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28.09.2008

Paranoid Park (2ème)

Deuxième visite du Paranoid Parkde Gus Van Sant, un an après la première, et quelques réflexions complémentaires (croisant certaines pistes explorées dans un intéressant bonus dvd par Luc Lagier) :

L'écrit

Le premier plan du film, hors générique, montre la main d'Alex écrivant les mots "Paranoid Park" sur son cahier. Tout ce qui suit est donc un récit raconté par l'adolescent. Seulement, Gus Van Sant ne donne pas à voir son illustration mais sa construction, épousant le cheminement de la pensée de son protagoniste et son propre travail de remise en ordre des événements. Le processus d'écriture passe par des reprises, des ratures, des retours en arrière, des recommencements. La mise en scène reprend tout cela à son compte. Ici, le flash-back est un geste qui équivaut à l'arrachage d'une page de cahier.

Le flou

La caméra focalise régulièrement sur Alex en laissant les arrière-plans dans le flou. Cela est entendu, nous sommes dans la tête du personnage. Mais quel est ce fond ? Quels sont les lieux traités ainsi, de la manière la plus ostensible ? L'environnement scolaire, la cellule familiale (éclatée) et le centre commercial. Le procédé traduit certainement la difficulté d'appréhender le monde, il est moins sûr qu'il induise une condamnation envers des environnements qui pourraient être perçus comme aliénants. Les films de Gus Van Sant ne cessent de prouver son absence de moralisme. Ces cadres dans lesquels vit Alex ne sont ni bons ni mauvais, juste présents.

Les bruits

Dans ce monde qui s'est disloqué, il faut aussi remettre de l'ordre dans ce que l'on perçoit auditivement. Comme les images, le son saute, comme on le dit d'une chaîne de vélo. Dans la voiture que conduit Alex, l'autoradio passe sans transition d'un style de musique à un autre (hip hop / classique / rock). Plus tard, les choix de mise en scène pour la séquence de l'accident débouchent sur quelques incongruités sonores : la beauté de la musique s'oppose à l'horreur de l'image et aucun cri n'est entendu. Comme le démontre Luc Lagier dans son petit essai, la synchronisation de tous les éléments narratifs ne sera effective qu'avec l'apaisement d'Alex et la chanson d'Elliott Smith trouvera, elle, sa place, épousant parfaitement les images du dénouement.

Le rythme

Dans Paranoid Park, Van Sant ne cesse de varier les vitesses. Si celles-ci ont du mal à s'accorder dans l'espace mental d'Alex, c'est qu'il n'est pas prêt. D'après ses propres mots, il n'est pas prêt non plus pour se lancer dans l'arène au milieu des skateurs. Il reste donc sur le bord de la piste, assis sur sa planche. Le cinéaste le filme de dos regardant les autres : deux vitesses différentes dans le cadre. Au final, c'est bien son amie Macy qui, en le laissant s'accrocher à son vélo, l'aidera à trouver son rythme. Et enfin dans le plan, deux vitesses s'accordent.

L'accord parfait

Quand Alex est avec sa girlfriend Jennifer, quelque chose manque toujours : soit l'image est floue (dans le couloir du collège), soit le son manque (lors de la séparation), soit les longs cheveux font écran (lors de la scène d'amour). En revanche, avec Macy, dès le départ, les choses sont claires. Les sujets abordés sont précis. La compréhension est immédiate ("Quelque chose t'est arrivé") et la complicité évidente. Rien de plus beau au cinéma que deux trajectoires qui se rejoignent, dévoilant enfin quelques certitudes au milieu du chaos du monde.

paranoidpark.jpg
Photo Allociné

Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : van sant, etats-unis, 2000s | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Quelques remarques dans le prolongement de tes observations. Cela fait un bout de temps que la conclusion de ce film me tracasse. Tout comme celle de Gerry d'ailleurs dont on peut la rapprocher. Je saisis donc l'occasion pour faire part de cette impression dans laquelle il entre un peu de malaise. Je m'empresse de préciser que j'ai pour ces deux films beaucoup d'admiration, Gerry tout particulièrement.

