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2010s

  • La Communion (Jan Komasa, 2019)

    °
    Nouveau specimen de ce cinéma de la Maîtrise, venant comme souvent de l'Est, qui se trouve être plutôt, généralement, un cinéma de la Contrainte, de la paluche qui vous tient fort par le cou. A l'image de ce premier plan, où l'on voit net le visage de l'acteur principal et floue la violence exercée derrière lui, le film est mi-immersif mi-distancié, soumis à un montage de petit malin et à des éclairages artificiellement sinistres. Sans style propre, faute de radicalité dans la durée des plans, les cadrages ou la narration, le cinéaste échoue à dépasser cet hyper-réalisme esthétisant et choc. Komasa n'est donc ni Seidl ni Losnitza mais rejoint la cohorte des donneurs de leçons pensant impressionner leur monde avec leurs effets mais noyant leurs films dans les plus lourds courants psychologiques, le petit intérêt scénaristique de l'usurpation de fonction étant de plus, ici, vite recouvert par une conventionnelle mission politique et morale, moyen simpliste de faire croire au spectateur qu'il se trouve là face à l'ambigu, au doute, au vertige, alors qu'il est uniquement victime d'une pataude manipulation.

  • Perdrix (Erwan Le Duc, 2019)

    **
    C'est d'abord une succession d'aimables saynètes, de courtes vignettes d'humour décalé autour de la vie quotidienne d'un capitaine de gendarmerie d'un village des Vosges secoué par l'arrivée d'une jeune femme un peu allumée. Plans soignés, images insolites et dialogues vifs... Manque seulement une affirmation, esthétique ou narrative, qui ferait décoller le film au-dessus de ce qui pourrait n'être qu'un bon épisode de série comique. Heureusement, dans la deuxième moitié, le cinéaste envoie enfin ses personnages à l'aventure, qui les appelle depuis le début, l'aventure amoureuse et la vraie, dans les bois. Viennent une belle séquence de fête dans un bar, au son de Niagara, puis une virée nocturne dans la forêt et une étrange reconstitution historique presque godardienne. Le film révèle finalement sa singularité en mettant de côté son délire "gendarmes contre nudistes", en limitant les effets comiques les plus évidents, en resserrant sa visée autour des personnages principaux, en courant plus franchement vers le conte. 

  • SOS Fantômes (Paul Feig, 2016)

    *(*) 
    Ce redémarrage serait meilleur que l'original de 1984, qui a très mal vieilli, s'il ne s'affaissait pas dans une dernière demi-heure en forme d'interminable combat final, surenchère dans le spectaculaire ne gardant plus de l'amusante description des caractères que quelques bons mots entre deux énormes effets numériques. La construction de l'ensemble est d'ailleurs proche de celle du modèle, qui, lui aussi, se terminait assez péniblement. Dommage, car les trois premiers quarts sont plutôt distrayants. La vivacité des dialogues, l'énergie des actrices, les savoureux renversements (l'apparition de Bill Murray en vieux scientifique cherchant à ridiculiser les chasseuses de fantômes, l'emploi d'un secrétaire aussi beau gosse que simplet) font que l'on suit avec le sourire une histoire que l'on connaît déjà. Surtout, la féminisation, intérêt principal de cette actualisation, est effectuée intelligemment et avec le plus grand naturel, en lâchant à peine deux ou trois remarques, sans donner de leçon, sans discourir inutilement.

  • Liberté (Albert Serra, 2019)

    **
    Serra prouve, si besoin est, qu'il est encore possible de faire un cinéma dérangeant, au moins sur le plan sexuel, et rappelant les expériences radicales des années 70, celles de Pasolini, Makavejev et autres, sous-texte politique compris. Il le fait dans son style, cérémonieux, lent, frontal et parcellaire, réglant ses rites sadiens sous de magnifiques éclairages nocturnes et en les enrobant d'un mixage saisissant de bruits naturels. Toute une nuit de débauche en forêt, avec le décrochage historique qui permet à la fois d'atténuer le choc des images les plus extrêmes, de rendre cette "histoire" plausible, et aussi de faire glisser un souffle étrange et quasi fantastique. Du début à la fin, le cinéaste joue avec les notions de champ et de hors-champ, de domination et de soumission, avec ce qui peut être montré et ce qu'il vaut mieux dire. Un ou deux minces fils peuvent être tenus d'une scène à l'autre, placée (beaucoup) plus loin, et un certain crescendo s'observe, dans l'audace de la représentation des actes et dans l'évolution vers un épuisement, voire un anéantissement (la fin, c'est la disparition soudaine des corps, avec l'aube, la place entière reprise par la nature et la musique), mais la règle est plutôt le refus d'une véritable mise en récit, jusqu'à donner l'impression de séquences ou de moments, de plans de transition, qui seraient totalement interchangeables. La succession et la répétition font la cohérence de ce monde, comme elles font sans doute la limite du film.

  • Hotel by the River (Hong Sang-soo, 2018)

    ***
    Des personnages déplacés en un lieu impersonnel, des retrouvailles aux raisons exposées après un certain temps seulement, des fonds vierges, baie vitrée où tape le soleil, parc enneigé, murs et draps clairs... Hong Song-soo repart encore de zéro, choisissant le noir et blanc pour mieux faire ressortir les contrastes, faire sentir les différences (caractères, température, positions...), donner l'impression de recréer à nouveau du récit à partir de rien (le cadre donne vie à l'histoire, bouclée de façon brutale mais logique). Ce qui pourrait passer pour conceptuel est rendu touchant par la direction d'acteurs, par l'intelligence dans les articulations entre les scènes et par l'approche toujours prosaïque : parler, boire, manger, s'allonger, s'endormir.

