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15.10.2013

7 contre 7

Il y a entre Les Sept Samouraïs et Les Sept Mercenaires un océan, une culture et six ans d'écart. Il y a aussi, entre le jidai-geki d'Akira Kurosawa et le western de John Sturges, l'espace qui sépare un chef d'œuvre du cinéma d'aventures historiques et un honnête film populaire. Sur l'écran, les samouraïs s'activent une bonne heure de plus que les mercenaires. Cette différence de durée est-elle la conséquence logique de l'opposition entre contemplation orientale et concision hollywoodienne ? Assurément non, le rythme étant aussi rapide d'un côté que de l'autre. Le défaut du film américain, plus visible encore lorsqu'il est placé juste à côté de son modèle, est de rendre au spectateur les choses, les actions, les caractères et les décisions trop évidentes. Il suffit à Kurosawa d'un trait lorsque Sturges s'acharne à nous faire tout le dessin.

Si l'on peut qualifier le premier film de grande fresque historique, c'est que la matière y est d'une richesse incroyable. Mais celle-ci nous est offerte avec une vigueur et une simplicité éblouissantes. Et cela tout le long du film. Prenons par exemple, à la fin, l'expression du choix du plus jeune du groupe (Katsushiro le samouraï ou Chico le mercenaire), pris entre son désir de poursuivre sa route avec les deux autres survivants et celui de rester au village auprès de la paysanne qu'il aime. Kurosawa fait se succéder quelques plans emplis de dignité, laisse sortir son jeune personnage du cadre dans lequel reste ses deux amis, le reprend un peu plus loin, droit, observant la jeune femme, et s'arrête là. La mise en scène est claire sans être insistante. Sturges, lui, ne signale pas esthétiquement la séparation et, accompagnant Chico jusqu'à sa bien aimée, le montrant en train de se retrousser les manches et de détacher son ceinturon, joue uniquement sur la corde émotionnelle.

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Chez Kurosawa : une vivacité du trait qui n'empêche jamais la préservation de zones de flou. Chez Sturges : la tentation de l'efficacité qui entraîne plus d'une fois vers la facilité dramaturgique. On peut également évoquer la différence d'approche du monde des paysans. Dans le western, la méfiance que peuvent inspirer ces derniers est essentiellement nourrie par des retournements de situation, comme lorsque quelques pleutres font entrer le tyran Calvera dans le village en l'absence provisoire des mercenaires. Kurosawa, de son côté, ne cherche pas à trancher de manière aussi simpliste mais préfère avancer dans sa description par notations successives. L'évolution du rapport de confiance entre les victimes et leurs défenseurs se fait par petites découvertes mettant la volonté d'engagement de ces derniers à l'épreuve : vieilles armures de samouraïs tués, nourriture et saké la veille du combat décisif...

Le cinéaste japonais s'intéresse-t-il moins à ces paysans ? Sans doute. Mais la caractérisation peu poussée, en regard de celle qui à cours dans le Sturges, peut être aussi considérée comme une moins grande concession au goût du public. On trouve en effet moins de rires d'enfants (le rapport entre ceux-ci et Kikuchiyo/Mifune est beaucoup moins développé dramatiquement que celui concernant Bernardo/Bronson) et moins de héros révélés. Dans Les Sept Samouraïs, les combats ressemblent souvent à des mêlées et, vu sous cet angle, le film se révèle déjà moins individualiste (sans même que l'on s'étende sur le discours autour de la solidarité en temps de guerre proféré par Kambei ou sur la réalisation de l'étendard représentant les sept samouraïs au-dessus du village). La grande violence qui se dégage de ces séquences, accentuée bien sûr par le déchaînement des éléments et l'utilisation des lances et des sabres, est aussi celle de la lutte d'un corps social tout entier contre chaque bandit piégé. Si certains personnages de ce corps prennent plus d'épaisseur que d'autres, ils ne s'en détachent pas par un basculement arbitraire qui les ferait passer du retrait prudent à l'héroïsme guerrier. L'extrême violence dont fait preuve le jeune paysan Rikichi au fil de la bataille est contenue déjà dans la blessure béante causée par la perte de sa femme, dans la nervosité dont il fait preuve à chaque question innocente posée à ce sujet. L'affrontement est une catharsis et les plans que le cinéaste consacre à son regard halluciné, s'ils ne vont pas jusqu'à condamner cette violence, traduisent au moins l'effroi qu'elle suscite.

