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14.05.2011

Detective Dee : Le mystère de la flamme fantôme

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Alors que je m'attendais à revivre l'agréable expérience des deux premiers volets de la série Tsui Harkienne Il était une fois en Chine, le début de Detective Dee m'a quelque peu inquiété. En guise d'introduction, la visite d'un chantier destiné à l'achèvement d'une immense statue dressée à la gloire de la future impératrice Wu Ze Tian (nous sommes en Chine, à la fin du septième siècle) donne en effet lieu à une débauche numérique qui veut dire le gigantisme et qui a plutôt tendance, au contraire, à nous faire perdre tout sens des proportions. Devant ce spectacle, je me suis alors fait la réflexion suivante : ici, Tsui Hark, qui pourrait être rapproché du Steven Spielberg d'Indiana Jones, est en fait plus proche de Jean-Pierre Jeunet ou même de Luc Besson. La suite allait-elle corriger cette première impression peu encourageante et apporter des éléments qui justifieraient pleinement le fait que ce retour du cinéaste lui ait valu en avril une double couverture, chez les Cahiers du Cinéma et à Positif ? Ma réponse a balancé pendant les deux heures de projection entre le oui et le non, pour s'arrêter, au final, pile au milieu.

Il est heureux que la moitié du métrage soit consacrée aux combats car ils sont pratiquement tous admirables. Seul celui que mène Dee au Temple du Grand Prêtre m'a paru gâché par les effets spéciaux, alors que le décor qui l'accueille est fabuleux. Le long passage du "Marché fantôme" est, lui, réellement splendide et se constitue presque en "film dans le film". La vivacité du découpage rend les mouvements assez beaux et atténue en même temps l'irréalisme des prouesses physiques. Tsui Hark sait par ailleurs rendre l'épaisseur de la nuit. Dans Detective Dee, le soleil est synonyme de mort : une grande partie du film est donc nocturne et la présence d'un personnage albinos, ainsi que le parcours du héros, tiré puis renvoyé vers les ténèbres, ne sont pas des éléments anodins.

Les rapports qui s'établissent entre les personnages sont relativement conventionnels mais ne sont pas dénués d'intérêt et leur rupture peut même provoquer l'émotion. Mais la dimension la plus stimulante du film se trouve ailleurs. Le récit propose une série d'actes mystérieux et détaille les tentatives de résolution. Or, Tsui Hark tient un équilibre, notamment grâce à la vitesse insensée qu'il impose à ses images et qui nous empêche par conséquent, à plusieurs reprises, d'être totalement sûr d'avoir réellement vu ce que nous croyons avoir vu. Cet équilibre, il est entre l'illusion de l'acte magique et le dévoilement du tour (que l'enquête nous ramène régulièrement vers l'intérieur du colosse, dans la machinerie, est un tropisme signifiant). Des explications rationnelles sont finalement toujours avancées mais elles ne parviennent pas à dépouiller entièrement le sujet des ses habits fantastiques, ce qui évite que l'on se dise au dénouement : "Ce n'était que ça". Si le fin mot de l'histoire est donné, le parfum de mystère persiste.

Mais, comme je l'ai laissé entendre plus haut, Detective Dee n'est pas dépourvu de défauts, loin de là. Évoquons les quelques plans hideux de "transfigurations", l'abondance des dialogues entre deux scènes d'action et, parfois, leur redondance par rapport à ce que dit l'image, et l'articulation difficile entre l'intrigue tortueuse à dominante policière et la mise à jour des rivalités de cour. Plus gênant encore me paraît être la grandiloquence qui habite aujourd'hui ce type de production, haut de gamme du genre où cohabitent Zhang Yimou, John Woo et, donc, Tsui Hark. Les séquences de palais chutent sans retour vers l'emphase et ennuient. Enfin, il est difficile de ne pas relever le message politique véhiculé par le film. Dee, l'ancien rebelle, doit composer avec le pouvoir, se mettre finalement au service du despote, dans l'espoir éventuel de le rendre un jour "éclairé". Ce calcul est pour le moins risqué. A cela s'ajoute cette idée qu'il existerait une "bonne dictature", celle exercée par le pouvoir en place, et une "mauvaise dictature", celle que sont susceptibles d'installer les sournois adversaires, intérieurs ou extérieurs. Cet éloge de la soumission fait de Detective Dee un bel étendard chinois.

 

Hark,Chine,hong-kong,aventures,2010sDETECTIVE DEE : LE MYSTÈRE DE LA FLAMME FANTÔME (Die Renjie)

de Tsui Hark

(Chine - Hong Kong / 123 mn / 2010)

Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : hark, chine, hong-kong, aventures, 2010s | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Bonjour Ed, j'ai trouvé ce film bien agréable à voir. Un bon moment de divertissement et pourtant, je ne suis pas spécialment "fan" de ce genre de film. J'ai apprécié qu'il y ait des rôles féminins consistants. Bonne après-midi.

