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  • Cahiers du Cinéma vs Positif (1991)

    Suite du flashback.

     

    cdc442.jpgPOS359.JPG1991 : Les Cahiers fêtent leurs 40 ans en mai avec un numéro spécial à la fois rétrospectif (textes et entretiens sur l'histoire de la revue), contemporain (entretiens avec Juliette Binoche et Nanni Moretti, dialogue entre Philippe Garrel et Serge Daney) et prospectif (quelques paris sur les cinéastes de l'an 2001). Dans les autres livraisons de l'année, se lisent une enquête sur le cinéma français et l'argent, un dossier sur la série B, des rencontres avec Claude Brasseur, Emmanuelle Béart et Denis Lavant, des écrits sur Cecil B. DeMille et Andreï Tarkovski. Les entretiens liés à l'actualité sont nombreux, concernant Barbet Schroeder, Michael Cimino (La maison des otages), Stephen Frears, Bertrand Blier, Eric Barbier (Le brasier), les frères Coen (Miller's Crossing puis Barton Fink), Francis Ford Coppola (Le parrain III), Kira Muratova (Le syndrome asthénique), Jane Campion, Akira Kurosawa (Rhapsodie en août), Spike Lee (Jungle fever), Jacques Rivette, Jaco Van Dormel (Toto le héros), Daniele Luchetti (Le porteur de serviette), Catherine Breillat (Sale comme un ange), François Dupeyron (Un cœur qui bat), Wim Wenders (Jusqu'au bout du monde) et Lars von Trier (Europa). S'ajoutent à cette liste plusieurs titres faisant également l'événement selon la revue : Danse avec les loups, Alice de Woody Allen, Edward aux mains d'argent, Le trésor des Iles Chiennes de F.J. Ossang, J'entends plus la guitare de Philippe Garrel, Les amants du Pont-Neuf, Van Gogh, Allemagne année 90 neuf zéro de Jean-Luc Godard, J'embrasse pas, Paris s'éveille d'Olivier Assayas et enfin L'annonce faite à Marie d'Alain Cuny.
    Le spectre est si large qu'un bon nombre de croisements se font avec Positif, qui publie aussi des entretiens avec les frères Coen, Schroeder, Campion, Coppola, Muratova, Burton, Lee, Breillat et Wenders et défend les films de Frears, Costner, Allen, Rivette et Pialat. Les rédacteurs recueillent par ailleurs les propos de Zhang Yimou (Ju Dou), Mike Ockrent, Tom Stoppard (Rosencrantz et Guildenstern sont morts), Sydney Pollack (Havana), João César Monteiro (Souvenirs de la maison jaune), Olivier Schatzky (Fortune express), Théo Angelopoulos, Peter Greenaway (Prospero's book), Krzysztof Kiselowski, Ryszard Bugajski (L'interrogatoire), Jean-Pierre Jeunet (Delicatessen), Jacques Colombat (Robinson et Cie), Pupi Avati (Bix), Mike Leigh (Life is sweet), Nikita Mikhalkov (Urga), Richard Dindo (Arthur Rimbaud, une biographie), Atom Egoyan et Robert Mulligan (Un été en Louisiane). On trouve également dans ces pages des présentations d'Abbas Kiarostami, Xavier Koller et Fredi Murer, des entretiens avec Donald Westlake et Hume Cronyn, des textes sur David Cronenberg, Jean Grémillon et Franck Capra, des dossiers sur Lev Koulechov, le court métrage, le scénario, l'animation et Fritz Lang, ainsi qu'un hommage à Serge Gainsbourg. Notons enfin que 1991 est pour Positif l'année de l'association avec l'éditeur P.O.L.

