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25.03.2011

Winter's bone

Granik,Etats-Unis,2010s

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Nouveau mais sans doute pas aussi novateur qu'annoncé, Winter's bone, deuxième long métrage de Debra Granik (le premier à parvenir jusqu'à nos écrans), fait preuve d'une belle solidité. Les hasards de la distribution faisant parfois bien les choses, le film est sorti une semaine après True grit, avec qui il entretient bien des rapports. Dans un étrange paysage hivernal, une jeune héroïne tenace se lance dans une quête, liée à l'absence du père, qui va lui faire côtoyer les frontières de la mort : ce résumé est recevable dans les deux cas. Cependant, si tout le monde a trouvé à peu près les mêmes choses dans le dernier opus en date des frères Coen, les jugements ne se singularisant finalement que par la position donnée au film par rapport au genre, au True grit original d'Hathaway ou à la filmographie des auteurs, Winter's bone a suscité des commentaires plus divers, chacun semblant y déceler des idées et des références qui ne frappent pas particulièrement les autres (le fait que nous découvrions totalement le cinéma de Debra Granik y est probablement pour quelque chose). Ainsi, le film peut ne pas ressembler à l'idée que l'on s'en était fait avant la projection. Par exemple, pour ma part, je n'y ai guère trouvé de fantastique, et si une certaine parenté avec Délivrance peut être facilement repérée, d'une part, elle ne parcourt le film de Granik que d'une façon relativement superficielle et d'autre part, ce rapprochement avec le chef d'œuvre de Boorman ne rend pas bien compte de la réalité de Winter's bone ni ne lui rend vraiment service.

Il n'y a pas, ici, de voyage linéaire au bout de la nuit. Certes la jeune Ree va évoluer et effectuer un passage en arpentant un territoire géographique que la mise en scène s'efforce de transformer en paysage mental (et elle y parvient). Mais ses déplacements, effectués essentiellement à pied, ne l'amènent pas bien loin, les distances étant de plus escamotées par le découpage. Les rencontres qu'elle fait n'impliquent pas des personnes totalement inconnues, et pour cause : dans cette région, tout le monde semble appartenir à la même famille. Ree en appelle d'ailleurs sans cesse aux liens du sang pour essayer d'arracher les informations qu'elle demande à ses interlocuteurs. Mais l'idée de famille est à considérer également dans un autre sens, renforçant encore la sensation d'oppression déjà distillée, celui du groupe de trafiquants, voire de criminels, cercle dont le tracé épouse assez précisément celui du premier, généalogique.

Aux codes stricts propres à ces communautés confondues, s'ajoute le maillage mis en place par la cinéaste. Les abords des maisons sont encombrés de ferrailles et les intérieurs sont exigus. L'image est quadrillée par les bois, les arbres et leurs ramifications, les clôtures et les portails, les murs du centre social et les enclos de la foire aux bestiaux, toutes choses qui entravent. On comprend dès lors que le rite de passage nécessite l'usage d'une tronçonneuse. Violentée, Ree reprend ses esprits et s'aperçoit qu'elle est entourée de plusieurs individus menaçants, leur nombre paraissant excessif par rapport au but recherché qui est d'intimider une fille sans défense. La mise en scène, qui table sur la proximité des corps soumis au regard de la caméra, trouve sa cohérence et son efficacité.

Le prétexte à la fiction est des plus simples : Ree doit retrouver la trace de son père disparu quelques jours auparavant, sous peine de voir la maison familiale saisie, sa mère malade, son frère, sa sœur et elle-même mis à la porte par la justice. L'univers du conte pointe son nez mais le film n'y verse pas explicitement (on retient tout de même le moment où Ree est invitée à franchir le fil de fer barbelé afin de s'enfoncer dans la forêt). Le parcours initiatique débute classiquement, en envoyant l'héroïne d'un point à l'autre, ce qui fait naître la crainte de la répétition sur la longueur mais la progression ne se fait pas comme prévu. Des pistes aboutissent sur rien, la boîte de vitesse est souvent remise au point mort, Ree revient régulièrement dans sa maison sans plus de certitudes. Le fil narratif en général prolonge ce qui fonde, au niveau inférieur, la mise en scène, soit une succession de plans-cellules, choix très contemporain d'une avancée par bribes, d'une alternance de séquences plus ou moins opérantes, plus ou moins signifiantes, plus ou moins déterminantes par rapport au drame raconté. La question de la vie ou de la mort du père est rapidement tranchée, en plein milieu du film, ce qui provoque une césure. Si l'enjeu reste le même, la problématique est déplacée. Scindée en deux, l'œuvre tient tout de même debout, comme la protagoniste principale. Elle gagne même en intensité, dévoilant une mécanique plus serrée qu'il n'y paraissait. Les rapports et les regards portés sur certains personnages évoluent et la nécessité de quelques séquences s'affirme a posteriori, qu'il s'agisse des premières rencontres ponctuées régulièrement par un regain de tension ou de celle du dépeçage de l'écureuil appelée à résonner vers la fin, lors du moment le plus marquant du film. A cet endroit, j'émettrai d'ailleurs une petite réserve, car il me semble qu'il manque un plan à cette séquence. Un plan sur une (ou deux) main(s). Debra Granik nous le refuse et je ne suis pas certain qu'elle ait eu raison de rester si prudente dans son cadrage. Donner à voir cet élément macabre aurait rendu, à mon sens, l'initiation plus "complète". Ce détail ne m'empêche toutefois pas de vous recommander le film.

