Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16.09.2008

Léo, en jouant "Dans la compagnie des hommes"

(Arnaud Desplechin / France / 2004)

■■■□

leo.jpg- Ah non ! Tu ne vas pas encore commencer ta note en parlant de ta difficulté à écrire sur le cinéma de Desplechin, trois mois à peine après Un conte de Noël. Les gens vont se lasser.

- Et bien, si, justement. Contrairement à ce que je pensais, Léo, je ne sais pas par quel bout le prendre lui non plus...

- Pourtant tu commences à le connaître, c'est la deuxième fois que tu le vois.

- Oui. Arte l'avait déjà diffusé début 2004, au moment où il sortait dans une poignée de salles, uniquement parisiennes me semble-t-il. Un peu comme L'aimée, son documentaire de l'an dernier, que je ne connais toujours pas.

- Tu pourrais commencer par résumer le film. Quelque fois, ça peut déclencher les idées derrière. Mais il est vrai que ce n'est pas très facile à expliquer cette histoire de fils adoptif qui veut prendre la place de son père au sommet d'une grosse entreprise d'armement. Les détails des complots ourdis dans ce milieu des affaires et de la haute finance nous échappent parfois.

- Les détails nous échappent, mais la trame est limpide. C'est une des forces du film, notamment dûe à l'origine théâtrale.

- Je ne connais pas du tout la pièce d'Edward Bond. Tu n'as pas trouvé que c'était l'oeuvre de Desplechin la plus proche de La sentinelle ?

- Si, et c'est là où je le préfère : dans cette ambiance qui flirte avec les tensions du film de genre et surtout dans ces trouées presque fantastiques, lorsque le temps semble se suspendre, son côté Resnais quoi... D'ailleurs, bien des moments dans Léo, renvoient à d'autres cinéastes qu'il admire : la mère dans la chambre rouge, c'est Cris et chuchotements, la voix de Desplechin en off, c'est celle de Truffaut, et bien sûr, Jurrieu et sa partie de chasse, c'est La règle du jeu. Il y en a certainement d'autres. J'ai peur qu'en les énumérant, les gens pensent à un de ces films croulant sous les références.

- Ne t'inquiètes pas, cela fait longtemps que Desplechin a prouvé qu'il savait à merveille intégrer ces renvois à son style propre. C'est pas Christophe Honoré.

 - Ah ça, non... Ce qui est difficile, c'est de rendre compte de la construction du film, qui mélange la fiction et des scènes réelles, captées lors des répétitions des comédiens sous la direction du cinéaste. Toute cette distanciation, qui risquait donner une oeuvre très théorique, elle ne pénalise jamais le récit. C'est tout à fait étonnant, comme si ces images au statut différent ne produisaient pas tant des ruptures que des passages successifs d'un palier à un autre.

- Cette fluidité est dûe à la mise en scène. Répétitions et fiction sont toujours identifiables par le grain de la photographie, mais la même caméra ondoyante tourne autour des personnages.

- En parlant d'eux, celui d'Ophélie a du mal à s'intégrer au récit. D'ailleurs, la majorité des séquences où elle apparaît sont des moments de répétition.

- Desplechin en est conscient puisqu'il se permet un clin d'oeil ("ça manque de fille !") et insiste bien sur le fait que le personnage est une pièce rapportée, venue de Shakespeare.

- Et puis il est fort agréable de voir jouer Anna Mouglalis. Tous les interprètes sont renversants. Sami Bouajila, Hyppolyte Girardot dans un surprenant registre clownesque et Jean-Paul Roussillon, qui trouve là à mon avis son meilleur rôle.

- La musique de Paul Weller est intéressante également : il reprend ses vieux morceaux des années punk avec Jam, mais en s'accompagnant seul à la guitare...

- Oui, c'est décharné et c'est à l'image du film entier, tourné en vitesse et avec un mini-budget : le squelette peut en fait être aussi beau et fonctionnel que le corps l'enveloppant.

- Et bien voilà, tu n'as qu'à partir de ça...

Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : desplechin, france, 2000s | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

J'avais vu Léo à la suite de Rois et Reine. Son allure curieuse, sa brutalité m'avaient surpris et en même temps séduit. Mais la continuité des deux entreprises ne m'était pas pas apparue aussi clairement qu'aujourd'hui. Car, maintenant, j'ai l'impression qu'il donnait en fait assez précisément la clé de ce qui se joue dans les films qui ont suivi. On passe du modèle des romans d'apprentissage à une entreprise où la volonté de forme s'affiche de façon impérieuse. Les conflits familiaux, l'énigme de la filiation sont en fait une manière d'évoquer le statut du film lui même qui devient la grande affaire de ce cinéma. Et pour qu'il soit beau, qu'il nous donne beaucoup de plaisir, ce film doit accumuler les paradoxes, les manières et les références ; et orchestrer de façon méthodique le heurt de ces éléments pour de faire leur articulation une espèce de miracle improbable. Le problème de ce cinéma, c'est que les êtres et les drames qu'il met en scène semblent n'avoir d'autre consistance que celle exigée par la composition de ce poème. Le tonus de la forme fait que les films de Desplechin comptent parmi les plus stimulants et les plus gratifiants que l'on puisse voir aujourd'hui. Mais l'on se demandera peut-être un jour où sont passés le naturel et le monde même qu'ils voulaient embrasser.
Avec Léo, j'ai l'impression qu'en fait ces scrupules ne sont pas de mise, tant il est évident que l'on a affaire à un chantier où l'expérimentation et la recherche de la dissonance l'emportent sur tout autre considération : son côté sec et glacial lui va bien.

Écrit par : Arnaud | 17.09.2008

Merci pour la visite et pour l'analyse complémentaire, Arnaud.
Je suis d'accord avec tout cela. Pour ma part, j'avais vu Léo pour la première fois avant Rois et reine et je l'avais cependant beaucoup mieux en tête que le second. En dehors des thèmes très généraux, j'ai donc du mal à éclairer l'un avec l'autre.
Je n'ai pas la même inquiétude que vous à propos de la consistance des personnages et du monde décrit. Les Resnais des années 60 font peu appel au naturel et pourtant ils vivent toujours, et nous parlent bel et bien de ce temps-là. Ce que j'aime chez Desplechin, c'est que ses films sont des blocs, qui en impose et qui, en même temps, sont assez insaisissables.
Je l'ai déjà dit à une autre occasion, mais ce sentiment, je l'ai devant Léo mais aussi, et encore plus, devant les deux suivants, pourtant plus "accessibles". C'est un cinéma très mystérieux (miraculeux si vous voulez). Je ne lui trouve guère d'équivalent en France depuis quinze ans.

Écrit par : Ed | 18.09.2008

Les commentaires sont fermés.