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28.02.2010

Shutter Island

(Martin Scorsese / Etats-Unis / 2010)

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shutterisland.jpgLe demi-échec de Gangs of New York semble avoir décidément contraint Scorsese à ronger son frein pour un bon bout de temps en travaillant dans un cadre plus conventionnel que celui dans lequel il navigua pendant ses vingt-cinq premières années d'activité. Du beau boulot, il en fit pendant la décennie 2000, mais s'extasier devant les solides Aviator et autres Infiltrés fut tout de même moins aisé que devant Casino et A tombeau ouvert, pour se limiter à la période précédente. Le mieux est donc encore de se contenter de ses brillantes variations actuelles sur des genres bien définis. Avec Shutter Island, voici venu le temps du thriller paranoïaque et angoissant.

Clairement, le film délimite un espace mental et l'introduction est à cet égard magistrale. Une brume épaisse, un imposant ferry qui s'en extrait, un marshal fédéral et son partenaire qui semblent seuls sur le pont de ce vaisseau-fantôme, une île qui apparaît au milieu de nulle part. Pour une fois, les touches de numériques apportées pour représenter la mer et le ciel plombant sont pleinement justifiées, accentuant l'étrangeté du cadre de cette discussion entre les deux policiers. Jusqu'à ce que ceux-ci soient accueillis au sein de l'hôpital psychiatrique d'où s'est évadée une patiente, la musique ne cesse de monter, de gronder, semblant naître de quelques cornes de brume, avant d'éclater, déjà, et de nous saisir.

Teddy Daniels, que l'on a rencontré pour la première fois alors qu'il avait, sur le bateau, la tête dans le lavabo, est un enquêteur au bord du gouffre, les nerfs à vifs. Au jeu fiévreux de Leonardo DiCaprio, au travail sur la texture oppressante des images, s'ajoute l'art du montage de Scorsese (et de Thelma Schoonmaker), une nouvelle fois en évidence, une nouvelle fois fascinant. Le cinéaste a le don de lacérer la surface de son récit par des coups de cutter totalement imprévisibles, que ceux-ci prennent la forme de remontées de traumatismes ou de soudains décentrages de la perception du réel.

L'écheveau se fait de plus en plus complexe au fil du récit, par la conjonction des drames du passé, des soupçons de complots au présent et des horreurs redoutées pour l'avenir. L'accumulation des visions et des hallucinations font glisser vers le fantastique. Elles provoquent aussi plusieurs longueurs (certaines séquences sont très étirées menant le film jusqu'à ses 2h17). Le chemin de croix de Teddy Daniels est balisé par toute une série de confrontations, la plupart du temps sans témoins. Ces rencontres-clefs acquièrent une force réelle par la sensation d'isolement matériel et mental qu'elles génèrent : sous le ciel bas et lourd menaçant le ferry, dans le noir des cachots, devant le paysage défilant lors du trajet en jeep. De plus, les champs-contrechamps séparent Daniels de ses interlocuteurs et Scorsese ajoute encore entre eux la grille d'une cellule ou les flammes dans une grotte. Les effets sont appuyés mais ne manquent pas d'efficacité. Le train-fantôme reste, malgré bien des secousses, sur ses rails.

Garder ainsi en état d'alerte constante le spectateur, tisser sous ses yeux un réseau si dense de potentialités narratives, l'entraîner dans une montée en puissance qui lui fait accepter bien des choses ahurissantes, tout cela implique de négocier le final avec une incroyable aisance, sans quoi la chute risque d'être brutale. Elle l'est. La dernière demie-heure ne tient plus. Elle aligne trois séquences interminables : une explication, une illustration, une coda ambiguë. Défaire une si belle construction en dévoilant un jeu trop riche pour être crédible... Signe de l'échec partiel du film : le twist final ne donne pas envie de le "relire" sous ce nouvel éclairage.

Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : scorsese, etats-unis, polar, 2010s | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

J'y serai à 17 heures, je me ferai mon opinion et reviendrai te lire. En attendant, j'ai revu Les Affranchis hier soir, il m'a soufflé. Je n'en gardais pas un si bon souvenir dans ma mémoire, il s'avère que c'est sans doute l'un des meilleurs Scorsese.

Écrit par : Julien | 28.02.2010

Eh bien Ed, pourquoi n'adhérerions nous pas à la fin ? J'ai relu le film et tout concorde. Où est-ce ahurissant ? N'est-ce pas dans le bouquin, de plus ? Est-ce que tu aurais aimé que le film se poursuive sur sa première lancée ? De mon côté, je n'ai aucune réserve devant le dernier Scorsese, très très bon. C'est un film de genre rondement mené, bien mis en scène, une excellente adaptation... que demande le peuple ?

Écrit par : Julien | 28.02.2010

Le twist final n'est pas le twist final !
http://ruinescirculaires.free.fr/index.php?2010/02/28/536-xxxx

Écrit par : P/Z | 28.02.2010

Je trouve votre point de vue très juste, maintenant je ne sais plus quoi écrire dessus... Par contre, je la trouve la fin réussie et le twist final supplémentaire au twist final original (comme le fait justement remarqué P/Z) est excellent. Et expéditif ce qui tranche avec le reste du film et améliore par conséquent son impact. Du coup, c'est génial, je suis d'accord avec tout le monde.

Écrit par : nolan | 01.03.2010

Julien : Je ne dis pas que cela ne concorde pas, je dis seulement que je n'ai pas eu envie de vérifier si cela concordait. C'est cela que je reproche au film. Le "jeu de rôle" me semble trop complexe à mettre en place. L'étonnement que procure le récit, vu par Daniels, me va parfaitement et effectivement, j'aurai préféré que tout cela soit vrai. Mais bon, Scorsese pouvait aller difficilement contre le livre. Ma relative déception est sûrement due au fait qu'il m'a semblé que le film devenait un peu moins intéressant au fur et à mesure. Mais je dis cela en rappelant tout de même que tout le début est assez fascinant, que la mise en scène est remarquable (quelle photographie !) etc...

P/Z : Merci pour la précision. En parlant de "twist final", je pensais d'ailleurs à la longue explication "principale" et non à la "chute" de la toute dernière séquence.

Nolan : Courage ! On attend cette note sur "De son cœur"...
La dernière séquence est en effet expéditive et c'est certainement volontaire de la part de Scorsese, après les deux précédentes qui sont très longues et avec lesquelles il était peut-être difficile de boucler le film.

Écrit par : Ed | 01.03.2010

Un autre élément aussi : quand tu dis que le film dure 2h17, j'ai du aller vérifier sur le net. Je l'ai vécu comme un film d'1h30, c'est te dire ! Je suis d'accord avec toi, le film bénéficie d'une très belle réalisation. Mais je suis en désaccord par contre pour dire que le film est de moins en moins intéressant au fur et à mesure de sa progression. Il aurait pu n'être qu'une banale histoire policière, il s'avère au final plus complexe que prévu et se permet d'entrer dans les arcanes de la folie sans trop en faire, en nous plongeant dans la subjectivité tordue de son personnage principal. Et de quelle manière ! Cet enfermement de la folie sur elle-même, comme un disque rayé, est un des points forts du twist final. D'ailleurs, j'ai adoré la séquence finale, lorsque Ted fume sa clope, sur les marches, et qu'il lâche : "faut qu'on se barre de ce caillou Chuck, j'aime pas bien ce qu'il s'y passe". Au moment où on pensait que le héros et la psychiatrie avaient triomphé, on repart de plus belle. C'est diabolique comme procédé.

Petite parenthèse pour finir : l'année 2010 s'annonce plutôt pas mal avec déjà trois sérieux concurrents du bilan final : A serious man, Mother et Shutter Island...