Écrit par : dasola | 14.05.2011

Bonsoir Dasola. C'est vrai que les personnages, notamment féminins, sont intéressants. Assez conventionnels au départ, ils acquièrent au fur et à mesure une certaine épaisseur (et Li Bingbing est ravissante).

Écrit par : Edouard | 14.05.2011

Cher Ed, lisant d'habitude silencieusement votre blog, je me permets ici de réagir.

D'abord sur les commentaires précédents : les rôles féminins "forts" et travaillés sont une constante et un trait distinctif (par rapport aux habitudes locales, disons) de tout le cinéma de Tsui Hark. Et effectivement Li est ravissante, ce qui ne gâche rien. Même si en termes de rôle féminin et de prestation d'actrice, ma préférence va à Carina Lau en régente. Le personnage historique a généré des visions assez contradictoires, l'une, positive, vantant un règne plutôt libéral, pour le dire vite, et d'autre part une légende noire d'usurpatrice tyrannique. (De même, en temps qu'occidentaux, il me semble que nous sommes partagés entre un tropisme "féministe" positif face à une femme susceptible d'accéder au trône dans un contexte hostile, et la conscience que dans un tel contexte, justement, elle n'est sûrement pas arrivée là simplement en offrant des fleurs !) L'une des forces du film me semble justement de ne pas trancher entre ces différents aspects, et nous sommes face à un personnage qui demeure jusqu'au bout complexe et insaisissable.

Ce qui m'emmène directement à l'objet premier de ma réaction : la conclusion de votre billet.

D'une part, on sait (ou du moins les Chinois le savent, eux, le personnage étant resté populaire - pas autant que le Wong Fei-hung d'Il était une fois en Chine, mais quand même...) que le "vrai" Di Renjie a fini Premier Ministre de l'impératrice : même si le film de Tsui Hark est loin d'être purement "historique", certaines contorsions auraient été difficilement envisageables. (Parodie à part, vous imaginez un film français dans lequel Fouquet botterait les fesses de Louis XIV et instaurerait la République ?...)

D'autre part, si "leçon" politique il y a, il me semble qu'elle est avant tout profondément désenchantée. Départager les "bons" des "méchants" me semble difficile. Quant à Die, il ne renie jamais ses engagements passés de rebelle, même s'il fait finalement le choix du "moins pire". De là à comparer Tsui Hark à un Zhang Yimou et à parler d' "éloge de la soumission" étendard du pouvoir chinois, non, cent fois non, les choses sont tout de même plus subtiles que cela ! D'autant que Tsui, pur produit du Hong-Kong d'avant la rétrocession, n'a jamais caché, ni dans ses films ni ailleurs, son antipathie pour le pouvoir en place à Pékin.

Voilà - il va sans dire que je vous rejoins, en revanche, sans réserve sur tous les points positifs que vous relevez ^^ (évitement du "ce n'était que ça", personnages qui paraissent stéréotypés au début et se révèlent tous plus consistants...). Soit, Tsui Hark n'est plus que l'ombre de ce qu'il était dans la première moitié des années 90, quand il alignait un à deux chefs-d’œuvre par an + un film "seulement" magistral... mais quelle ombre formidable !

Pardon pour ce trop long commentaire !

Écrit par : L. | 15.05.2011

Si Tsui Hark ne voulait pas suivre les grandes lignes directrices du parti en place, il fallait, ou complètement se démarquer d'une quelconque vérité historique, ou choisir un tout autre personnage que celui-ci. Car le résultat est bien celui d'un film de Zhang Yimou dans son allégeance au pouvoir.

J'ai vu beaucoup de choses dans Detective Dee, jusqu'à un amour surprenant car impérial et lesbien (à moins que cela soit seulement la projection déplacée d'un esprit perverti ?). Mais rien ne m'a passionné.

Et question flamboyance et combats câblés,j'ai nettement préféré les deux premiers tiers du Secret des poignards volants (qui malheureusement s'épuise sur la fin) découvert juste après.

Écrit par : Benjamin | 15.05.2011

L. : Vous avez bien fait de briser le silence.
Sur le personnage de l'impératrice (merci d'apporter ces précisions historiques, qui me furent données aussi lors de la présentation du film par une intervenante mais que je n'ai pas repris dans ma note) : Que le personnage reste opaque "en lui-même", je suis d'accord. Mais, comme chacun le sait, la vérité sort toujours de la bouche des héros... Et Tsui Hark fait bien expliquer par son Detective la réalité du règne de l'Impératrice : une mascarade destinée à masquer l'oppression, la torture etc...
Tout en restant fidèle à l'Histoire, c'est-à-dire en n'éludant pas le revirement de Dee, il y avait sans doute moyen, si Tsui Hark l'avait souhaité, d'instiller quelques critiques dans la description de ce pouvoir absolu ou d'interroger plus profondément le choix effectué par le héros.
Vous avez raison de parler de désenchantement (autant politique que "sentimental"), mais il me semble qu'il tend à rendre toute velléité de révolte vaine. Ma conclusion n'est pas celle qui me satisfait le plus parmi mes écrits sur ce blog, mais elle traduit mon sentiment face à cette série de "Wu xia pian" récents qui tournent autour de la légitimité du pouvoir central. Le gigantisme qui y est à l'œuvre n'y est pas non plus pour rien et l'équilibre n'y est que rarement trouvé entre pur film de genre et film de prestige. Plus les corps volent haut et vite, plus le Wu xia pian moderne s'alourdit.
Je précise tout de même que je ne suis nullement un spécialiste du genre (ni même de Tsui Hark, que je ne place pas aussi haut que vous et dont je ne connais que 6 ou 7 titres : "Zu" que je n'ai guère aimé, deux "Il était une fois en Chine",mes préférés, et les "intéressants" "The blade", The lovers" et "Time and tide").
Cela dit, vous êtes tout pardonné et je vais de ce pas visiter plus sérieusement votre blog, qui m'a l'air fort attrayant.

