Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

En couverture (#8)

Positif, n°595, septembre 2010

Le visage de Yun Junghee

par Oriane Sidre

(étudiante, responsable des blogs Lysao et Une mirabelle sous les fleurs de cerisier)

POS595.JPG

La couverture de ce numéro de septembre 2010 de Positif est liée à de forts souvenirs de cinéma. Je me souviens d'une couverture plus ancienne de la revue, mettant à l'honneur Secret Sunshine, de Lee Chang-dong. A l'époque, venant à peine d'entrer au lycée et expérimentant mes premiers films "d'adultes" au cinéma, j'avais été subjuguée par la beauté de la photographie de Jeon Do-yeon mise en valeur, et les quelques pages de critique et d'entretien accompagnant le film m'avaient charmée et amenée à aller voir ce film, mon premier film coréen découvert en salle. Trop jeune pour comprendre la sensibilité du cinéma de Lee Chang-dong, trop éprouvée par l'expression du deuil et de l'absence, je sortis de la salle avec un sentiment d'incompréhension, de tromperie, d'écœurement. Je lorgnais désormais ma revue mensuelle avec méfiance et scepticisme, comme si tous les films qu'elle mettait en valeur allaient forcément me mener sur des chemins obscurs.

Puis, le temps passant, l'esprit et le corps grandissant, sortant presque de cette période adolescente, je me décidai à aller voir Poetry, grâce à Michel Ciment, critique et directeur de la publication de Positif qui avait déclaré avec flamme son admiration pour le nouveau film de Lee Chang-dong, lors du festival de Cannes 2010. Je me précipitai sur le film, encouragée par son commentaire élogieux, avec malgré tout la frayeur de ressentir la même désillusion que lors de la projection de Secret Sunshine. Heureusement, si je sortis de la salle tout aussi ébranlée que pour Secret Sunshine, c'était bien plus parce que j'avais été bouleversée, transformée, par la force de la réalisation de Lee Chang-dong, par sa dialectique entre un réel cru et un onirisme poétique, ce va-et-vient entre la terre et le ciel, entre le désespoir et l'espoir. Pour le numéro de septembre 2010, j'attendais ainsi avec impatience ce film en couverture et aurais été, égoïstement, fortement déçue si la revue n'avait pas fait ce choix. Comble du bonheur, une photographie inondée de soleil, avec le visage de la magnifique Yun Junghee tendrement tendu vers le ciel, orne le devant de la revue, me réconciliant avec mes incompréhensions du passé. A l'intérieur, deux entretiens avec le cinéaste et l'actrice, formidables analyses sur leur travail et sur le cinéma coréen en général. Lee Chang-dong revient sur cette fameuse dialectique entre le prosaïsme et la poésie, explicite le comportement et les choix de son héroïne qui, mue dans l'incompréhension face à la violence présente en Corée du Sud, recherche une autre voie d'expression et retombe en enfance. Yun Junghee quant à elle livre son regard sur le personnage dont elle se sent très proche, et revient surtout sur son parcours de cinéma, donnant à voir un panorama sur l'activité cinématographique de son pays durant les années 1960. Le numéro met également à l'honneur, dans un parallèle intelligent, une confrontation entre Xavier Beauvois et Michael Lonsdale, pour le succès de Des Hommes et des Dieux. Au monument de cinéma coréen que représente l'actrice Yun Junghee répond la nostalgie du cinéma européen et américain de Michael Lonsdale, qui revient lui aussi avec humour sur ses rencontres avec les plus grands cinéastes.

Dans le numéro se retrouvent en outre les rubriques habituelles. L'éditorial d'Hubert Niogret revient sur un des grands changements dans le paysage cinématographique (et plus encore dans le monde de l'audiovisuel en général) avec des interrogations sur la réalisation et/ou la diffusion des films en numérique aujourd'hui. D'emblée, avec les choix mensuels, Poetry et Des Hommes et des Dieux, Hubert Niogret constate ce qui est devenu aujourd'hui une constante dans le domaine de la cinématographie : tournage sur film, sur pellicule, mais passage au numérique pour le montage et la post-production. Dans les critiques, même si ce n'est pas Michel Ciment qui a écrit l'éditorial, on ressent la frustration face au Palmarès de Cannes, Oncle Boonmee (Palme d'Or 2010) ayant droit à une seule page d'analyse, face à un Poetry mis en valeur, couronné par la rédaction. En outre, le dossier de la revue met en avant Ernst Lubitsch, à travers des articles très complets sur le sens de sa subtilité, ses esquives face à la censure et au Code Hays, mais également ses expériences théâtrales, son rapport aux actrices...

Le Positif 595 est actuellement l'un de mes préférés et si j'admire et me suis penchée autant sur le cinéma de Lee Chang-dong, puis par la suite sur le cinéma coréen en général, c'est en grande partie grâce à ce numéro. Je l'emporte toujours dans mon appartement d'étudiante, je lis et relis les précieuses pages où se livre Lee Chang-dong, autant doué pour les mots (il est également écrivain, l'un de ses recueils, Nokcheon, se trouve par ailleurs en librairie) que pour les images, je regarde les photographies épurées de Poetry, contemple le visage grave, posé et si paisible de ce cher Michael Lonsdale. Ce numéro m'a servi pour bien des analyses en classe, j'en ai lu quelques fragments devant des camarades, j'y entourais et annotais des éléments en marge des critiques et des entretiens. Dernièrement, je l'ai prêté à l'un de mes anciens professeurs et je me suis vite rendu compte que ce numéro me manque, alors que je n'aurais eu aucun regret à céder et à faire découvrir d'autres Positif. Mais je me souviens cependant que ce professeur avait eu une véritable exclamation face à la couverture de ce numéro, lui aussi tout d'un coup emporté par le charme de cette photographie admirablement mise en valeur, par cette brèche lumineuse entre la grand-mère du film Poetry et la nature verdoyante des alentours.

 

(Publié le 08/07/2012)

 

Précédents numéros :

Principe

#1, LE MASQUE D'ARGILE DE TIM ROBBINS (Positif, n°377, juin 1992) par Edouard Sivière

#2, LE DOSSIER EASTWOOD (Cahiers du Cinéma, n°674, janvier 2012) par David Davidson

#3, SANDRINE BONNAIRE, UNE FLEUR ROSE DANS LES CHEVEUX (Cahiers du Cinéma, n°353, novembre 1983) par Jean-Luc Lacuve

#4, JAMES STEWART, L'HOMME DE MAINS EN COUVERTURE (Cahiers du Cinéma, n°356, février 1984 / Positif, n°509-510, juillet-août 2003) par Vincent - Inisfree

#5, EN AVANT, JEUNESSE (Cahiers du Cinéma, n°204, septembre 1968) par Griffe

#6, DE CASINO À SCREAM ET DE MARTIN SCORSESE À SKEET ULRICH (Cahiers du Cinéma, n°500, mars 1996 / Cahiers du Cinéma, n°515, juillet-août 1997) par Phil Siné

#7, UN PUBIS EN VITRINE (Positif, n°542, avril 2006) par Fabien Baumann

Écrit par Edouard S. Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.