 

Granik,Etats-Unis,2010sWINTER'S BONE

de Debra Granik

(Etats-Unis / 100 mn / 2010)

Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : granik, etats-unis, 2010s | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Votre pertinente approche du film, bien que pondérée par rapport à celle que je défend, vient confirmer cette impression qui était aussi la mienne à propos de la référence partout clamée au film de Boorman. La réalisatrice est, sur ce point très claire, envisageant l'instrument davantage comme un instrument de culture locale absolument attaché à l'archaïsme de la société dépeinte. Les protagonistes de "Winter's bone" ne m'apparaissent en aucun cas comme des dégénérés primitifs, mais au contraire comme les membres d'une tribu structurée selon une hierarchie patriarcale et autarcique. Gare au prochain cinéaste qui mettra désormais un banjo dans son film sous peine d'être taxé d'opportuniste pisteur de "délivrance". Le rapport au "True Grit" des Coen/Portis est en revanche bien vu.

Écrit par : Princécranoir | 27.03.2011

Pour moi c'est bien simple, je n'ai pas vu Delivrance. Donc pas de rapprochement. Concernant le rapport avec True Grit, il y a une comparaison plutôt bien foutue dans le dernier Positif. Mais si les héroïnes sont aussi jeunes que déterminées, leurs motivations m'apparaissent bien différentes. Et puis le film de Granik finit sur une note d'espoir. En tout cas, j'ai vraiment beaucoup aimé ces deux films qui ont illuminés la rentrée 2011.
Pour la réserve sur les mains, ça n'est pas faux, peut-être que cette prudence n'était pas nécessaire. A vrai dire, il m'a semblé apercevoir quelque chose. Mais dis-moi Ed, Ree, elle ne regarde pas. Je crois que la réalisatrice ne nous montre que ce qu'elle voit. Non ?

Écrit par : nolan | 27.03.2011

Princécranoir : C'est vrai que, pour beaucoup, il semblerait que la simple présence du banjo suffise à renvoyer à "Délivrance". Or, comme vous l'expliquez bien, même en partant de ce point, on voit plus de différences que de points communs entre les deux films, qui n'ont pas du tout le même propos (en premier lieu : Ree est partie intégrante de cette communauté, ce qui n'est pas du tout le cas des héros de Délivrance). Il y a peut-être une même montée de l'inquiétude et de la violence, mais dans Winter's bone, elle est plus liée au genre, au thriller, alors que chez Boorman, elle vise à une réflexion plus large, plus "philosophique".
Cela dit, j'avoue avoir fait aussi le lien à propos d'un détail : cette main qui sort/est sortie de l'eau dans la nuit (si ma mémoire ne me fait pas défaut pour le Boorman).

Nolan : Evidemment, le parallèle avec True grit s'arrête au résumé que j'ai pu faire. Au-delà, les films diffèrent de beaucoup. Il me semble d'ailleurs que Positif ne va guère plus loin que cela dans la comparaison (le papier sur Winter's bone est un peu léger d'ailleurs, je trouve, alors que, comme je l'ai dit ailleurs, celui sur True grit me semble très bien).
Pour cette histoire de mains, ton objection est tout à fait recevable mais quand même un peu... tordue. Mais enfin, ça, c'est de la faute à Granik et non de la tienne, car si elle décide de ne pas montrer pour cette raison, elle fait soudain preuve d'une rigueur extrême bien moins perceptible ailleurs (certes, en y repensant, le point de vue de Ree est adopté fidèlement, me semble-t-il, mais pas jusque dans la façon de cadrer les plans hyper-précisément, ce qui serait le cas dans ton hypothèse). Bref, la scène est forte, indéniablement, mais il y a cette interrogation sur le choix de cadrage qui plane. Pas vraiment montré ni vraiment éludé : c'est un peu bizarre car tout le reste est assez "frontal".