Alors que Paranoïd Park tient tout entier, comme tu le notes, dans l'effort de son personnage principal pour regarder en face le drame dont il a été l'acteur, que tout converge pour suggérer une clarification décisive, nous ne savons rien du résultat final de ses réflexions. Il brûle son cahier ; puis nous le voyons en cours, plongé dans une profonde rêverie. Le film s'achève sur ces images de skaters filmés au ralenti qui ont scandé tout son déroulement. Difficile de ne pas y voir une expression de la rêverie d'Alex, une rêverie où le monde se réduit à un terrain de skate, à l'image du Park où il a rencontré son destin. En même temps, la fragmentation du récit, fait qu'il demeure une incertitude sur le statut de ces dernières scènes. Impossible dans ces conditions de voir le sens qu'il donne lui-même à ces événements : l'ont ils profondément transformé, le laissent-ils comme il était au commencement, on n'en sait rien !

Gerry débouchait déjà sur une situation de ce type : le survivant a pris place à bord d'une voiture qui l'a recueilli ; installé à l'arrière, il contemple par la vitre l'espace qu'il vient de traverser. C'est un moment réflexif ; le personnage que joue Matt Damon est devenu un spectateur, comme nous qui regardons le film. Nous pouvons constater qu'il a beaucoup changé, puisque son visage porte les stigmates de l'épreuve qu'il vient de traverser, que désormais il est seul, et qu'il est relégué à l'arrière du véhicule. Mais ses pensées demeurent impénétrables.

Or, ces films sont tout de même des études morales. Et le constat vaut également pour Last days, Elephant et toute sa production "indépendante". Ils décrivent en effet des catastrophes qui ont pour origine des attitudes très particulières ; des attitudes qui procèdent à une mise à distance du monde fondée sur la rêverie ou le jeu, des attitudes qui relèvent d'un point de vue de spectateur sur la vie ( Alex, fasciné contemple les habitués du park mais ne skate pas, etc.). Dans certains cas, ils montrent également combien il est difficile de changer, d'établir avec le monde un autre type de rapport. Dans ces conditions, ce refus de conclure me laisse sur ma faim. On répondra peut-être qu'il préserve la liberté des personnages ou qu'il nous donne la possibilité d'imaginer leur avenir. Mais de tels personnages seraient-ils encore les personnages d'une oeuvre de fiction ? D'une certaine manière, Last days évoquait de telles hypothèses : il nous montrait un personnage dont l'identité était intégralement construite par ceux qu'il croisait - son public précisément -, et vouée pour cette même raison à changer avec chaque nouvelle rencontre. On peut quand même souhaiter au pauvre Alex de connaître une autre fin que celle du Blake de Last days...

Écrit par : Arnaud | 07.10.2008

Les fins de ces quatre films me posent personnellement moins de problèmes.

Mon souvenir de Gerry est moins vif que les autres, ne l'ayant pas revu depuis. Si gêne il y a eu, c'est plutôt, juste avant le sauvetage amibigu dont tu parles, pendant les longues scènes d'agonie sur le sable, où Van Sant, me semble-t-il, devenait d'un coup plus signifiant sur le double, la fusion, l'homosexualité... (désolé de ne pas être plus précis). Cela montre quand même qu'il y a un désir de boucler son récit, certes de manière lacunaire, mais réelle. Il me semble que c'est vrai pour les autres films. Ils ne finissent pas ouverts à tous les vents.

Elephant se termine, si l'on veut, de façon provocante dans la forme, Van Sant nous laissant juste sur le seuil, au bord du vide, mais sur le fond, le récit est clos. On ne voit pas bien ce qui pourrait être dit après. La fin de Last days est également on ne peut plus claire.

Je te l'accorde, tout ceci devient beaucoup plus trouble lorsque l'on considère la trajectoire des personnages et leur évolution future. Sur ce point là, Paranoid Park est en effet le plus problématique. Si Van Sant avait fini sur Alex brûlant son cahier, cela aurait été sans doute moins déstabilisant. Les dernières images de skateurs peuvent à la rigueur être considérées comme hors-récit, comme une coda, une façon purement esthétique de s'arrêter, mais précédemment, oui, quel étrange plan que celui d'Alex les yeux fermés... Sans doute que regarder la réalité en face n'exclut pas la rêverie.

