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2010s - Page 3

  • La Chute de l'empire américain (Denys Arcand, 2018)

    ***
    La présentation publicitaire (titre, affiche, appariement pour faire passer pour une fin de trilogie) est trompeuse et dessert le film. C'est un très bon divertissement à base sociale, policière et financière. On y retrouve ce qu'Arcand fait de mieux : un scénario bien construit, des scènes bien écrites, des dialogues plein d'humour sans trop souligner les mots d'auteur et surtout la création de personnages attachants. La mise en scène est dans le bon tempo, ni trop speed ni trop lente, ce qui fait que l'on ne s'ennuie jamais. Elle est efficace pour le côté polar et distille de jolis petits échos ailleurs. Même si l'on en passe par quelques clichés, l'aspect choral est une force, menant à la constitution d'une communauté inattendue, solidaire, généreuse et touchante après avoir utilisé les armes du pouvoir pour aller au bout de son utopie. Sur l'argent, thème principal, Arcand, à la fois tape fort et touche juste (notamment dans l'idée exposée d'entrée, que l'intelligence, l'honnêteté, la lucidité empêchent obligatoirement la réussite financière). 

  • Grâce à Dieu (François Ozon, 2019)

    *
    Remarquable pendant 30-45 minutes. On se dit qu'Ozon va échapper aux pièges du dossier, va proposer un vrai film psychologique au bon sens du terme en traitant d'un cas particulier pour s'attaquer à son grave sujet, va oser jusqu'au bout cette répétition, cette avancée à tout petits pas presque uniquement rendue par des échanges de messages lus en voix-off, va décrire ainsi de façon touchante les sentiments contradictoires d'un homme victime pourtant resté fervent catholique et fort bien interprété par Melvil Poupaud. Mais soudain, celui-ci disparaît du récit pour un bon moment. Et donc, non, ce n'était que la première partie. On a bien un film choral, faisant défiler des victimes différentes pour autant d'acteurs vedettes d'aujourd'hui. Les contradictions ne sont plus posées dans l'esprit d'un personnage mais sont incarnées par des oppositions de caractères. Les limites du film-dossier réapparaissent (simplifications, représentativité, moments de crise signifiants, etc.) et l'histoire finit par ne plus intéresser du tout, Ozon ne tentant finalement rien d'original, ni dans son esthétique ni dans sa conduite narrative. C'est interminable. Mais comme Jusqu'à la garde, le film aura certainement le César du meilleur film...

  • Passion (Brian De Palma, 2012)

    ***
    Un film qu'il est très difficile d'évaluer et de noter (1, 2, 3 ?). Toute la première moitié de Passion se présente avec une fadeur étonnante. De Palma montre sans effet marquant, sans émotion, sans invention, une vie de bureau et d'appartement vouée à l'artifice, à l'image de surface. On se croit presque dans un simple téléfilm vaguement policier ou faussement vénéneux et on se frotte les yeux devant une histoire à priori dénuée d'intérêt. Et soudain, De Palma fait tout basculer, y compris son cadre. Effet connu mais qui dure si longtemps qu'il déstabilise complètement. Tout à coup, le film épouse l'esprit tordu de son héroïne et devient particulièrement excitant. La caméra s'est penchée et tout part à la renverse. Le spectateur perd ses repères et la trame policière, enfin installée, agrippe. Or, ce n'est pas vraiment un vertige émotionnel ou narratif qui est provoqué mais un questionnement inattendu sur le film lui-même, donc sur le cinéma et les images (sans non plus perdre l'apparence très "premier degré"). Objet des plus étranges, donc, quasi-expérimental pour le coup, d'abord vain puis brillant, paraissant meilleur après que pendant et déclenchant bien des réflexions.

  • La Caméra de Claire (Hong Sang-soo, 2017)

    ***
    C'est peut-être un mal pour un bien de devoir laisser passer quelques années entre deux découvertes de films de Hong Sang-soo. Cela évite probablement la sensation de monotonie et certainement la pesée perpétuelle des uns et des autres. On profite alors pleinement du charme de son cinéma. Même lorsqu'il se présente sous forme de miniature comme avec ce conte moral aussi limpide que profond, aussi cruel qu'attachant. La "nudité" de la mise en scène n'empêche pas l'impression de mise en abîme, au contraire, elle semble même l'impliquer. En tout cas, Hong Sang-soo, avec trois fois rien et en à peine plus d'une heure, développe une narration étrange (on se demande par moment si la chronologie est respectée) et donne une vraie densité à ses personnages et ses décors (un simple coin de terrasse de bar filmée deux fois devient un endroit presque fascinant). 

  • La Mule (Clint Eastwood, 2018)

    **

    Petit Eastwood sympathique et simple, un peu trop même, avec un scénario assez prévisible (la malheureuse coïncidence entre la "dernière course" et l'hospitalisation de la femme du héros) et quelques facilités dans le jeu autour du choc des générations (l'usage contraint du téléphone portable). Ce n'est pas bouleversant, mais ce n'est heureusement jamais ennuyeux. L'un des mérites est, compte tenu du sujet, un certain refus du spectaculaire (notamment en créant plusieurs ellipses), auquel est préférée l'attention aux petites choses et aux proches. Par ailleurs, avec les années, il est amusant de voir ainsi changé le rapport du personnage eastwoodien aux autres, aux antagonistes qu'il affronte. Il y a 40 ans, il les balayait souvent. Aujourd'hui, il les ré-humanise (et les désarme presque).

