à peu, le film va au-delà, dépasse cette approche didactique pour se muer en ode à l'amitié, celle-ci étant d'autant plus forte qu'elle est totalement inattendue, fondée sur une rencontre fortuite aux conséquences imprévisibles. Téo Frank y fait preuve de générosité tout en assumant complètement l'usage constant du "je". Son documentaire est ainsi non seulement instructif mais hautement personnel. La modestie de sa forme, la sensation d'avoir là une œuvre se construisant sous nos yeux, jour après jour, sans plan préconçu, le refus d'en passer par une dramaturgie factice pour aboutir à une véritable émotion positive, tout cela ajoute encore à son prix. 

  • Ex Libris : New York Public Library (Frederick Wiseman, 2017)

    ***
    Il ne s'agira pas, on s'en doute, de passer 3h17 dans une salle de lecture. Wiseman profite du vaste réseau que constitue sur New York la bibliothèque municipale, avec ses multiples annexes réparties dans les quartiers, pour donner une nouvelle fois une ampleur insoupçonnée à son œuvre. Il traite le sujet au bon moment, en un temps de bascule qui redéfinit le rôle et les missions de ce type de service public. Ici, le livre n'est qu'un élément parmi d'autres. Le numérique entraîne évidemment des mutations, et interrogations. Mais c'est toute l'action sociale qui est également révélée, d'où l'impressionnant évantail ouvert par le film, des sans-abris des rues adjacentes aux riches administrateurs. Peut-être parce que les orientations culturelles sont montrées à travers plusieurs captations de rencontres, exposés, débats, l'accent est mis, côté administration, sur l'économie (partenariat public-privé) et le rapport avec le pouvoir politique local. On parle donc peu de livres. Wiseman semble cependant garder (ou relayer) un certain optimisme, au fil de séquences sensiblement plus courtes qu'il y a quelques années, sans doute pour en faire entrer un plus grand nombre dans ce panorama qui renseigne de manière passionnante, comme toujours, sur l'Amérique du moment.

  • Ni juge, ni soumise (Yves Hinant et Jean Libon, 2017)

    **
    Dérivé tardif et cinématographique de l'émission Strip-tease dont je ne me rappelle plus si elle générait les mêmes sentiments ambivalents. Indéniablement, le côté rentre-dedans et le fait que l'on y voit des choses que l'on ne peut pas filmer/diffuser en France (à ma connaissance) accroche l'attention (et entraîne vers le voyeurisme). Il y a tout de même ce problème de la mise en scène, de la présence des caméras, des plans de coupe, des séquences de respiration inutiles et dans lesquels la représentation du personnage est inévitable. Les moments de confrontation sont si forts (certains prennent même un peu en traître à cause de la manière brute et trash choisie) qu'ils parviennent à échapper à la sensation de tripatouillage de la réalité mais un doute et une gêne subsistent. 

  • Doctor Sleep (Mike Flanagan, 2019)

    *
    La curiosité pousse à suivre jusqu'au bout, d'autant plus que l'on nous annonce tout à coup, à l'approche du dernier quart, que l'on va revisiter l'Overlook. Mike Flanagan filme sans excès moderniste, préférant des trucages simples et des ressemblances d'acteurs plutôt qu'un recours entier au numérique. C'est sans doute en partie dû au roman de King mais l'une des choses frappantes est la dispersion, la multiplication des pistes, des personnages et des lieux, dans une vaine recherche de complexité, mouvement exactement inverse de celui de Shining, qui partait d'un argument ténu, dans un cadre bien délimité, pour ouvrir sur des abysses. Et notamment sur le thème familial, alors qu'ici, l'assassinat d'un père n'est qu'une péripétie parmi d'autres. Cependant, l'influence se faisant la plus sentir, avant donc le jeu moyennement pertinent de copié-collé final dans l'hôtel, est, avant celle de Kubrick, celle de Lynch, perceptible via la présence de nombreux motifs twinpeaksiens. L'un d'entre eux, le flottement dans l'espace de la méchante de l'histoire, dans la simplicité du merveilleux, donne une scène assez belle. 

