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En couverture (#11)

Cahiers du Cinéma, supplément au n°448, octobre 1991

Spécial Carax

par Ludovic Maubreuil

(Cinématique)

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S’il m’a toujours été impossible de regarder un film sans avoir secondairement recours à l’écriture - listes, palmarès, notules critiques, longues recensions exaltées ou incendiaires qu’on imagine définitives -, un autre travers n’a au fil des années cessé d’empirer : celui de ne rien garder des engouements précédents, des dégoûts d’autrefois, me faisant détruire au fil des ans, journaux intimes, cahiers critiques, calepins divers, pour ne conserver que des textes que je pourrais encore signer des deux mains. La pathologie de cette révision permanente s’est également étendue aux textes des autres : lorsqu’un auteur ne me touche plus (même s’il m’a autrefois enthousiasmé), lorsqu’il ne me paraît plus pertinent, je me sépare de ses écrits, ne gardant ainsi que ceux dont je ne peux briser l’attrait. Tout ceci fait que je n’ai jamais pu conservé de revues de cinéma, mais seulement des textes épars piochés dans Planète, Présence du cinéma, les Cahiers du cinéma, Positif, Le Spectacle du monde, la Lettre du cinéma, Vertigo… C’est en échappant au fétichisme bibliophile, c’est-à-dire à une nostalgie supplémentaire, que ma cinéphilie a pu prendre toute sa dimension mortifère, celle qui me fait aimer à la folie des films dont je me persuade, à peu de frais, que leurs conditions d’apparition ne seront plus jamais réunies.

Il ne me reste ainsi qu’un seul exemplaire des Cahiers du Cinéma, d’ailleurs symptomatique de l’orientation principale de cette revue, à savoir l’exaltation, souvent en dépit du bon sens et du bon goût, de l’Auteur, ici établie de manière ultime puisque le numéro entier est confié à un cinéaste devenu rédacteur en chef. Il s’agit du supplément au n°448 d’Octobre 1991, numéro spécial consacré aux Amants du Pont-Neuf et réalisé entièrement par Léos Carax, avec en couverture un dessin de Juliette Binoche, noir et jaune, représentant Alex et Michèle enlacés, lui cramponné à elle.

Dès la première page, phrase énigmatique sur l’achat d’un revolver dont on n’ose demander si le cran d’arrêt est ouvert est fermé, si bien qu’il faudra tirer en l’air pour savoir, puis, sur près de 100 pages, comme une sorte de précipité du cinéma de Carax, déferlement de citations romantiques, de photographies grandioses d’un tournage épique, d’images inoubliables de films perdus, d’extraits et de détails de Goya et Turner, Welles et Vigo, Monet et Bonnard, Céline et Musset…  et puis Binoche qui est partout, de sa photo de petite fille sage à ses dessins tourmentés de femme amoureuse. Accumulation de références, abondance d’allusions, multitude de comparaisons, mais articulées de telle manière, délivrant de tels échos, que soudain le portrait d’un amour fou se dégage, celui d’un homme pour un pont, pour une femme, pour le cinéma, lequel reste encore le meilleur moyen de faire passer cette femme sur ce pont. Toutes ces pages disent la beauté puissante des Amants du Pont-Neuf : la minutie d’observation trahie par le vertige des formes, des emportements fulgurants conduisant à des pauses inespérées, un dialogue ininterrompu avec la femme aimée sans jamais la dissocier de l’art qu’elle nous permet de célébrer. A la page 29, un instantané magique de Carax et Ferré, têtes nues et cigarettes au bec, maîtres l’un comme l’autre d’images non pas tant justes que justifiées par l’émotion qu’elles procurent, ce qui est sans doute le lien le plus direct avec Céline, référence de l’ensemble de l’œuvre caraxienne, dont la reproduction du frontispice de l’édition originale de Guignol’s band, page 89, donne sans doute la clé du beau plan final des Amants.    

Et puis juste avant la fin, quelques propos dactylographiés où le cinéaste parle avec éclat des péripéties de son film et de l’effroi du temps, où il écrit une phrase magnifique ("le cinéma doit être là pendant qu’il est trop tard") avant de céder la place à une réclame pour les vedettes du Pont Neuf, offrant orgueilleusement "toutes réceptions et croisières événementielles" à partir du square du Vert-Galant. Fin prémonitoire puisque après avoir décoché ses dernières flèches, Carax disparaîtra près d’une décennie durant, laissant le cinéma aux mains des animateurs en sociologie et des moralistes publicitaires…

 

(Publié le 26/08/2012)

 

Précédents numéros :

Principe

#1, LE MASQUE D'ARGILE DE TIM ROBBINS (Positif, n°377, juin 1992) par Edouard Sivière

#2, LE DOSSIER EASTWOOD (Cahiers du Cinéma, n°674, janvier 2012) par David Davidson

#3, SANDRINE BONNAIRE, UNE FLEUR ROSE DANS LES CHEVEUX (Cahiers du Cinéma, n°353, novembre 1983) par Jean-Luc Lacuve

#4, JAMES STEWART, L'HOMME DE MAINS EN COUVERTURE (Cahiers du Cinéma, n°356, février 1984 / Positif, n°509-510, juillet-août 2003) par Vincent - Inisfree

#5, EN AVANT, JEUNESSE (Cahiers du Cinéma, n°204, septembre 1968) par Griffe

#6, DE CASINO À SCREAM ET DE MARTIN SCORSESE À SKEET ULRICH (Cahiers du Cinéma, n°500, mars 1996 / Cahiers du Cinéma, n°515, juillet-août 1997) par Phil Siné

#7, UN PUBIS EN VITRINE (Positif, n°542, avril 2006) par Fabien Baumann

#8, LE VISAGE DE YUN JUNGHEE (Positif, n°595, septembre 2010) par Oriane Sidre

#9, JAUNE ROHMER (Cahiers du Cinéma, n°322, avril 1981) par Buster

#10, DES COUVERTURES ET TROIS COULEURS : LE BLEU ET LE NOIR, AVEC UN PETIT PAN DE JAUNE par Pascal Manuel Heu

Écrit par Edouard S. Lien permanent | Commentaires (0)

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