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11.05.2010

C'était mieux avant... (Mai 1985)

Il est loin, déjà, le mois d'Avril... Reprenons donc le cours de notre voyage dans le temps pour voir ce que nous proposaient les exploitants des salles de cinéma françaises en Mai 1985 :

witness.jpgBirdy fit sur mon cerveau d'adolescent autant impression que Subway le mois précédent (Luc Besson est tout au long des années 80, un petit frère possible d'Alan Parker). Au fur et à mesure des révisions, il eut tendance à s'alourdir (sur de nombreux plans : le jeu de Nicholas Cage, la vision du Vietnam, les envolées de la caméra, les percussions de Peter Gabriel, la pirouette finale) jusqu'à en devenir pénible. Objectivement, cela doit pourtant rester comme l'un des films les plus regardables du cinéaste. Witness fut aussi fort apprécié par ma jeune personne. Peter Weir, autre réalisateur culte de l'époque, filmait là un polar chez les Amishs, s'assurant au moins l'originalité du cadre. La présence d'Harrison Ford et de Kelly McGillis n'était alors pas étrangère à mon attachement. Aujourd'hui, l'œuvre doit toujours se révéler de bonne facture... L'autre film du mois vu au moment de sa sortie en salles est Le thé au harem d'Archimède, succès-phénomène de société de Mehdi Charef, d'après son propre livre autobiographique. De cette histoire de banlieue, j'avoue malheureusement ne pas me rappeler grand chose.

De ce mois de mai assez relevé, je pointe quatre autres titres bien connus mais dont la découverte fut plus tardive. Rendez-vous constitue mon premier et meilleur souvenir lié à André Téchiné, cinéaste qui, par la suite, m'a souvent laissé de marbre. Fiévreuse, violente, charnelle (hystérique ont déploré certains), l'œuvre m'avait beaucoup marqué lors d'une lointaine diffusion télévisée. Le film réunit Lambert Wilson, Wadeck Stanczak et Jean-Louis Trintignant et s'est vu récompensé d'un prix de la mise en scène à Cannes, mais Rendez-vous, c'est bien sûr, avant tout, Juliette Binoche. De son côté, Jean-Luc Godard faisait à nouveau parler de lui en embauchant le couple star Nathalie Baye - Johnny Halliday. Derrière l'écran de fumée médiatique, un film, Détective, pénible. Bien plus réjouissante fut la livraison annuelle de Woody Allen. Si chacun peut éventuellement désigner dans la filmographie du new yorkais un film supérieur à celui-là, qui n'est pas tombé sous le charme de La rose pourpre du Caire ? Prolongeant la réflexion du Sherlock Jr de Keaton en inversant son postulat (cette fois, c'est le personnage de fiction qui quitte l'écran pour entrer dans la réalité), Allen proposait là un spectacle irrésistible et particulièrement émouvant pour tout spectateur sujet à la fascination des images cinématographiques.

nostalghia.jpgToutefois, le très grand film du mois était dû à quelqu'un qui n'en aura guère été avare dans sa carrière malgré la relative faiblesse quantitative de sa production. Avec Nostalghia, Andreï Tarkovski, exilé en Italie, sondait en effet les profondeurs de l'âme avec une puissance émotionnelle et esthétique toujours aussi impressionnante. J'y avais trouvé pour ma part des visions sidérantes (l'ultime plan du film) et une expérience du temps inédite (le plan-séquence de la bougie portée d'un mur à l'autre).

Parmi les autres sorties du mois, il subsiste encore de nombreux titres retenant l'attention. Pour son Adieu Bonaparte, Youssef Chahine enrôlait Michel Piccoli et Patrice Chéreau pour traiter de la campagne d'Egypte. Le tournage de Ran d'Akira Kurosawa avait été suivi par Chris Marker, ce qui donnait le "making-of" A.K. (si tant est que le terme, réducteur, puisse s'appliquer à un film de Marker). Avec Mishima, Paul Schrader se risquait à une évocation de l'écrivain japonais (il semble que la réussite ait été au rendez-vous, au moins au niveau plastique). Le méconnu John Byrum s'attaquait lui à Somerset Maugham pour adapter Le fil du rasoir, avec l'aide de son comédien principal et co-scénariste Bill Murray. Après le désastre du Bon Roi Dagobert, Dino Risi se tournait vers le désert de Lybie en l'an 1940 et remettait le couvert avec Coluche pour Le fou de guerre (cette fois-ci, avec apparemment plus de conviction). Série noire pour une nuit blanche, de John Landis, est réputé pour être un excellent et insolite polar, dans lequel on suit Michelle Pfeiffer et Jeff Goldlum et on croise, entre autres, Don Siegel, David Cronenberg, Vera Miles, Roger Vadim et David Bowie. Steaming est l'ultime réalisation de Joseph Losey, un "film de femmes" à l'origine théâtrale.