     

    Janvier : Le mystère von Bulow (Barbet Schroeder, Cahiers du Cinéma n°439) /vs/ Les arnaqueurs (Stephen Frears, Positif n°359)

    Février : Danse avec les loups (Kevin Costner, C440) /vs/ Danse avec les loups (Kevin Costner, P360)

    Mars : Merci la vie (Bertrand Blier, C441) /vs/ Dancin' thru the dark (Mike Ockrent, P361)

    Avril : Edward aux mains d'argent (Tim Burton, C442) /vs/ Un ange à ma table (Jane Campion, P362)

    Mai : 40e anniversaire (C443-444) /vs/ Le pas suspendu de la cigogne (Théo Angelopoulos, P363)

    Juin : Barton Fink (Joel et Ethan Coen, C445) /vs/ La double vie de Véronique (Krzysztof Kieslowski, P364)

    Eté : Pedro Almodovar (C446) /vs/ Les Nibelungen (Fritz Lang, P365-366)

    Septembre : La Belle Noiseuse (Jacques Rivette, C447) /vs/ Barton Fink (Joel et Ethan Coen, P367)

    Octobre : Les amants du Pont-Neuf (Leos Carax, C448) /vs/ Jusqu'au bout du monde (Wim Wenders, P368)

    Novembre : Van Gogh (Maurice Pialat, C449) /vs/ Van Gogh (Maurice Pialat, P369)

    Décembre : J'embrasse pas (André Téchiné, C450) /vs/ The adjuster (Atom Egoyan, P370)

     

       cahiers du cinéma,positifcahiers du cinéma,positifQuitte à choisir : Bonne série des Cahiers : je mégoterai à peine à propos des choix de janvier et décembre... Mais celle de Positif s'avère meilleure encore (elle pourrait être parfaite si je connaissais Dancin' thru the dark), la revue adoubant notamment, après Kieslowski et Campion, deux (trois) autres cinéastes qu'elle accompagnera ensuite fidèlement : Coen et Egoyan. Allez, pour 1991 : Avantage Positif.

     

    A suivre...

    Sources : Calindex & Cahiers du Cinéma

  • La charge de la huitième brigade

    Walsh,etats-unis,western,60s

    ****

    La charge de la 8ème brigade, titre français inadéquat - comme souvent pour les westerns - du beaucoup plus pertinent A distant trumpet, est le dernier film signé par Raoul Walsh. Sa découverte se révèle malheureusement particulièrement décevante. Le métier du cinéaste sauve tout juste l'œuvre du ratage total. Ici, une grande bataille est fort bien mise en espace. Là, une scène d'amour dans une grotte séduit par la franchise et la simplicité de son érotisme. On s'étonne cependant du peu de soin apporté à certains détails : un trucage mal réalisé pour la découverte des corps des fugitifs enterrés vivants, un plan d'éclair assez hideux pour signifier l'orage, le recours grossier à des cascadeurs déguisés en femmes pour jouer des prostituées se castagnant avec leurs clients...

    Mais si le film est un échec, la raison est à chercher en premier lieu du côté du scénario. Mal fichu, reposant sur des dialogues ne brillant guère par leur originalité, empruntant quantité de pistes sans en fouiller correctement aucune, il ne progresse que par une succession de rebondissements, si nombreux et systématiques qu'ils en deviennent totalement gratuits, déconcertant le spectateur au même titre  que le héros à qui l'on annonce de temps en temps qu'untel n'est pas au rendez-vous ou qu'un autre est en fait, contre toute attente, ici-même.

    A partir d'un tel matériau, la vitalité, la truculence de Walsh finissent même par se retourner contre lui. La nuit de fête que les soldats du fort passent avec les filles de joie se termine, comme je l'ai évoqué plus haut, par une bagarre générale. Alors que la danse bat son plein, on entend un "Une fille m'a piqué mon portefeuille !" et, aussitôt, dans la seconde, tout le monde se met à se taper dessus. C'est donc ainsi que le récit avance, jusqu'à une série absurde de surprises dans les dix dernières minutes.

    A côté d'une romance contrariée, constituant peut-être le meilleur aspect du film, les deux thèmes principaux sont les aléas de la vie militaire et le changement du regard porté sur les indiens. Or les ambiguïtés qui s'en dégagent ne semblent pas naître d'une réflexion approfondie mais d'une suite de maladresses dans la construction dramatique. L'armée apparaît d'abord comme un corps en déliquescence, affligé par l'ennui provoqué par la fin des guerres indiennes, puis comme un groupe d'hommes vaillants et compétents. Datant de 1964, le film, sur la question indienne, se doit au moins de ne pas être simpliste mais l'engagement dont il fait preuve n'apparaît pas très honnête. Les quelques indiens effectivement maltraités sont les éclaireurs de l'armée (celui que l'on suit particulièrement, White Cloud, était, nous dit-on, "un grand chef") et le véritable crime, forcer, en contradiction avec la parole donnée, toute une tribu à marcher sans répit jusqu'à une lointaine réserve, n'est pas montré à l'écran. Ce que l'on retient donc en priorité, ce sont ces images de soldats torturés et ces scènes de bataille dans lesquelles des dizaines d'indiens tombent de cheval comme des mouches sous les tirs de l'US Army.