  • Uncut Gems (Benny et Josh Safdie, 2019)

    ***
    Une nouvelle (série de) nuit(s) de galère, genre que les Safdie continuent à réinventer/réactualiser (ici, personnalités jouant leurs propres rôles à l'appui) sans faiblir et sans user le spectateur, malgré 2h15 au compteur. L'intérêt premier est que ces embrouilles newyorkaises concernent le corps un peu lourd d'Adam Sandler. Par conséquent, tout se passe comme si c'était vraiment la fiction qui poussait constamment, physiquement, le personnage, alors que ce genre de films, habituellement, est centré sur des profils légers et rapides (comme dans leur propre Good Time). Comme la singularité s'affirme (grâce, aussi, au rythme musical et aux surprises du scénario, par exemple avec la révélation du lien de parenté entre le joaillier et son créancier principal), l'attachement s'effectue, qui fait naître sur la fin la crainte de voir vraiment tout le monde être "effacé". Car si l'on peut dire que tout va mal, que tout va dans le mauvais sens, il s'agit surtout d'une série d'événements, d'actions, de reponses qui n'adviennent pas du tout, avec des gens qui ne sont jamais là, des objets qui disparaissent on ne sait où, des portes qui refusent de s'ouvrir... Autant que les problèmes de timing, de différences de vitesses et de corpulences, le film travaille la surface (qui brille) et la profondeur, faisant de toutes ces oppositions, disjonctions et contradictions, son moteur chargé en énergie.

  • Green Book (Peter Farrelly, 2018)

    ***
    Bonne surprise que ce film s'inscrivant agréablement dans un classicisme américain basé sur une histoire intéressante à suivre, une interprétation alliant précision et naturel, et une mise en scène sobre et fluide. Le road movie possède le rythme et la musicalité qu'il faut, compte tenu du sujet. La reconstitution du début des années 60, elle, ne vient jamais parasiter le récit, n'étant ni insuffisante, ni ostentatoire. Le maître-mot est sans doute "équilibre", mais cette recherche n'aboutit pas, sur le fond, à de la tiédeur. Le message humaniste est adressé sans lourdeur. Partant de la bonne idée de "l'inversion des rôles", les auteurs donnent toutes leurs chances aux personnages et les placent au centre de scènes claires mais souvent ambivalentes, selon les points de vue et les positions de ces derniers. D'où une absence de discours benêt et l'impression, au contraire, d'une véritable épaisseur, qui permet de s'abandonner à l'émotion des dernières séquences, le principal étant que c'est qui est attendu se situe dans la vision d'ensemble et non dans les détails, les fragments, réservant, eux, les surprises. 

  • High Life (Claire Denis, 2018)

    °
    Comme attendu, le drame spatial de Claire Denis table sur la lenteur et le minimalisme de la représentation pour atteindre le mystère. L'échec est absolu, rendu inévitable tout d'abord par une structure narrative à la fois kaléidoscopique et exsangue, et ensuite par l'épuisant système mis en place par la cinéaste, consistant à alterner les séquences vides et les séquences choc (sang et/ou sperme).

  • Sibel (Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti, 2018)

    **
    Film franco-turc éminemment dardennien dans son esthétique, bien que la nature, montagnarde, prenne plus de place que chez les frères belges. On y suit en effet Sibel comme on suivait il y a vingt ans Rosetta. L'héroïne est muette mais siffleuse. Cela nous évite quelques dialogues pouvant être résolument plombés. D'ailleurs, les cinéastes semblent souvent se positionner dans un certain évitement, cherchant, et trouvant assez longtemps, l'équilibre entre la traque documentaire et le symbolisme (homme/loup, haut/bas, modernité/archaïsme). La dernière demi-heure est toutefois moins convaincante que les deux premières. Fatalement, sont resserrées les vis du scénario, et Sibel voit l'étau de l'oppression culturelle et sociale se refermer sur elle, comme le spectateur l'attend malheureusement. Les plans signifiants se succèdent, au final, pour montrer qu'il s'agissait bien d'un combat pour l'émancipation, ce que l'on avait très bien compris. 

  • Le Grand Bain (Gilles Lellouche, 2018)

    °
    Le méga-succès de 2018 ratisse tellement large dans son portrait de la France dépressive mais attachante qu'il sent le calcul à chaque ligne de scénario. Tous les clichés du feel good movie sont enfilés (déjà que la recette n'était pas très nouvelle chez les Anglais dans les années 90...), jusqu'à cette facilité insupportable de filmer 1h30 d'efforts mediocres aboutissant à 5 minutes d'apothéose sportive. La narration est réduite à une série de vignettes poussant du coude, sans que jamais une scène ne dure vraiment, n'ait le temps de se déployer (si l'une d'elles va au-delà de la poignée de secondes, c'est uniquement pour souligner un jeu d'actrice ou d'acteur sur la corde sensible). Cette incapacité foncière du réalisateur est symbolisée par la façon dont est investie la piscine, ici au centre et pourtant filmée comme tous les autres décors, sans imagination, sans jamais travailler ce qui fait la singularité du lieu. Parmi les nombreux (contre-)exemples, inutile d'aller jusqu'à Moretti. Il suffit de penser au malheureusement dernier film de Solveig Anspach, L'Effet aquatique, réalisé deux ans auparavant, au sujet proche (tropisme nord-européen compris !), épatante réussite comique et sentimentale ayant eu 15 fois moins de spectateurs.