parking.jpgMoins indispensables mais pas négligeables pour autant semblent être Les enfants de Marguerite Duras (un "enfant" à l'apparence d'adulte acquiert toutes les connaissances possibles sans la moindre éducation), Split image (L'envoûtement) de Ted "Rambo" Kotcheff (mise en garde contre les sectes que l'on imagine déroulée avec efficacité), That's dancing de Jack Haley Jr. (troisième volet d'une anthologie de séquences de comédies musicales, produit par Gene Kelly), Le retour des morts-vivants de Dan O'Bannon (variation que l'on dit plutôt digne par rapport au modèle posé par Romero). En revanche, Parking est une œuvre de Jacques Demy rarement défendue, même par les admirateurs du cinéaste. Cette réactualisation du mythe d'Orphée serait notamment plombée par l'interprétation de Francis Huster (ce qui n'est pas une surprise) et une partition très moyenne de Michel Legrand (ce qui l'est déjà un peu plus).

Mask, mélodrame à succès de Peter Bogdanovitch (avec Cher), ne m'a jamais vraiment attiré. Born to be bad est un drame de Nicholas Ray, réputé mineur, datant de 1950 et interprété par Joan Fontaine et Robert Ryan. Toxic de Michael Herz et Samuel Weil est le "fleuron" des productions Troma, spécialisée dans le gore énorme et fauché. Pour être complet, je dois également citer : Nasdine Hodja au pays du business (de Jean-Patrick Lebel, enquête sur les Maghrébins de Seine-Saint-Denis), La cage aux canaris (film soviétique intimiste de Pavel Tchoukhraï), Marco Polo, le guerrier de Kublai Khan (du fameux Chang Cheh), Les quatre vengeurs de Shaolin (de Tsui Wing Fok), Gigolo (de David Hemmings, film ouest-allemand sur le Berlin des années 20, avec David Bowie et la présence furtive de Kim Novak, Maria Schell et Marlene Dietrich, rien que ça !), Divorce à Hollywood (de Charles Sheyer), Le meilleur de la vie (de Renaud Victor, mélodrame avec Sandrine Bonnaire et Jacques Bonnafé), Voleur de désirs (de Douglas Day Stewart) et Baby, le secret de la légende oubliée (production Disney de B.W.L. Norton sur le thème "on a trouvé des dinosaures en Afrique").

Enfin, nous noterons la poursuite et l'amplification du racolage par les titres-chocs effectué par les distributeurs de pornos, étranglés par les pouvoirs publics et bientôt expulsés vers la vidéo : Bouche à bouche (sexe à sexe) (Joseph W. Sarno), Chaudes écolières (Frank Hover), Education spéciale pour collégiennes expertes (Joanna Morgan), Initiations anales pour sodomaniaques (Reine Pirau), OLAH (Orgasme, lesbiennes, anal, homo) (anonyme), Petites fesses juvéniles (pour membres bienfaiteurs) (anonyme), Petites vicieuses pour doubles partenaires très musclés (James H. Lewis), Prépare ton cul, je bande... (James H. Lewis, bis), Pucelles pour salle de garde (James H. Lewis, ter), Putes déchaînées (Joanna Morgan) et j'en passe un ou deux... A ce compte-là, Marilyn mon amour de Michel Leblanc n'a pas dû attirer beaucoup de monde...