Je ne pense pas cependant que cette attitude de retrait soit à l'origine des catastrophes. Ce sont plutôt celles-ci qui contaminent jusqu'à ces mondes protégés. Que l'on soit vraiment dans le monde ou à distance, nous ne sommes pas à l'abri. Et tout reste insaisissable : on peut tenter de ré-ordonner mais on ne peut l'appréhender totalement (qui peut dire que ce sont les jeux vidéo, les actualités, voire la sexualité qui transforme les adolescents en assassins ?).

Bref, ces quatre récits ne sauraient être bouclés de manière parfaite et classique. Mais ils le sont selon moi, disons "formellement". Cela crée un équilibre avec ce qu'il reste en même temps d'irrésolution et cela participe pour beaucoup à la facination qu'exerce ces oeuvres sur moi.

Écrit par : Ed | 07.10.2008

Encore un petit rebond...
Pour les fins, c'est très précisément à Gerry et Paranoïd Park que je pensais. Pour les autres, le problème ne se pose pas, ou pas dans les mêmes termes. Mais ce n'est pas d'inachèvement ou d'incohérence formelle qu'il s'agit ; je suis d'accord : les films se tiennent et sont bien bouclés. Seulement, il y a dans la réflexivité qu'ils font intervenir une ambiguïté qui me dérange car c'est là que se nouent la réflexion morale des personnages et la possibilité pour le spectateur d'accéder au sens de ce qui lui est montré : les personnages ne font pas qu'agir de façon ambiguë dans un monde complexe ; ils sont à l'origine d'accidents qui les conduisent à se pencher sur ce qu'ils ont fait. C'est tout à fait explicite pour Paranoïd Park puisque le film tient pour une très large part dans le récit que s'impose de produire l'auteur du drame. C'est plus allusif dans Gerry, puisque ce mouvement réflexif s'accomplit à la fin du film, sans qu'un mot soit prononcé ; c'est un simple regard sur l'espace parcouru. Mais, dans un cas comme dans l'autre, ce mouvement constitue le point d'articulation de ce que l'on voit. C'est à partir de lui que l'on peut donner sens à tout ce que propose le film - les visions sublimes du désert, la grâce des skaters filmés au ralenti, la danse des marcheurs, la musique qui nourrit notre fascination pour ces images, etc. Dans ces conditions, laisser les choses en suspens - étant entendu que ce n'est pas seulement de la trajectoire du personnage qu'il s'agit, mais aussi de notre propre regard- c'est quand même un procédé qui ne place pas le spectateur dans une situation très confortable... Mais cela fait partie du jeu que nous proposent ces films-là.

Maintenant tu as raison sur le fait que les attitudes de retrait ou la mise à distance du monde ne sont pas la cause des catastrophes que montrent les films ; la formule que j'ai utilisée n'est pas très heureuse. C'est plutôt sur le caractère intenable de la marge où se trouvent ses personnages que porte la démonstration et sur l'extrême ambiguïté des conditions dans lesquelles se fait éventuellement la sortie. Cela dit, Gerry fait voir le moment où ses protagonistes s'égarent : ils refusent d'emprunter le sentier suivi par les autres promeneurs... Car c'est un désert très fréquenté.

Écrit par : Arnaud | 08.10.2008

D'accord, je crois mieux saisir ce qui te gêne. Van Sant, qui s'attacherait à décrire des attitudes ambigües, qui maintiendrait une certaine opacité comportementale et psychologique, imposerait en bout de course un mouvement réflexif a ses personnages dont il ne nous donnerait pas, à nous, les clés. C'est effectivement évident dans Paranoid Park, où moi aussi, pour le dire simplement, je me demande en cours de film "que pense vraiment Alex de tout ça maintenant". Et la réponse est introuvable.
Peut-être, après tout, que Van Sant est en quelque sorte prisonnier de sa position d'observateur qui ne juge pas, d'artiste qui ne montre que des signes et qui se refuse à les transformer en causes. Donc ne serait-ce que nous faire partager ce que retient le personnage de son expérience, passerait pour lui pour une explication ou un message qui romprait le pacte passé avec son spectateur.

Sinon, n'hésites pas pour les rebonds, même si je suis moins prolixe et moins précis que toi...

Écrit par : Ed | 08.10.2008

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