Mais repassons par la dernière séquence évoquée plus haut. La sortie du cadre de Katsushiro laissait deviner un choix sans avoir à l'illustrer. Cette sortie signale aussi une recherche visuelle, impose un sens plastique. De fait, Les Sept Samouraïs est un festival de formes et de figures qui rend bien pâle l'effort westernien qui le suit. On en retient notamment l'opposition entre le haut et le bas (bandits et samouraïs viennent du sommet de la colline et surplombent le village dans sa cuvette, les tombes des sauveurs sont sur un monticule...), les images que rayent les trombes d'eau tombant du ciel comme les lances et les flèches s'abattant sur les hommes, l'omniprésence, lors du dernier affrontement, d'une boue qui ne permet plus de différencier les combattants et qui ramène, en quelque sorte, les samouraïs à la terre des paysans (en ce sens, effectivement, comme l'assène le chef, ce sont bien ces derniers qui ont gagné). Kurosawa excelle par ailleurs dans sa gestion du terrain, sa caméra embrassant le décor pour mieux relayer l'importance de la notion d'espace et aider à saisir la stratégie de défense de ses personnages, comme dans celle de la météorologie. A ce propos, il convient de rappeler que le film n'est, sur sa durée, pas si pluvieux que cela et qu'il est même assez souvent ensoleillé. Ceci est clairement un prolongement du travail de modulation des émotions effectué par le cinéaste au sein même des séquences. L'humeur y est changeante et le mélange le plus explosif est tout entier concentré dans le personnage endossé par un Toshiro Mifune semblant jouer au-delà de toute contrainte, en liberté absolue. Il faut bien l'ampleur et l'aisance des cadrages de Kurosawa pour capter toute l'énergie de cet homme en fusion, ce caractère éruptif.

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Chez les samouraïs, la mort frappe comme la foudre, sans discernement moral, au hasard (l'un des sept disparaît bien avant le combat final). Elle n'est donnée par personne en particulier, les bandits étant chez Kurosawa encore moins caractérisés que les paysans. Elle signale bien, cependant, la fin d'une époque (ce que l'on ressentait déjà lors du recrutement, en voyant ces samouraïs réduits à s'engager pour de si modestes causes) puisque elle est à chaque fois, pour les vaillants sabreurs, donnée par balles. Le film japonais apparaît donc beaucoup plus sombre et dur que son homologue trans-Pacifique. Il privilégie l'éclair tragique plutôt que le coup de force dramatique. Kurosawa saisit le spectateur avec la révélation du sort réservé à la femme de Rikichi quand Sturges distille à peine quelques sensations liées au danger. De même, il étudie les rapports sociaux avec beaucoup plus d'attention, traçant des frontières impossibles à franchir sans une grande douleur, et, n'en restant nullement à une chaste amourette comme le fera Hollywood, évoque une véritable passion sexuelle butant sur la rigidité de la société.

Après tout cela, que reste-t-il aux Mercenaires ? Une histoire prenante, une musique entêtante, une certaine force iconique (mais tenant bien plus au métier et au casting qu'à l'inspiration, assez faible, de Sturges).

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Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : kurosawa, sturges, aventures, western, 50s, 60s | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Très beau texte, presque trop beau pour le film de Sturges :)
Vu assez tard, je n'aime pas beaucoup les mercenaires, plus pour ses qualités propres (moyennes) que parce qu'il représente dans l'histoire du western. Globalement je suis d'accord avec ce que tu développes, à quelques nuances près.
Katsushiro, pour moi n'est pas pris entre le désir de rester et celui de partir, il souhaite rester, il est amoureux, mais il comprend, et les autres avec lui, qu'il n'a pas de place dans la communauté désormais hors de danger. Il est clairement (le plan de la fille qui se "réintègre" dans le groupe au travail dans la rizière via le chant) évincé et doit se résigner à partir. A mon sens, c'est qui qui rend terrible la fameuse réplique finale et que les scénaristes hollywoodiens ont complètement dévoyée en faisant rester Chico.
Le film de Sturges est systématiquement en deçà de celui de Kurosawa. Ce qui est symptomatique, c'est que "Les 7 samouraïs" est sortit un peu partout dans une version courte, amputée pour l'essentiel des scènes intimistes et de celles avec les paysans, pour en faire un film d'aventures. Le western reprend la durée de cette version courte et ne s’embarrasse pas du portrait de la communauté mexicaine. Kurosawa s'intéresse à ses paysans. Il ne faut pas oublier que la première demi-heure est centrée sur les paysans et leur voyage pour recruter les samouraïs. on apprend à les connaître et on trouverait en vain l'équivalent de l'histoire complexe de Rikichi ou des tourments de Kikuchiyo. où est chez Sturges l'équivalent de la scène du moulin en flammes ?
Un an après "Rio Bravo", Sturges avec le succès que l'on connait, signe la mort du western classique au profit d'un pré-bockbuster vendu au duel d'ego de ses stars (Brynner et McQueen). De l'épopée shakespearienne, il ne garde les ombres spectaculaires sans même créer un nouveau style, ce que fera quatre ans plus tard Leone (qui pille lui aussi Kurosawa pour son premier opus) et les italiens, sans la relecture politique et morale d'un Peckinpah.