cinematographe110.JPGAu rayon presse, nous pouvions trouver un numéro exceptionnel des Cahiers du Cinéma (371-372) consacré au scénario dans le cinéma français (avec l'abonné Godard en couverture) et un "spécial Cannes" dans Premiere (98, Clint Eastwood, Harrison Ford, Juliette Binoche & Wadeck Stanczak, Claude Chabrol et Nathalie Baye & Johnny Halliday se partageant la une). L'Ecran Fantastique (56) fêtait Harrison Ford et Witness alors que Starfix (26) rencontrait Isabelle Adjani à l'occasion de de Subway. Comme ce dernier film, La maison et le monde de Satyajit Ray et La route des Indes de David Lean venaient de sortir le mois précédent. Ils se retrouvaient en couverture, respectivement, de Cinéma 85 (317) et de Positif (291). Cinématographe (110) ornait la sienne d'une photo tirée de Rendez-vous. Enfin, La Revue du Cinéma (405) anticipait sur l'arrivée de Pale rider sur les écrans en s'entretenant avec Clint Eastwood.

Voilà pour mai 1985. La suite le mois prochain...

 

Pour en savoir plus : Détective vu par Christophe, Le fou de guerre et Série noire pour une nuit blanche vus par Mariaque (quelque part sur son nouveau blog), Parking vu par le Dr Orlof et encore Détective vu par Shangols.

Publié dans Flashback | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : parker, weir, charef, téchiné, godard, allen, tarkovski | |  Facebook | |  Imprimer

19.08.2009

Solaris

(Andreï Tarkovski / U.R.S.S. / 1972)

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Le scientifique Kris Kelvin est envoyé en mission sur la station d'observation de la planète Solaris, afin de décider si le programme de recherche associé doit être poursuivi malgré l'incohérence des rapports reçus. A son arrivée, il découvre que l'un des trois occupants s'est suicidé et, comme le lui prédisent les deux autres, il a tôt fait d'observer d'étranges phénomènes, générés par la proximité de Solaris, à la surface océanique et "pensante". C'est ainsi que Khari, sa femme décédée dix ans auparavant, réapparaît.

Solaris (Solyaris) est un film de genre et Tarkovski respecte plusieurs codes en mettant en scène des discussions scientifiques, la découverte inquiétante d'un vaisseau apparemment à l'abandon ou l'expérience d'une confrontation avec une entité inconnue (qualifiée, entre autres vagues descriptifs, de "monstre")... Ce lien générique, que l'on ne retrouve avec une telle évidence nulle part ailleurs dans l'oeuvre du cinéaste, peut faciliter l'approche des spectateurs novices ou rebutés par la réputation d'austérité des films de Tarkovski. Pour les autres, il est source d'étonnement, entraînant, dans un premier temps, une simplification inhabituelle des enjeux et une réduction au seul message humaniste. Cette impression première s'évapore par la suite et l'on se retrouve bel et bien dans ce monde très ouvert qu'est celui de Tarkovski. Un mouvement s'active, qui va de la mise en place d'un argument de SF pure au déploiement d'un grand film d'amour et à la réflexion empreinte de religiosité sur la nature humaine et son devenir, faisant retour au genre ici ou là, par exemple avec le développement du concept de l'humanisation progressive de l'Autre (qui permet le rapprochement avec plusieurs continuateurs, de Spielberg à Ridley Scott).

solaris1.jpg

L'inscription dans un genre, n'empêche pas Tarkovski de déjouer les attentes dans sa mise en scène, mise en scène du temps qui est surtout mise en scène de l'espace. Les panoramiques circulaires déroutent en captant un personnage plus tôt que prévu ou à un endroit où il ne devrait pas se trouver. La veille de son départ, Kelvin marche sur sa terrasse. Il disparaît derrière une cloison (la caméra est à l'intérieur de la maison) et alors que l'on devrait le retrouver tout de suite, dans la continuité du mouvement, c'est un cheval qui entre dans le champ avant lui. Chez Tarkovski, il n'y a pas d'étanchéité entre les mondes. Il peut pleuvoir dans une maison et lorsqu'un film est projeté à l'attention des personnages, ces derniers semblent dialoguer avec ceux qui sont à l'écran (idée géniale de Tarkovski qui ne nous dit pas immédiatement que l'homme témoignant dans le document et celui qui montre le film à Kelvin ne font qu'un). Cette projection introduit le noir et blanc dans Solaris. Ce bref changement chromatique se reproduira, justifié de manière esthétique et rythmique dans la séquence du retour de Burton en voiture, puis sans autre raison que la perte des repères, dans la station spatiale. Ces remises en question du temps et de l'espace par la mise en scène provoquent une série d'inversions stupéfiantes : brûler des photos amorce un retour du refoulé et ressusciter se révèle bien plus douloureux que mourir.

