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En couverture (#1)

Positif, n°377, juin 1992

Le masque d'argile de Tim Robbins

par Edouard Sivière

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Griffin Mill, producteur hollywoodien, est tiré de son bain de boue régénérant par un appel téléphonique lui apprenant que l’enquête de police le concernant prend une tournure inquiétante. Tim Robbins à l’écoute derrière son masque d'argile, telle est la photo choisie pour orner le numéro 377 de Positif. Elle est tirée du film de Robert Altman, The Player, qui signalait alors la renaissance publique et critique de l'un des cinéastes fétiches de la revue (qui représenta l'un des rares lieux où se poursuivit, durant les années quatre-vingt, la défense du cinéma protéiforme d’Altman). Positif ne pouvait décemment rater l'occasion de célébrer l'auteur de Nashville ainsi revenu au premier plan.

Sur cette couverture, sous les pieds de Tim, sont annoncés les autres axes autour desquels se structure la livraison : présentation de La Sentinelle d'Arnaud Desplechin, hommage à Satyajit Ray et ensembles de textes sur la Warner et sur John Cassavetes. A l’intérieur, après l’éditorial et le sommaire, le numéro s’ouvre par une critique de The Player par un Jean-Pierre Coursodon plus concis que d’ordinaire (ce qui, eut égard à l’importance du film, rend son texte, bien qu’assez complet et pertinent, un peu frustrant) et un entretien mené par Michael Henry auprès d’Altman ("J’ai été à l’écart pendant un certain temps, mais cela ne veut pas dire que je n’étais plus dans le coup. Je n’ai pas cessé de travailler. On a dit que je m’étais éloigné. C’est faux. Je n’ai pas bougé. Ce sont eux qui se sont éloignés, et quand ils reviennent vers moi, ils demandent : "Où étiez-vous passé ?" C’est très relatif" ).

Viennent ensuite des pages consacrées à Arnaud Desplechin. La revue salue chaleureusement l’ambition et la singularité de son travail, tout en se défendant de participer à un "phénomène d’adulation" car elle reste toujours soucieuse de ne pas être traitée de victime de la mode (au risque parfois de rester trop en retrait par rapport à certains noms). C’est une critique de Philippe Rouyer qui accompagne l’entretien avec le cinéaste par Olivier De Bruyn et Olivier Kohn. Selon Positif, Desplechin ouvre une troisième voie dans le cinéma français, entre les grosses productions pataudes et les films d’auteurs de "l’intimisme psychologique". Ce courant, bien qu’ayant porté plusieurs films défendus par Positif, est l’objet d’un texte très critique d’Olivier De Bruyn, titré Le ciel bas et lourd du cinéma français, dans lequel l’auteur regrette le recours systématique à cet intimisme chez les jeunes cinéastes d’ici, opposés, dans la conclusion, à quelques américains comme Steven Soderbergh, Gus Van Sant et Hal Hartley.

En ce qui concerne l’actualité, peu de titres viennent s’ajouter aux deux précédents, en ce mois de juin 1992, les rubriques "Les films" et "De A à Z", regroupant les critiques et les notules, n’étant guère fournies. Hormis Retour à Howard Ends de James Ivory, placé dans la première et apprécié par Michel Sineux, on ne trouve pas de film ayant durablement marqué les esprits (Truly, madly, deeply, Hush-a-bye, Baby, Après l’amour, Johnny Stecchino, Johnny Suède…). La hiérarchie se dégageant de l’organisation de ce numéro semble ainsi difficile, voire impossible, à contester.

Après les pages consacrées aux sorties du mois, on trouve, parmi d’autres textes, un hommage à Satyajit Ray (décédé en avril 92) par Hubert Niogret, une Lettre des Italies écrite par Lorenzo Codelli (présentant notamment aux lecteurs Les enfants volés de Gianni Amelio) et un compte rendu peu enthousiaste du Festival de Berlin par Pascal Pernod (qui ne retient pas grand-chose d’autre que Le festin nu de Cronenberg et la rétrospective Hal Roach). Le fort intéressant ensemble sur la Warner contient un panorama historique dressé par Michel Ciment, un texte sur le "réalisme" des productions de la compagnie par Jean-Loup Bourget, une critique de Track of the cat de William Wellman par Pascal Pernod et deux études sur le style photographique et les décors par Christian Viviani et Jean-Pierre Berthomé.

Le numéro se clôt avec la vingtaine de pages du dossier Cassavetes. A un texte introductif de Vincent Amiel, succèdent un entretien avec le cinéaste datant de 1970, un témoignage de Nico Papatakis et cinq études de films, sur Shadows, Faces, Une femme sous influence, Meurtre d'un bookmaker chinois et Opening night. Dans ce corpus, on peut distinguer les stimulantes contributions d'Olivier De Bruyn (sur Faces : "Le moment, cette puissance de l'instant qui disqualifie la prise de décision raisonnée, c'est celle des personnages comme celle du réalisateur. Faces est sans doute le film de Cassavetes où ce qui est filmé (l'indécision de Richard) correspond le plus étroitement à la morale du cinéaste (se laisser imposer l'évidence du jeu des acteurs)") et de Frédéric Richard (sur Opening night : "L'improvisation fait éclater le cadre étroit de la mise en scène. Elle ouvre la scène à l'espace quotidien, la désacralise, et, inversement, théâtralise ce quotidien rythmé par le déterminisme social en lui offrant une ouverture vers plus de liberté. Le théâtre insuffle un vent de liberté pour lequel il n'est plus nécessaire de recourir à la scène. En faisant entrer la vie dans le théâtre, c'est le théâtre que Cassavetes fait entre dans la vie").

Il existe d’autres couvertures, ornant d’autres numéros, plus belles, plus impressionnantes ou plus déterminantes pour la construction de l’identité de Positif, mais si mon choix s’est porté sur celle-ci, c’est qu’elle me tapa dans l’œil un jour de juin 92 où je passais devant le présentoir d’une Maison de la presse bordelaise, à une époque où j’étais étudiant. Je cherchais alors depuis un moment une publication susceptible d’éclairer une cinéphilie qui ne s’était jusque là nourrie que de la lecture de Studio Magazine et de Première et de la vision de films à succès projetés dans un cinéma perdu au fin fond du Périgord Vert. Et je tombai soudain sur cette revue, au moment même où je découvrais avec bonheur que Robert Altman n'était pas seulement le cinéaste un peu oublié de MASH, où j'étais renversé par l'originalité de La sentinelle et où je me plongeais dans ce cycle Cassavetes qui avait été rendu possible par l'action de Gérard Depardieu. Je me disais que son prix relativement élevé (40 francs) se voyait aisément justifié par l'absence de publicité, la clarté de la mise en page et la qualité d'un tirage entièrement noir et blanc au-delà de la couverture. L'excellente tenue des écrits, l'équilibre entre l'actualité et le passé, ainsi que l'absence de ces rubriques attrape-lecteurs pullulant dans les magazines culturels me firent l'effet d'une révélation. En juillet, j'achetai donc le numéro suivant : je fus alors sidéré de voir qu'une revue de cinéma mensuelle pouvait consacrer plus de la moitié de son espace à parler d'Orson Welles, sans raison particulière du point de vue de l'actualité. En septembre, le fracassant Reservoir Dogs faisait une sanglante une. Dès lors, ma religion était faite. Avec tout ce que cela implique, successivement : ferveur sincère, sentiment de partage, possibilités d'aveuglement, crises de foi, fidélité par-delà les épreuves...

 

(Publié le 20/03/2012)

Écrit par Edouard S. Lien permanent | Commentaires (0)

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