  • Bécassine ! (Bruno Podalydès, 2018)

    ***
    Étonnante réussite que cette adaptation d'une antique BD, qui retourne à son avantage tout ce qui me semble anodin ou agaçant chez le Podalydès "contemporain". La belle simplicité de la mise en scène repose et charme, comme celle des situations et des images, qui ne cherchent pas la composition graphique à outrance malgré le matériau d'origine. Celui-ci justifie en revanche toutes les petites trouvailles mécaniques ou poétiques, ainsi que les décrochages vers l'imaginaire. La distance et la gentillesse habituelles évitent une chute des personnages dans le ridicule total mais par ailleurs, dans ces habits d'un autre temps, les actrices et acteurs peuvent s'en donner à cœur joie sans que se crée un décalage préjudiciable par rapport au reste, le monde décrit étant loin du nôtre. Surtout, par rapport aux autres comédies du cinéaste, le mouvement s'inverse avec bonheur. Ici, pour une fois, pas de tentation nostalgico-recroquevillante pour échapper à la réalité de notre époque, mais au contraire, un passé résolument tourné vers l'avenir, cet élan étant notamment incarné par l'escroc sympathique attiré par les "States", traduit par l'inventivité technique de Bécassine, et parfaitement symbolisé par l'instant d'anachronisme, bref et savoureux, où Podalydès fait du scratch avec le gramophone.

  • La Communion (Jan Komasa, 2019)

    °
    Nouveau specimen de ce cinéma de la Maîtrise, venant comme souvent de l'Est, qui se trouve être plutôt, généralement, un cinéma de la Contrainte, de la paluche qui vous tient fort par le cou. A l'image de ce premier plan, où l'on voit net le visage de l'acteur principal et floue la violence exercée derrière lui, le film est mi-immersif mi-distancié, soumis à un montage de petit malin et à des éclairages artificiellement sinistres. Sans style propre, faute de radicalité dans la durée des plans, les cadrages ou la narration, le cinéaste échoue à dépasser cet hyper-réalisme esthétisant et choc. Komasa n'est donc ni Seidl ni Losnitza mais rejoint la cohorte des donneurs de leçons pensant impressionner leur monde avec leurs effets mais noyant leurs films dans les plus lourds courants psychologiques, le petit intérêt scénaristique de l'usurpation de fonction étant de plus, ici, vite recouvert par une conventionnelle mission politique et morale, moyen simpliste de faire croire au spectateur qu'il se trouve là face à l'ambigu, au doute, au vertige, alors qu'il est uniquement victime d'une pataude manipulation.

  • Perdrix (Erwan Le Duc, 2019)

    **
    C'est d'abord une succession d'aimables saynètes, de courtes vignettes d'humour décalé autour de la vie quotidienne d'un capitaine de gendarmerie d'un village des Vosges secoué par l'arrivée d'une jeune femme un peu allumée. Plans soignés, images insolites et dialogues vifs... Manque seulement une affirmation, esthétique ou narrative, qui ferait décoller le film au-dessus de ce qui pourrait n'être qu'un bon épisode de série comique. Heureusement, dans la deuxième moitié, le cinéaste envoie enfin ses personnages à l'aventure, qui les appelle depuis le début, l'aventure amoureuse et la vraie, dans les bois. Viennent une belle séquence de fête dans un bar, au son de Niagara, puis une virée nocturne dans la forêt et une étrange reconstitution historique presque godardienne. Le film révèle finalement sa singularité en mettant de côté son délire "gendarmes contre nudistes", en limitant les effets comiques les plus évidents, en resserrant sa visée autour des personnages principaux, en courant plus franchement vers le conte. 

  • SOS Fantômes (Paul Feig, 2016)

    *(*) 
    Ce redémarrage serait meilleur que l'original de 1984, qui a très mal vieilli, s'il ne s'affaissait pas dans une dernière demi-heure en forme d'interminable combat final, surenchère dans le spectaculaire ne gardant plus de l'amusante description des caractères que quelques bons mots entre deux énormes effets numériques. La construction de l'ensemble est d'ailleurs proche de celle du modèle, qui, lui aussi, se terminait assez péniblement. Dommage, car les trois premiers quarts sont plutôt distrayants. La vivacité des dialogues, l'énergie des actrices, les savoureux renversements (l'apparition de Bill Murray en vieux scientifique cherchant à ridiculiser les chasseuses de fantômes, l'emploi d'un secrétaire aussi beau gosse que simplet) font que l'on suit avec le sourire une histoire que l'on connaît déjà. Surtout, la féminisation, intérêt principal de cette actualisation, est effectuée intelligemment et avec le plus grand naturel, en lâchant à peine deux ou trois remarques, sans donner de leçon, sans discourir inutilement.