Seul film de Tarkovski décemment distribué dans son pays, Solaris, de l'aveu de son auteur, est une réponse au 2001 de Kubrick. Ce qui frappe dans cette confrontation, c'est que la différence de dynamique entre la vision froide et matérialiste de l'anglo-saxon et celle, mystique et humaniste, du russe, semble, encore une fois, inversée. C'est 2001 qui est propulsé sans cesse par une dynamique ascensionnelle alors que tout, dans Solaris, semble cloué au sol. Alors que la verticalité du monolithe est accentuée par les contre-plongées, l'objet irradiant, très comparable, de Solaris, a la forme plate d'un vaste océan. Alors que le voyage de Bowman se transforme en long trip, celui de Kelvin ne dure à l'écran qu'une dizaine de secondes, réduit visuellement à un gros plan de visage. Alors que l'os projeté en l'air par le primate est raccordé à un vaisseau spatial, le décollage de la fusée emportant Khari n'est vu que du point de vue de Kelvin, resté sur la plateforme. Enfin, les sensations que libèrent les plans finaux de 2001 et de Solaris s'opposent également. Au nouveau foetus flottant dans l'espace, Tarkovski répond par un mouvement enfin vertical. Celui-ci, partant de la maison familiale apparemment retrouvée par Kelvin, semble tout d'abord embrasser le paysage mais la poursuite de la montée nous fait bientôt prendre conscience que l'océan de Solaris entoure en fait ce qui n'est qu'un îlot. Etrange effet obtenu par l'action de deux forces opposées, l'une nous élevant, l'autre nous compressant. Il est vrai qu'Andreï Roublev, quelques temps auparavant, nous l'avait déjà appris : il est impossible et inutile de tenter de s'arracher à la terre (qui plus est, russe). Cette ultime séquence met donc en jeu bien plus qu'un retour vers l'humain. Il y autre chose, comme une douleur.

solaris2.jpg

Ainsi, le seul trajet marquant est horizontal, ou plutôt, dans la profondeur, puisqu'il s'agit de la conduite d'une voiture s'engouffrant dans une série de tunnels d'autoroutes. Par le même type de progression, nous pénétrons les pensées de Kris Kelvin, mises à jour par un emboîtement des consciences. La femme qu'il a perdu et qui lui revient n'est pas tout à fait celle qu'il a connu mais celle dont il se souvient et plus précisément, celle dont il veut se souvenir. Elle est régénérée par Solaris en fonction de ce que cette force lit dans la mémoire et les fantasmes de Kelvin. La nouvelle Khari n'a donc aucun souvenir, aucun passé personnel. Elle vit de ce que Kelvin lui transmet. Dans une scène magnifique, elle fait face à un tableau de Bruegel (Les chasseurs dans la neige) et semble s'en imprégner, s'en nourrir, y chercher le moyen de ressentir, de s'humaniser. Et Kelvin la regarde. Admirablement, Tarkovski organise une série de transferts.

Cette histoire d'amour singulière est déchirante, lestée de toutes les erreurs du passé. Le moment où la nouvelle Khari apparaît pour la première fois aux yeux de Kelvin touche au sublime, ces retrouvailles mêlant comme jamais "la joie et la souffrance".

Comment percer le secret de ces images-là ? Pourquoi l'unique vision, en une poignée de seconde, d'une petite fille nous la rend si présente ? Comment en deux ou trois plans, arriver à faire ainsi ressentir la peur d'un garçon devant un cheval ? Il est assez stupéfiant de réaliser que l'on peut tout aussi bien, et avec la même force, croire au cinéma de Tarkovski en prenant l'océan de Solaris pour Dieu qu'en s'émerveillant simplement d'entrer dans le cerveau de Kris Kelvin.

Et dire que ce n'est même pas son meilleur film...

 

Photos : dvdbeaver

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18.08.2009

Prochainement sur cet écran

Kris Kelvin perdra et retrouvera sa femme plusieurs fois...

solaris.jpg

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