    Si, à tout cela, on ajoute les trompettes envahissantes de Max Steiner ainsi qu'une distribution pour le moins inégale, on peut alors difficilement conclure à autre chose qu'à un Walsh négligeable.

     

    Walsh,etats-unis,western,60sLA CHARGE DE LA 8ème BRIGADE (A distant trumpet)

    de Raoul Walsh

    (Etats-Unis / 113 mn / 1964)

  • Serbis

    serbis.jpg

    ****

    On ne peut pas dire que Serbis manque de vie. Au contraire, Brillante Mendoza la répercute à l'excès, et la laisse envahir chaque plan jusqu'à déborder. Ce qui frappe tout de suite, c'est l'incroyable porosité existant entre l'intérieur et l'extérieur. Dans ce vaste cinéma porno vit une famille assez nombreuse, aux limites aussi floues que celle du lieu qu'elle a investi. Les murs du bâtiment laissent passer tous les bruits de la ville qui l'entoure, donnant au film un texture sonore inédite, mais aussi, en bien des endroits, ils laissent entrer la lumière du dehors. Des brèches signalent la décrépitude et provoquent des intrusions  (un voleur puis une chèvre), des portes entrouvertes permettent de s'adonner au voyeurisme (les déshabillages et les étreintes sexuelles sont filmés comme à la volée, à la fois frontalement et subrepticement), un hall d'entrée très aéré donne l'occasion à toute une population plus ou moins interlope de pavaner, de traîner et de reluquer.

    Malgré la modestie de ses moyens, Serbis ne manque pas non plus d'ambition. Brillante Mendoza effectue la radiographie d'une société. S'il semble se focaliser, en plus de cette famille, sur des groupes marginaux, l'évantail est plus large qu'il n'y paraît (cette ouverture est sensible notamment dans tout ce que met en jeu l'histoire de la grand-mère propriétaire des murs en instance de divorce) : Serbis est un vrai film choral. L'un des soucis est cependant que l'attachement aux personnages se fait très difficilement. De plus, Mendoza, tout indépendant qu'il soit, donne à voir des enchaînements entre les divers micro-récits qui ne paraissent pas moins appliqués, mécaniques et répétitifs, que ceux que l'on peut subir dans de plus confortables et académiques productions.

    Plus généralement, les provocations du cinéaste (pipes dans les recoins, services rendus entre homos, furoncle sur la fesse, chiottes à déboucher), le recours à différents registres (de l'hyper-réalisme au burlesque) et le petit effet final (la pellicule qui se consume) fatiguent plus qu'autre chose. Si le suivi des déambulations permet de saisir la complexité du lieu, de se repérer à peu près dans ce labyrinthe, le film relève tout de même du grand foutoir. La mise en scène, basée sur l'usage d'une caméra portée fouineuse, est énergique mais particulièrement confuse, enregistrant le cabotinage parfois pénible d'acteurs non-professionnels et peinant à tisser un fil narratif suffisamment solide. Serbis donne l'impression qu'il pourrait ne jamais s'arrêter...

    Certes, tout cela est vivant, insolite, à l'image du lieu choisi pour situer l'action, mais l'intérêt s'effiloche rapidement. Brillante Mendoza a fait mieux ailleurs, probablement (John John, Tirador, Kinatay... ?), assurément (Lola)...

     

    serbis00.jpgSERBIS

    de Brillante Mendoza

    (Philippines - France / 90 mn / 2008)

  • La chevauchée des bannis

    dayoutlaw.jpg

    **** 

    C'est un western bien singulier que nous avons là, une œuvre surprenante, qui le devient de plus en plus au fil de son déroulement. Cela tient tout d'abord à son scénario, à sa construction très particulière, mais également à la vigueur et la netteté de la mise en scène d'André De Toth.

