- Laurent dans le vent (Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, 2025) **. Séjour en montagne et hors saison avec un jeune gars fragile, en crise et en galère, qui pourtant parvient à agréger, à créer d'improbables liens. De l'insolite et du désir là où l'on ne l'attend pas forcément. Inégal, un peu comme du Guiraudie sous médocs.
- L'amour qu'il nous reste (Hlynur Palmason, 2025) **. Montage déroutant de vignettes (format carré, cadre fixe) mariant réalisme et formalisme. Les petits instantanés de vie sont bientôt parasités par des dérèglements oniriques. C'est parfois impressionnant (on a l'impression de sentir le vent souffler pendant deux heures), parfois pesant pour rendre la pression au sein du couple. Comme devant le précédent, Godland, je ne sais pas trop quoi en penser.
- Mektoub My Love, canto due (Abdellatif Kechiche, 2025) ****. Grand film venant clôturer ce projet fou qui aura donc complètement déraillé. Le délai entre le tournage et ce montage ne manque pas d'interroger et ajoute à l'étrangeté, au flottement du temps (1994-2018-2025 ?) le long d'un récit plus rythmé mais dont on a du mal à préciser les bornes, les étapes (ce départ pour Paris que l'on pense imminent et qui ne viendra jamais). La présence des corps et le naturel des dialogues, ok, mais comment fait-il pour faire tenir comme cela ses séquences, si vives et imprévisibles ? (même le virage dramatique a priori too much débouche sur d'incroyables scènes, à l'hôpital puis en (non) conclusion) Tout cela vient beaucoup sans doute, justement, du montage. En tout cas, terminer ainsi avec autant de croisées de chemins, il fallait le faire.
PS : Si vous hésitez à le voir, ne vous fiez surtout pas aux emballages feel-good de l'affiche, de la bande annonce et des photos d'exploitation, c'est bien plus complexe (sombre) que ça.
Nightswimming
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Laurent dans le vent, L'amour qu'il nous reste & Mektoub My Love, canto due
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Le Cas Richard Jewell (Clint Eastwood, 2019)
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Sans raison particulière, ces dix dernières années, j'ai moins suivi le cinéaste qu'auparavant (seulement vu les corrects La Mule et Juré n°2). A tort au moins pour ce titre-là, qui est remarquable. Le scénario (comme bien sûr l'histoire réelle) est déjà passionnant, description méthodique du broyage d'un individu "moyen" par l'administration fédérale. Assuré d'une telle base, Eastwood peut poursuivre ses réflexions sur l'héroïsme et sur la croyance dans "la loi et l'ordre" en faisant ce qu'il réussit souvent très bien, s'intéresser à l'intimité bouleversée, au quotidien chamboulé. Sa direction d'acteurs et son classicisme de réalisation font alors des merveilles pour donner vie naturellement aux personnages, pour étonner encore de gestes simples, pour suivre un rythme calme mais maîtrisé, pour toucher juste dans les mots, les regards et les attentions. Et le petit clin d’œil vers Altman ne peut que me plaire. Tout de même, il est sidérant de constater qu'aujourd'hui un film d'Eastwood apparaît plus complexe, plus contradictoire et plus humain que la réalité de la politique américaine.
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Évanouis (Zach Cregger, 2025)
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J'ai rattrapé avec ma fille cette belle réussite horrifique de l'année qui vient de passer, où tout est réuni pour satisfaire. La réalisation est à la hauteur pour créer de la tension comme elle est attentive lorsqu'il le faut, pour l'attachement à chacun des personnages. Cregger sait manifestement varier les petits plaisirs, rehaussant par exemple son final sanglant d'étonnants effets comiques simplement à travers sa mise en scène. L'énormité de la résolution de l'énigme est acceptée progressivement, sans problème, grâce à la construction en succession de points de vue différents et habilement lacunaires. Les instants de croisement de ces points de vue permettent l'élargissement plutôt que la répétition, ce qui aboutit à une vraie vision sur une communauté. L'un des avantages du film est qu'il dresse ainsi un constat sur l'inquiétude d'une société sans pour autant plaquer un discours lourdingue. Enfin, dernière condition remplie pour la réussite, la création d'images marquantes et originales. Elles ne manquent pas, à commencer par ces courses folles d'enfants en pleine nuit. Finalement, en partant de choses assez basiques comme la sorcellerie, les cauchemars et l'enfance, Cregger donne l'impression d'un renouveau tranquille, qui plus est en se passant de tout clin d'œil ou référence directe aux modèles du genre.
