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2010s - Page 3

  • Midsommar (Ari Aster, 2019)

    ***
    Film d'horreur lumineux d'une ambition et d'une maîtrise rares et bienvenues. Sans pour autant assommer le spectateur ni le prendre pour un nigaud, Ari Aster prend son sujet et son travail très au sérieux. L'une des singularités de Midsommar est son rapport au temps. Sa longueur peut certes se faire sentir mais elle rend possible à la fois l'installation de cet univers de dingues, la construction logique (concentrée, l'accumulation des terrifiantes révélations perdrait de son intérêt) et la crédibilité du glissement des personnages. Cette crédibilité nécessaire est aussi assurée par l'importance des drogues, qui fait trouver au cinéaste plusieurs idées de distorsions dans sa mise en scène, parfois un peu insistantes, parfois très belles (les fleurs "vivantes" sur la couronne et les habits de l'héroïne). Le film est une fête visuelle traversée de plans gores d'autant plus marquants. Une fête sonore, aussi. Le travail sur le son est, étonnamment, ce qui donne l'impression d'une grande pertinence sur le phénomène sectaire (les scènes de "respiration" ou de cris en chœur) sans en passer par le discours. On trouve tout de même une faiblesse dans le personnage du petit ami, assez insupportable. Sa petitesse, son manque d'honnêteté et sa passivité s'expliquent sûrement scénaristiquement car il aurait été encore plus compliqué de bâtir cette horrible histoire sur un couple fort et uni. Néanmoins, Midsommar est une réussite évidente, qui me rend très curieux du premier et précédent film d'Aster, Hérédité

  • Give me Liberty (Kirill Mikhanovsky, 2019)

    **
    Sympathique chronique sur l'Amérique d'en-bas vue par le prisme de l'immigration russe. Sensation d'urgence, caméra légère, montage haché (mais bien foutu)... le cinéaste en rajoute un peu trop dans la saturation sonore, le nombre de sources donnant la sensation du chaos. Il ignore semble-t-il la notion de (de)crescendo, étant toujours au taquet, ce qui rend son film, où s'entrechoquent les foutoirs russe et américain, par moments usant. Heureusement, il ne rend pas seulement compte d'une énième "journée de galère" en simili-temps réel mais se distingue à mi-course par des ellipses surprenantes qui brouillent quelque peu la perception temporelle. De plus, il montre plutôt habilement les minorités qui se rencontrent. L'esthétisme des dernières séquences gâche un peu l'ensemble mais, plutôt que la tension, on retient plusieurs moments de vraie et inattendue tendresse entre les personnages.

  • Toy Story 4 (Josh Cooley, 2019)

    **
    On cherche un petit moment l'utilité de cette suite tardive à un numéro 3 narrativement parfait, plastiquement beau et émotionnellement fort. L'impression première est celle d'une remise des compteurs à zéro (nouvel enfant, passage à l'école...) dont on se passerait bien. Heureusement, le savoir-faire ne s'est pas envolé. Dès que le scénario s'emballe, le brillant réapparaît. Il y a toujours la bonne idée centrale d'un nouveau lieu ouvrant d'autres perspectives et évoquant d'autres références (ici un magasin d'antiquités avec des pantins très inquiétants), il y a toujours l'arrivée de nouveaux jouets parfaitement intégrés à l'ensemble, il y a toujours un humour pertinent, il y a toujours une actualisation intelligente via les problématiques de l'époque (cette fois, la place des filles, la récup'). L'émotion perce aussi, même si elle a tendance à faire fléchir le rythme et même si elle joue sur le même tableau que la dernière fois : le détachement rendu nécessaire par le passage du temps.

  • Good Time (Benny et Josh Safdie, 2017)

    ***
    Urgence du filmage, fièvre du gros plan, saturation du son et course de la caméra pour montrer un braquage foireux et ses conséquences. Au bout d'un quart d'heure, on se dit qu'il va falloir que les Safdie se calment un peu pour ne pas lasser. Ce qu'ils font heureusement. Le film ralentit enfin et prend d'autres voies, tout en gardant sa tension. Il devient le récit d'une nuit de galère très scorsesienne, absurde, drôle, inquiétante. Par rapport à leur modèle, remercié au générique de fin, les cinéastes compensent une inventivité moindre par une empathie appréciable envers tous leurs personnages, jamais condamnés ni expédiés brutalement malgré la permanence de la violence. Plaisant. 