Écrit par : Vincent | 16.10.2013

Merci Vincent pour ce commentaire qui va me permettre de nuancer à mon tour.
Tout d'abord, sur le niveau du film de Sturges. Tout le monde ou presque, je pense, s'accordera à le trouver moyen. Seulement, que tu sois plus sévère que moi, cela tient uniquement, à mon avis, au fait que tu l'ais découvert tardivement alors qu'il fut l'un de mes films préférés lorsque j'étais gamin.
En ce jeune âge, il vaut d'ailleurs mieux, selon moi, commencer par le Sturges avant d'aller vers le Kurosawa. Cela donne une première base pour ne pas être trop dérouté.
Concernant la fin, tu as tout à fait raison de donner cette "version" et c'est là que je nuance mon propos dans le texte. Je donne ici une interprétation "optimiste". Peut-être que je fus trop influencé par la fin conçue par Sturges car effectivement, au moment de revoir la scène pour effectuer mes captures d'écran, je me suis rendu compte que je l'avais un peu trop tirée vers ce pôle "positif". La veille, il m'avait semblé que Kurosawa laissait planer moins d'ambiguïté, qu'il filmait vraiment la séparation à travers cette sortie du cadre. Or, en effet, il y a ensuite cette série de plans sur le jeune homme qui observe (avec ses deux camarades samouraïs renvoyés tout de même à l'arrière plan) et sur la fille qui se met au travail. Bon, j'ai préféré en rester, pour mon texte, à ma première impression, mais évidemment, Kurosawa, en suspendant ainsi ce "dénouement dans le dénouement", permet la double interprétation. On dira que c'est une nouvelle preuve de son génie et de la supériorité de son film sur le Sturges.

Écrit par : Edouard | 16.10.2013

A vrai dire (histoire de raconter ma vie) j'avais vu la bande annonce tout jeune à Parsi, le film étant programmé dans mon cinéma de quartier. je n'avais pas pu y aller et j'en avais été frustré. j'ai même eu le poster de Yul Brynner au-dessus de mon lit quelques temps. J'ai toujours raté les diffusions télé et puis j'ai fini par voir les "7 samouraïs" au cinéma, adolescent. Ce fut un grand moment, mon premier film japonais en salle. Du coup je lui voue un culte qui ne s'est jamais démenti et, forcément, j'ai été très déçu quand j'ai fini par voir le Sturges. Et c'est vrai que c'est un film qui annonce (j'ai mal tourné ma phrase) le déclin des westerns américains dans les années 60. La mise en scène de Sturges est assez figée, mais il a fait de belles choses dans le genre (de pires aussi).
Curieusement, j'aime assez "La grande évasion" qui a les mêmes défauts mais génère sa propre mythologie (la scène à moto, une idée de McQueen) sans aller pomper celle des autres.

Écrit par : Vincent | 16.10.2013

Pour ma part, j'ai vu Les 7 Mercenaires quantité de fois à la télévision (bien avant de découvrir Kurosawa). Tout comme La Grande évasion d'ailleurs. Pas revu depuis longtemps, mais je pense aussi que c'est un meilleur film que les Mercenaires, plus solide et plus original.

Pour revenir à mon texte, j'aurais dû également être plus précis quant au regard de Kurosawa sur les paysans. Ils l'intéressent moins "que les samouraïs lorsque les deux mondes se font face" aurais-je dû ajouter, car il est vrai que la longue première partie, impressionnante de ce point de vue, s'attache précisément à eux. Chez Sturges, le fait que certains personnages de paysans soient très typés, très en avant, très pittoresques, donne sans doute l'illusion qu'il s'y intéresse plus. Il faudrait dire alors que Kurosawa s'y intéresse "mieux", car ses personnages à lui sont caractérisés mais continuent à faire corps, tout cela reste homogène. Chez Sturges, ces distinctions parmi les paysans apparaîssent vite comme des facilités dramatiques qui ont tendance à atténuer la force du sentiment de groupe social.

Écrit par : Edouard | 17.10.2013

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