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Mank (David Fincher, 2020)
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Biopic de prestige netflixien consacré à Herman Mankiewicz, avec le temps de l'écriture du scénario de Citizen Kane comme pivot. Ça met, à mon sens, un bon moment avant de dépasser la "brillante illustration", minimum prévisible avec Fincher. Pendant presque toute la première heure, chaque séquence doit amasser un tas de références, de petits faits connus, de mots célèbres, bref, tout ce qui a tendance à figer ce genre de film biographique. S'intéressant à l'esprit vif d'un scénariste, la réalisation, si "visuelle" soit-elle, donne aussi, au début, l'impression de ne caler son rythme que sur celui des dialogues. Cela finit par devenir plus intéressant à mi-chemin pour deux raisons. Tout d'abord apparaît une dimension politique plus prenante que le simple tableau nostalgique hollywoodien, ce qui permet notamment d'effleurer la question de l'engagement et des convictions personnelles de l'artiste au cœur du système. Ensuite, collant à son protagoniste principal, le film paraît se calmer en faisant du surplace (même en continuant d'insérer des flashbacks), éprouver presque la même fatigue et donc moins chercher à être absolument performant.
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Malmkrog (Cristi Puiu, 2020)
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Sur l'échelle de la difficulté, même si Cristi Puiu n'a jamais réalisé de film "facile", là, on est vraiment sur de la haute montagne, comparable, parmi d'autres exemples pouvant venir en tête, au Francisca de Manoel de Oliveira. En un seul lieu, le cinéaste adapte non pas une pièce de théâtre mais un texte philosophique de Vladimir Soloviev rédigé à la fin du XIXe, "Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion". Long de 3h20, le film consiste en une série de discussions, en français, entre cinq personnages principaux tentant tour à tour de démontrer la validité de leur position respective sur ces sujets. Le texte est si dense, la succession des arguments et contre-arguments si rapide, qu'il est impossible (pour moi en tout cas) de tout assimiler sur une durée si longue. Peu importe, la radicalité du dispositif et la qualité de mise en scène font le reste. Six chapitres de durées inégales sont déroulés, dans une apparente continuité narrative, mais chacun mis en scène différemment : le premier donne à voir une inventive approche théâtrale des compositions, le deuxième rend compte d'actions plus dynamiques (celles des domestiques, présence continue, quasi-silencieuse, pré-révolutionnaire, derrière les maîtres refusant tout effort autre que celui de lever un verre ou une cuillère), le troisième est découpé en champs-contrechamps, et ainsi de suite jusqu'au dernier, en un seul plan séquence où les acteurs sont majoritairement filmés de loin et de dos. L'aridité, Puiu la contrebalance notamment en laissant vivre la profondeur (le travail des serviteurs) et le hors-champ. A quelques occasions, il laisse une erreur ou une hésitation dans un long monologue. Les discussions finissent presque toujours par être perturbées, reportées, interrompues, par un élément extérieur. Mais parfois, on se demande si un bruit ne vient pas tout simplement du plateau. C'est que le film est finalement très mystérieux, d'une part à cause de sa temporalité flottante, entre deux époques, dans l'attente d'un bouleversement historique, d'autre part à cause de plusieurs détails, brèves apparitions, apartés, bruits, non expliqués. La séquence la plus saisissante aboutit à l'assassinat des convives mais sans conséquence pour la suite, ceux-ci reprenant au chapitre suivant le fil de leur conversation. Ainsi, Malmkrog fait souvent penser à Buñuel, dans son obsession théologique et dans ses petites énigmes, tout comme dans sa façon de montrer une classe dominante morbidement cloîtrée sous les regards de ses serviteurs. Il y a même des moutons, non pas en conclusion mais en ouverture.