  • Diamantino (Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt, 2018)

    **
    Fable politique des plus improbables et d'une liberté narrative toute portugaise. Le duo de cinéastes raconte l'histoire d'une star du foot aux traits de Cristiano Ronaldo qui se retrouve le jouet d'un parti de fachos et des services de renseignement, au moment où il décide d'arrêter sa carrière et d'adopter un jeune réfugié. On baigne dans l'insolite par convocation des extrêmes (bonté d'âme et méchanceté, pauvreté et richesse, modernité et mythologie...) et mélange des genres et des esthétiques sans complexe, jusqu'au comble du kitsch. C'est donc inégal, tantôt ennuyeux, tantôt inspiré, toujours bizarre et barré. Le problème est l'incapacité à déterminer le degré choisi, premier ou deuxième, innocence ou parodie. Si on tient jusqu'au bout, on est récompensé par vingt dernières minutes belles et attachantes. 

  • Leto (Kirill Serebrennikov, 2018)

    *
    Grande déception alors que le sujet était attirant et l'accueil critique proche de l'extase. Le film, dès le début, m'a paru poseur et artificiel. Bien qu'il ne se présente pas d'office comme un biopic (et je ne savais pas que c'en était un) et qu'il fuit la sur-dramatisation, il ne peut se débarrasser des aspects didactiques et simplificateurs qui accompagnent généralement les fictions sur le monde de la musique. Le plus intéressant tient dans le tiraillement auquel est soumise à l'époque cette jeunesse de l'Est éprise du rock, mais cette dimension n'est qu'evoquée de ci de là. On aurait mieux fait de suivre les responsables encadrant idéologiquement ce "club de rock" de Leningrad que de rester avec ce gentil trio ne semblant parler que par slogans underground. La monotonie de la mise en scène (avec une caméra qui ne cesse de tourner autour des acteurs et ne se fixe jamais) n'est brisée que lors de trois clips imaginaires très gênants dans lesquels les personnages et des figurants massacrent littéralement, en mode karaoke, les pourtant impeccables Psychokiller, Passenger et Perfect Day.

  • Victoria (Justine Triet, 2016)

    **
    Comédie sur les mœurs d'une mère trentenaire célibataire en crise, comédie à la fois crue et romantique, sur les corps et sur les mots (certains sont bien envoyés, notamment par Vincent Lacoste, mais dépassent un peu trop). On colle aux basques de Virginie Efira, qui s'en sort plutôt bien, surtout dans les moments de déphasage. Le meilleur est sans doute là, grâce également au montage qui se met à cogner les séquences entre elles, comme dans la tête du personnage, pour traduire son trouble et son agitation. D'autres éléments accrochent moins (les deux petites filles n'existent pas à l'écran) et le film peine à trouver un véritable enjeu jusqu'à un procès final assez peu palpitant, mais ce n'est pas désagréable. 

  • Les Garçons sauvages (Bertrand Mandico, 2018)

    ***
    Envoûtante expérimentation menée à l'échelle d'un long métrage. Le parti pris anti-naturaliste, évident dès les premiers plans, facilite le plongeon dans toutes ces visions hallucinées et aux mille inspirations (la majorité nous renvoie vers le cinéma des années 20/30, avec force et beauté, notamment grâce au noir et blanc). Souvent dans ce type d'entreprise la distanciation naît de l'épuration, ici elle passe par la profusion, la surcharge. Aucun plan ne paraît "vide". Mais comme il parvient étonnamment à donner forme à un monde cohérent à partir de bribes et d'influences multiples, Mandico réussit à ne pas nous lâcher dans cette distance grâce au recours au conte, qui englobe tout le récit (cet attachement est moins fort dans son court Ultra Pulpe). S'il peut sembler ainsi intemporel voire même daté dans ses effets, le film retrouve le contemporain par sa dimension sexuelle, son mouvement transgenre vers le féminin. Faire interpréter dès le début les personnages de garçons par les actrices est d'ailleurs une idée lumineuse, nous délestant d'un éventuel malaise en rajoutant un "jeu" supplémentaire avec le réel. Pas seulement une série de "visions" donc (ce n'est pas le Jean Rollin d'aujourd'hui) mais un tout, inégal et provocant, troublant et accueillant. 

  • Une affaire de famille (Hirokazu Kore-eda, 2018)

    **
    Joli, comme d'habitude avec Kore-eda. C'est un film de bienveillance, attaché à des gens mis à la marge et s'en accommodant comme ils peuvent. Mise en scène sensible et attentionnée, réussissant bien à poser la situation de départ, notamment en rendant le confinement, moins affirmée ensuite, lorsqu'il faut saisir les enjeux. Kore-eda, qui donne d'abord à voir l'évolution d'une étrange famille pour ensuite la défaire en éclaircissant tous les liens la constituant, reste toujours entre-deux, entre observation et dramatisation.