Écrit par : Edouard | 15.05.2011

Benjamin : Ma préférence en termes d'action et de combats va tout de même, entre "Le secret..." et "Dee", au film de Tsui Hark, mais je ne reviens pas sur le Zhang Yimou que j'ai récemment commenté ici même. En revanche, je dois avoir l'esprit aussi perverti que le tien, car j'ai vu la même chose.

Écrit par : Edouard | 15.05.2011

Edouard, merci pour votre réponse. Je ne me prétends pas non plus spécialiste du genre, mais comme vous l'avez deviné je place en effet Tsui Hark assez haut (je compte d'ailleurs lui consacrer une série de notes sur mon blog -merci aussi pour votre intérêt pour lui-, mais cela démarre à peine), en conséquence de quoi j'ai vu, en effet, un peu plus de films de lui que ceux que vous citez. (Dans la limite de ce qui est visible en France, naturellement, et malheureusement.)

Pour ce qui est des esprits mal tournés, soit nous sommes trois, soit il faut se rendre à l'évidence ! ^^ De plus Tsui Hark a déjà utilisé ce ressort par le passé (je pense notamment aux relations ambiguës entre Maggie Cheung et Lin Ching-sia dans L'auberge du dragon).

Écrit par : L. | 15.05.2011

Pour ma part, je n'ai pas l'avis tranché d'Edouard ou de Benjamin sur l'allégeance du film au gouvernement chinois. Certes, le scénario lance des perches au spectateur pour qu’il fasse le parallèle entre régente et gouvernement actuel. Mais je n’y ai pas vu de cautionnement de l’Etat chinois parce que le comportement de Wu Ze Tian n’est jamais excusé : elle torture, ment, tue et contrôle tout. Et le choix de Dee est ambigu et laisse un goût amer mais m’a paru assez cohérent avec le reste du film : en apparence tout semble simple et clair mais au fond les choses sont bien complexes et rarement satisfaisantes.
Pour le reste, Edouard, tu liras dans ma note (à venir) que nous sommes plutôt d'accord sur bien des points si ce n'est que le film m'a beaucoup plu.

Écrit par : nolan | 16.05.2011

Très bien, nous aurons donc d'autres lectures à faire, prochainement, sur Tsui Hark et ce film en particulier...

Nolan : Il n'y a peut-être pas un cautionnement "direct" du gouvernement chinois actuel mais il y a un discours qui a une portée générale par rapport au respect de la hiérarchie, à l'abandon de la révolte. Il y a aussi, (surtout, je dirai, parce que là, on s'éloigne du cas particulier de Dee, de son revirement personnel) l'idée que même si un régime oppresse son peuple, cela vaut toujours mieux que le chaos ou qu'une autre dictature, et que les choses vont s'arranger toutes seules, d'elles-mêmes...
Tu as raison, il y a de l'ambiguïté dans le film, mais elle me semble servir, au moins indirectement, l'idéologie dominante.

Écrit par : Edouard | 16.05.2011

Comme L. je mets Hark très haut, nettement plus Spielberg que Besson. J'aime beaucoup la référence à Fouquet. Je comparerais de mon côté Dee à d'Artagnan. Comme lui, Dee peut porter un regard critique sur les actions du monarque qu'il sert, mais son sens de l'honneur met sa fidélité au dessus de tout. C'est un peu le final de "Fort Apache" de Ford. Cela me semble cohérent avec le personnage et le rend plus humain. Le regard de Hark est un peu différent, car la chute du Bouddah et l'image de l'impératrice au milieu des décombres de son rêve de grandeur est assez explicite et le différencie à mon sens nettement des Zhimou et Kaige que je n'aime pas beaucoup.

Écrit par : Vincent | 01.06.2011

Sans doute peut-on essayer, par endroits, de lire entre les lignes, au contraire de ce qu'il se dit chez Zhang Yimou. Mais la chute de la statue, je l'ai vu comme un moyen simpliste de faire prendre conscience à la Reine, de l'entraîner sur la voie de la lumière, plutôt qu'une critique du système.
Tsui Hark et Spielberg ou Besson, c'était un rapprochement très ponctuel, une impression née de la vision de quelques séquences au début. Je me garderai bien d'aller au-delà...

Écrit par : Edouard | 01.06.2011

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