Écrit par : Julien | 01.03.2010

Bonjour Ed, je suis assez "en phase" avec ta critique. J'ai aimé les 20 premières minutes et puis après je me suis demandée où Scorsese nous emmenait. Je suis restée perplexe devant les "Flash backs" dont ceux se passant à Dachau. Patricia Clarkson dans la scène où elle apparaît est sensationnelle. Pour le reste, bof. De mémoire, dans le roman que j'ai lu il y a au moins 5 ou 6 ans, Jusque dans les dernières pages, on ne devine ce qui se passe. C'est brutal. Et on se pose plein de questions alors que dans le film, la fin est démonstrative, répétitive et assez ratée. Bonne après-midi.

Écrit par : dasola | 02.03.2010

Plus enthousiaste que toi : il me semble que Scorsese parvient à réaliser un grand film sur la notion de point de vue et qu'à partir de là, il introduit de l'ambiguïté et de l'opacité au coeur même de sa mise en scène (les rebondissements du film n'ont finalement rien à voir avec des coups de force scénaristiques à la "Usual suspects" mais sont, comme tu le dis bien, une pure projection mentale).
Après des films qui m'avaient un peu déçu ("Gangs of NY", "Aviator"), Scorsese est à nouveau un cinéaste que je suis avec un grand intérêt ("Les infiltrés" était déjà très réussi)...

Écrit par : Dr Orlof | 02.03.2010

Docteur, je suis ravi de voir qu'enfin, de nouveau nos points de vue convergent. Cela faisait longtemps... Je suis comme toi : je n'aime pas les films qui reposent sur une pirouette scénaristique, du type Usual Suspects, Fight Club, etc. Là, ce n'est pas le but du film, dont le sujet serait plutôt la subjectivité et la folie. Ce fut pour moi un grand moment de cinéma. Par contre, j'accepte les réserves de Dasola. J'imagine que, dans le bouquin, la fin doit marquer, surtout si elle est aussi ouverte que ça et suscite beaucoup d'interrogations pour son lecteur. Certains flash-backs sont aussi curieux parfois, dont ceux à Dachau. Mais ce sont de toutes petites réserves à côté des nombreuses réussites du film : photo, montage, mise en scène, construction...

Écrit par : Julien | 02.03.2010

Il y a quand même "coup de force scénaristique" avec ce retournement final, dans le sens où c'est quelque chose qui nous invite à relire tout ce qui précédait, et c'est justement le fait que cela nous soit alors imposé ainsi, brutalement, qui me déçoit (alors que, nous sommes d'accord, les rebondissements sont jusque là apparus acceptables car vus à travers l'esprit perturbé de Daniels). Et, encore une fois, la trame me paraît trop touffue et en un sens trop arbitraire pour que je prenne plaisir à "refaire" le récit en toute connaissance de cause. Ce qui me ferait presque dire que je préfèrerait "Usual suspects" :) (étant entendu que je ne l'ai pas revu depuis quinze ans, et qu'il joue sur un autre registre, moins oppressant).
Cela dit, à quelques bémols près, je remarque, comme Julien, que nous sommes dans une période de bonne entente et qu'il n'y a pas eu depuis plusieurs semaines de clash. Est-ce que ça va durer ? :)

Écrit par : Ed | 03.03.2010

Si tu fais un tour sur le blog du doc, j'ai répondu à ces arguments...

Écrit par : Julien | 03.03.2010

Bonjour Ed, j'ai aussi trouvé que c'était une belle réussite dans un genre hyper codifié. Le twist final m'a également déçu mais au final je trouve que Scorsese maitrise encore une fois très bien son sujet.

Écrit par : neil | 14.03.2010

Tiens, des nouvelles de Neil...
Encore plus que ton avis sur le Scorsese, c'est ton retour aux affaires bloguesques
qui me fait plaisir...

Écrit par : Ed | 16.03.2010

Personnellement, j'ai apprécié ce film du début à la fin - les 30 dernières minutes ne me choquent pas, l'histoire n'est pas abracadabrantesque et on reste dans le domaine du crédible :)

Écrit par : Artistik Rezo | 16.03.2010

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