Écrit par : Edouard | 27.03.2011

Pour moi le meilleur film de l'année, et je trouve au contraire qu'il ne manque pas de plan à la fameuse scène. Le son suffit.

Écrit par : Chris | 30.03.2011

N'ayant vu, depuis janvier, que 6 ou 7 films en salle, je ne peux que le mettre, moi aussi, parmi les meilleurs de ce début d'année. Il est un peu à l'image des autres, d'ailleurs : globalement très bien, soigné, solide... Mais en revanche, pour moi, aucun titre ne se détache vraiment pour l'instant.

Écrit par : Edouard | 31.03.2011

Bonsoir Ed,je te rejoins dans ta (bonne) critique. J'ai surtout sensible à l'atmosphère grise et menaçante qui ressort du film. Et je trouve les acteurs sont tous formidables. Mention spéciale à Dale Dickey qui joue le rôle de Merab. Bonne soirée.

Écrit par : dasola | 31.03.2011

Dasola, tu me donnes l'occasion, à propos d'atmosphère menaçante, de placer le nom de David Lynch, auquel on peut penser pour certaines scènes de tension, et surtout celui de Sheryl "Laura Palmer" Lee, que l'on retrouve avec plaisir dans un petit rôle.

Écrit par : Edouard | 31.03.2011

Ce film m'a scotché au fauteuil, plus il avançait, plus j'avais la conviction d'avoir à faire à un grand film. Déjà, pour cette année, je crois qu'il sera difficilement surpassable. Pour la décennie, on attendra encore un peu. La référence à Boorman est évidente. Je connais Deliverance par cœur, et j'ai même parlé du film avec son réalisateur. Le point commun tient seulement à 2 éléments : un État du sud délabré, misérable, violent, et un atavisme confinant à la consanguinité. Sur cette toile de fond, les deux réalisateurs tissent un canevas différents : thriller, pour l'un, fable philosophique pour l'autre. Mais, dans Winter's Bone, on est encore mieux plongé dans une ambiance décalée, hors du temps, emplie de misère, de violence. La mise en scène est impeccable, elle donne au film sa tonalité, proche du grain documentaire, des films de Wes Craven ou de Tobe Hooper (en plus chiadé). En fait, je crois que ce film réussi un brassage des genres : thriller, horreur, western... et ce n'est pas la moindre de ses forces. L'acteur qui joue l'oncle m'a très largement impressionné également. Sans parler du portait de la jeune fille, tenace face à l'extrême galère (tout perdre, même le minimum). Il n'y a pas de misérabilisme, ni de dénonciation dans ce film, juste une experience en immersion dans une Amérique inhospitalière, laide, misérable, violente (je sais, je me répète). De fait, je félicite la réalisatrice et les acteurs pour ce film d'une grande force, je vais suivre cette Debra Granik. En un film, elle m'a conquis.

Écrit par : Julien | 01.04.2011

Quel enthousiasme, Julien !
Merci d'avoir détaillé ton point de vue (je suis d'accord avec toi au moins sur deux points : le mélange réussi des genres (sans que la cinéaste insiste trop non plus), et l'interprétation de l'acteur jouant l'oncle).

Écrit par : Edouard | 01.04.2011

Ça m'apprendra : le film est surpassé par La dernière piste et par La solitude des nombres premiers (comme quoi, ces sudistes, toujours prompts à s'enflammer)...

Au fait, je profite de mon passage ici : as-tu déjà vu The Wicker Man (note sur mon blog) ? Un conseil cinéphile de plus, si tu ne connais pas.

Écrit par : Julien | 07.07.2011

The Wicker man ? Pas du tout... Je vais aller te lire pour en savoir plus, merci.

Écrit par : Edouard | 08.07.2011

Où peut-on lire le blog de Julien ? Je serais très curieux de voir ce qu'il a écrit sur The Wicker Man (film que je conseille vivement aussi -l'original hein, pas le remake).

Écrit par : félix | 12.07.2011

Taper "casaploum" dans Google. Attention : quand j'aime un film, je fais pas dans la dentelle ;-)

Écrit par : Julien | 12.07.2011

...ou passer par les liens de ma colonne de droite...

Écrit par : Edouard | 12.07.2011

Merci je vais lire ça :)

Écrit par : félix | 13.07.2011

Mais vous êtes des cinglés :)))))))))

Je fais comment moi à part ne pas dormir?

Bravo julien pour ton blog

Écrit par : david | 13.07.2011

Et ça franchement c'est magnifique :

Et là, à plus de 30 ans, je commence à gagner ma vie. J'ai calculé que cette prochaine étape allait durer, au bas-mot, 30 ans. Je vais devoir m'y consacrer.

Écrit par : david | 13.07.2011

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