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A perdre la raison

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A perdre la raison est le premier film de Joachim Lafosse que je vois. Peut-être les précédents sont-ils meilleurs, plus intéressants, moins prisonniers de leur dispositif, mais en découvrant celui-ci j'ai l'impression de déjà tout savoir de ce cinéma-là. Manifestement, pour être considéré comme un grand auteur contemporain, il faut s'imposer un régime de mise en scène poussé au point de le transformer en système repérable par tous, quitte à envoyer au diable la liberté du spectateur et à ne jamais laisser respirer son film. Alors ce système passera aux yeux de quelques uns, au moins, pour une preuve de grande rigueur artistique, cela d'autant mieux qu'il contiendra avec fermeté un sujet à fort potentiel émotionnel.

Dans A perdre la raison, la caméra portée rend le cadre continuellement instable. Hum... N'est-ce pas pour montrer l'explosivité de la situation et la fragilité de l'héroïne ? Par ailleurs, cette caméra se colle régulièrement sous le nez des comédiens. Oh oh... Ce ne serait pas pour repousser le monde extérieur au-delà de la sphère intime par hasard ? De plus, les plans ont toujours une amorce visuelle qui peut aller, souvent, jusqu'à faire office de cache sur un bord du cadre. Attendez, laissez-moi deviner... Cela traduirait-il une oppression ?

A qui sont vraiment adressés ces appels du pied ? Au spectateur ? A la critique ? Pourquoi verrouiller à ce point ? Niels Arestrup n'est-il pas déjà inquiétant "naturellement" ? Tahar Rahim ne sait-il pas efficacement rendre la soumission, feinte ou réelle, de ses personnages ? Une mise en scène plus posée, plus distante, ne rendrait-elle pas plus intéressant leur rapport et ne serait-elle pas mieux adaptée pour aborder le thème de la folie infanticide ?

L'une des choses les plus énervantes dans ce système Lafosse est que l'image mangée sur les côtés n'est même pas pensée à partir de la notion de point de vue puisque toutes les scènes sont enregistrées de la même façon, quels que soient les protagonistes en action. Ces plans ne servent donc qu'à nous faire épier, nous donner l'illusion d'une intimité volée. Une effraction pour voir quoi ? Un fait divers monstrueux. A perdre la raison provoque dès lors un effarement proche de celui qui nous prend à la lecture d'une atrocité dans un quotidien. Est mise en suspens toute capacité à raisonner, l'émotion étant commandée de la manière la plus directe. Jamais Lafosse ne parvient à élever son récit au niveau de la tragédie, malgré le flux de vagues musicales, il l'a trop serré entre son prologue-épilogue et son dénouement et l'a abusivement baigné dans un naturalisme spectaculaire dont le pic est l'insupportable beuglante poussée par Emilie Dequenne sur le déjà peu écoutable Femmes, je vous aime de Julien Clerc.

Ce plan séquence s'affiche comme l'un des deux morceaux de bravoure du film. L'autre concerne bien sûr le passage à l'acte redouté et il nous achève, effectivement. Plans longs, canapé de salon, télévision en marche, montées à l'étage : si ma mémoire ne me joue aucun tour, la scénographie est identique à celle mise en place par Nicole Garcia dans L'adversaire en 2002. Ce film était beaucoup plus stimulant que l'intimidation auteuriste de Joachim Lafosse.

 

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lafosse,belgique,2010sA PERDRE LA RAISON

de Joachim Lafosse

(Belgique - Luxembourg - France -Suisse / 111 min / 2012)

Commentaires

  • Ca a l'air affreux. Chouette papier :)

  • Rémi : oui, et merci !

  • Je vais te dire un truc à propos de Niels.
    Quand il est méchant d'emblée qu'il te donne une beigne, je me dis, ok normal, c'est le bad guy.
    Par contre, quand il est gentil (avec les enfants) et généreux, là IL ME FOUT VRAIMENT LA TROUILLE !
    c'est tout.
    merci.
    Bonne journée

  • Dans un entretien Lafosse dit lui-même avoir hésité sur sa mise en scène, pense même encore en avoir trop fait avec les amorces et les surcadrages.

    C'est très vrai qu'il est systématique et que cette rigueur ficelle un peu trop son histoire. Mais c'est aussi le sujet, alors il nous semble qu'il n'y a pas là d'irréparable désaccord entre le fond et la forme.

    Par contre ta remarque sur L'adversaire nous pousserait à vérifier (même si l'on sait que la qualité du film n'est pas dans la nouveauté de sa mise en scène).

    Ce qui nous intéresse davantage, c'est bien le personnage d'Arestrup, ses motivations que l'on essaye en vain de deviner, le sens que l'on cherche dans cette mise en opposition des cultures (occidentale et arabe) et la position complètement trouble du parrain au centre des relations.

  • Fred : Cela rejoins un peu ce que je dis. Avec Arestrup, ce n'est vraiment pas la peine d'en rajouter dans la mise en scène oppressante.

    Benjamin : Oui, à moins qu'il ne l'ait avoué ailleurs également, Lafosse dit ça dans Positif, revue qui le suit avec intérêt depuis quelques films (si on ajoute le Lafosse au Brizé, voire au Christian Vincent qui n'a quand même pas l'air de casser trois pattes à un canard, la merveilleuse rentrée "francophone" célébrée par Positif, ouh la la...).
    Pour ce qui est de L'adversaire, j'aimerai bien, effectivement, que quelqu'un confirme bien mon impression, basée sur mon seul souvenir du film.

  • A force de scruter le cadre, de décrire le dispositif,d'analyser plan par plan l'objet filmique, de déshabiller l'auteur, on en oublie le principal, le plaisir du cinéma! Marre de ce genre de critique qui n'a rien à dire!

  • Il est pourtant là, dans la raison, l'esprit, l'analyse, le plaisir du cinéma !

  • "Quel film-coup-de-poing ! A perdre la raison est une œuvre d'utilité publique car Joachim Lafosse n'a pas eu peur de plonger dans la réalité sociale la plus dure. Il nous la montre de manière tellement forte et inédite. Il a réussi un film éprouvant pour le spectateur mais ô combien bouleversant, grâce à des acteurs très puissants, à fleur de peau. L'émotion nous prend à la gorge et la fin nous laisse pantois. Un film à voir absolument !"

    C'est mieux comme ça, Jacques ? Cela vous gâche moins le plaisir du cinéma ?

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