  • Une femme douce (Sergei Loznitsa, 2017)

    ***
    Loznitsa échappe aux pièges du cinéma d'auteur douloureux, moralisateur et manipulateur alors qu'il n'y va pas avec le dos de la cuillère pour montrer le périple dangereux d'une femme mutique au milieu d'une société russe incontrôlable et infernale. En filmant les trajets successifs de son héroïne renvoyée d'un interlocuteur louche à un autre buté, il provoque une accumulation absurde et inquiétante de portraits chargés. Il brouille la frontière entre fiction et documentaire par sa mise en scène fixe et rigoureuse mais animée par les multiples présences et mouvements internes. Le risque que prend le film dans les dernières minutes est payant et le réhausse encore. Loznitsa glisse clairement vers le fantastique (presque lynchien) lors d'une scène de procès où l'on retrouve les personnages croisés par la femme douce. Il interroge ainsi autrement le rapport fiction/réalité (et on se remémore alors ce qui, dans certaines scènes pouvait paraître un peu forcé, notamment dans l'interprétation). Puis il fait subir à son héroïne la violence redoutée depuis deux heures, violence qui ne cessait d'envahir les micro-récits attrapés par bribes durant le voyage, comme autant de signes annonciateurs. Cependant, le virage fantastique pris, la scène est déréalisée. Constat terrible sur la Russie donc, dressé avec une force cinématographique peu commune mais sans prise d'otage du spectateur. 

  • The Dead Don't Die (Jim Jarmusch, 2019)

    **
    Comme l'on pouvait s'y attendre, le film de zombies de Jarmusch est aimablement référentiel, calmement politique, doucement distancié. Il trouve tranquillement mais exactement sa place entre la réussite de Ghost Dog et l'échec d'Only Lovers Left Alive. Un peu plus de sérieux n'aurait pas nuit (difficile de s'émouvoir), un peu plus de nerfs n'aurait pas fait de mal (le slowburn peut lasser de temps à autre), un peu plus de tours de vis dans le scénario n'aurait pas été de trop (s'il parvient à surprendre dans le détail, il n'est pas des plus transcendants ni des plus passionnants dans sa globalité). Les côtés les plus appréciables sont notamment la gestion des trépas, les images de l'Amérique de la marge en travellings, le dénouement "commenté" assez beau et créant un petit écart avec la fiction plus subtilement que les dialogues soudainement extérieurs de Driver et Murray sur le film lui-même. 

  • El Reino (Rodrigo Sorogoyen, 2018)

    *
    Un film politique sur un conseiller régional espagnol pris dans un scandale de corruption réalisé comme un thriller survitaminé. C'est donc mené au pas de charge du début à la fin, boosté par de la musique électro, tourné au plus près de l'acteur principal, de tous les plans où presque (Antonio de la Torre, très bien). L'efficacité est indéniable et il est difficile de ne pas être pris par certaines séquences tendues. Cependant, l'impression d'une avancée par tours de force successifs devient de plus en plus vive, notamment lors d'une dernière demi-heure assez pénible de ce point de vue. Surtout, ce qui pouvait donner lieu à une description précise de sales rouages politiques n'est finalement qu'un film immersif de plus. Un The Revenant de bureaux, de villas et de palais. Ça peut prendre aux tripes occasionnellement mais ça annihile toute analyse et toute réflexion.

  • Star Wars VIII : Les Derniers Jedi (Rian Johnson, 2017)

    *
    Rendu confiant par un agréable numéro 7 qui permettait de retrouver enfin les simples plaisirs de l'aventure après quatre purges successives, je me suis fort ennuyé à la vision de ce volet, plombé d'un bout à l'autre par les mêmes éternels dilemmes moraux et autres problèmes douloureux de filiation... Il faut se fader en plus une énième séance de formation de chevalier Jedi, explications sur la Force à la clé. Celle-ci devient de plus en plus puissante et l'on se demande bien comment quelqu'un qui l'utilise peut finir par trépasser (voir la fausse mort de Leia, scène passant d'une assez saisissante cruauté à une affligeante résolution). Sous une assourdissante bande originale, le recyclage continue donc, thèmes et figures, points de bascule et combats obligés, et les nouvelles apparitions tournent court (Laura Dern, Benicio Del Toro). À noter tout de même, in extremis dans la dernière demi-heure, une certaine beauté esthétique obtenue à grands renforts de rouge (le combat autour du trône du méchant en chef puis les traînées dans la neige de la bataille finale, renvoyant peut-être au désert des Mad Max). 

  • Thunder Road (Jim Cummings, 2018)

    *
    Écrit, réalisé et interprété par le même homme, Thunder Road est aussi singulier qu'agaçant, tout à l'image du personnage principal qui bouffe le film, expulsant violemment tous les autres du cadre. C'est particulièrement sensible dans les plans séquences ostensiblement tournés et joués par Cummings, basés sur la performance expressive. Comme la même note est tenue d'un bout à l'autre, celle des larmes contenues mêlées à la colère, l'effet lasse vite. De plus, les longs plans font place régulièrement à un filmage plus traditionnel (mais pas désagréable), ce qui interroge sur la véritable volonté de l'auteur de tout renverser. Dommage, il y avait de quoi inquiéter plus profondément avec ce personnage de flic au bord de la crise de nerfs.