    Le début de La chevauchée des bannis pose un problème moral fort, un conflit entre fermier et cowboy, envenimé par la présence d'une femme entre les deux. A travers cet affrontement annoncé se lit le thème de la mort d'une certaine idée de l'Ouest, le passage à une autre époque, le dépassement de la loi du plus fort et du plus rapide qui provoque la mise sur le côté de bien des pionniers.

    Blaise Starrett est de ceux-là. Ayant réussi des années auparavant à maintenir l'ordre à coups de revolver, à nettoyer sa toute petite ville pour mieux assurer la tranquilité et la prospérité de celle-ci, le voici en conflit avec ceux qu'il a protégé tout ce temps, suite à son refus borné devant la pose de barbelés sur son passage. Le personnage campé par Robert Ryan est buté, explosif, peu aimable. Il annonce, tel qu'il est introduit par De Toth, la tonalité très noire qui va envelopper tout le film.

    La première partie détaille l'engrenage menant à un inéluctable (et déséquilibré) duel. On y passe vite de l'extérieur à l'intérieur pour rester enfermé dans le saloon où se joue le drame. Le temps semble s'étirer, les scènes paraissent de plus en plus lentes, presque répétitives. Mais brusquement, le récit bascule et le film avec lui. Une irruption détourne le cours de choses de manière radicale, au point que l'un des deux antagonistes va disparaître quasiment de l'écran.

    Un groupe de hors-la-loi en fuite et chargés d'or vient d'investir le village et il tiennent dès lors la vingtaine d'habitants sous leur coupe. Les figures sont aussi typées qu'inquiétantes, vraiment glaçantes pour certaines. Dorénavant, nul ne peut quitter les lieux sans risquer de se faire descendre d'une balle dans le dos et les quelques femmes résidentes sont menacées de passer de sales quarts d'heure. L'introduction n'était donc un leurre qu'en apparence : le sur-place, l'emprisonnement, la claustrophobie étaient inscrits dès le départ dans la matière du film. L'espace autour du hameau est gigantesque mais enserré par le froid et la neige, barrière naturelle s'ajoutant à celle mise en place avec les rondes des assaillants. C'est aussi un glacis esthétique qui recouvre l'ensemble.

    Cette brisure irrémédiable infligée au récit entraîne vers un tourbillon de violence, une suite de morceaux de bravoure orchestrés par De Toth. Un pugilat prend des allures de massacre, une soirée de danses celle d'une série de viols. La brutalité des gestes et la tension sous-jacente (on ne cesse de parler de "tenir ses hommes"), font que l'on "voit" des choses plus terribles que ce que l'on nous montre réellement. C'est également la conséquence des choix de mise en scène : l'alternance des plans rapprochés décuplant la violence et des plans très larges laissant entendre le silence assourdissant de la nature lors de la première séquence en question, les panoramiques circulaires très rapides suivant les danseurs insatiables et menaçants dans la seconde.

    Pour briser le cercle de la violence, il faut alors un sacrifice, et celui qui autrefois réglait tout par l'usage des armes et qui a pris conscience qu'il ne valait finalement guère mieux que ces renégats a lui-même cette idée. Une ultime bifurcation narrative s'impose donc et le dernier tiers est consacré à un périple dangereux mais libérateur. La violence reste présente mais à un autre niveau. S'exerçant maintenant loin des petites maisons où se réfugient les femmes et les enfants, elle se fait plus allégorique, presque fantastique, dans un enfer blanc qui épuise les chevaux, les pattes enfoncées dans la poudreuse, le corps fumant. Dans le groupe, les éliminations se font les unes après les autres, de plus en plus sidérantes. Ce dernier mouvement est très musical, ce qui contribue à renforcer encore son étrangeté, les instruments s'étant tenus jusque-là très en retrait sur la bande son, brillant même, le plus souvent, par leur absence.

    La chevauchée des bannis propose donc une saisissante montée en puissance et entame en quelque sorte, avec une bonne dizaine d'années d'avance, la réflexion sur la violence que conduiront ensuite des cinéastes aussi divers que Sam Peckinpah, John Boorman, Wes Craven...

     

    dayoutlaw00.jpgLA CHEVAUCHÉE DES BANNIS (Day of the outlaw)

    d'André De Toth

    (Etats-Unis / 88 mn / 1959)