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Enorme (Sophie Letourneur, 2020)
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Pas mal. Comédie hybride, qui cherche le déséquilibre plutôt que l'équilibre : un personnage qui bouffe l'autre, un cadre carré qui laisse entrer l'improvisation et le documentaire, un mélange de cucul et de trash, une avancée par cases. Au moins, la cinéaste tente des choses, les rate ou les réussit.
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Les Amants sacrifiés (Kiyoshi Kurosawa, 2020)
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Je pensais que Kurosawa avait réalisé un "simple" mélodrame historique. J'étais loin du compte. L'Histoire (le Japon de 1941) est un cadre dans lequel le cinéaste fait entrer énormément de choses, en expérimentant comme à son habitude, peut-être même de façon plus impressionnante ici. On se retrouve à la fois dans un mélodrame, donc, et un film en costumes, une tragédie historique, politique et morale, une réflexion sur la preuve par l'image ainsi que sur la fidélité et la trahison menée sur deux niveaux (le couple et la nation : on navigue alors également entre drame passionnel et espionnage). On frôle aussi, par endroits, l'horreur. Car la mise en scène repose en partie sur le hors-champ, sur ce qui est présent autour par le son (chaque séquence a sa texture sonore), et sur le jeu entre ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas. De plus, l'étrangeté vient de l'assemblage sans transition des séquences, qui ne semblent tenir les unes aux autres que par le fil romanesque et par la présence des personnages tant elles possèdent chacune une force indépendante (les compositions sont presque toujours admirables, que ce soit en plan-séquence ou plus découpé). Ainsi le film avance de façon déroutante au début avant d'y gagner son originalité. Le saut le plus important a évidemment lieu lorsque survient l'épilogue, que l'on pourrait d'abord penser un peu trop rapporté avant que ne s'y déploient des vues de l'enfer et du désespoir, images conclusives absolument magnifiques.
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Dark Waters (Todd Haynes, 2019)
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Film-dossier académique par un cinéaste décidément inégal, sachant faire preuve de sobre élégance, certes, mais en ayant aussi recours, ici, à toutes les conventions (scénaristiques, musicales, esthétiques, rythmiques, psychologiques, actorales) pour dynamiser artificiellement un récit rébarbatif.
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Eva en août (Jonas Trueba, 2019)
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Sur 15 jours d'été, portrait d'une trentenaire madrilène au fil des soirées et des rencontres. Les dates se succèdent à l'écran, sous forme de cartons, mais apparaissent souvent en plein milieu d'un plan : parce que, on le devine, il est minuit. Petite trouvaille qui n'a l'air de rien mais qui, parmi d'autres, font le prix de cette chronique sans événement dramatique. Eva (Itsaso Arana) est au centre, mais aussi, à de nombreuses reprises, sur les bords, pour mieux laisser de la place aux autres et à l'environnement. A un beau travail sur l'espace et la lumière s'ajoute celui sur le son : ambiance, diurne ou nocturne, magnifiquement captée, puis, petit à petit, comme filtrée. On épouse en effet de plus en plus étroitement le point de vue du personnage (la voix off finit aussi par arriver discrètement). Cependant, Eva continue à nous glisser entre les doigts, reste insaisissable, assez mystérieuse, à l'image du film entier.
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La Femme de l'aviateur (Eric Rohmer, 1981)
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La régalade, devant l'un des 4 longs métrages de Rohmer qui m'étaient inconnus. Je ne courais pas spécialement après, et pourtant, par surprise, il se hisse directement parmi mes préférés. C'est le bonheur de la langue, des dialogues, des mots, mais délivrés avec naturel. Toutefois, c'est le côté documentaire qui accroche tout d'abord, avec ce générique sans musique mais aux images de type reportage sur un centre de tri de la Poste. Ce n'est pas un leurre car on ressent tout du long la présence du réel autour des personnages. Les scènes de rues et de cafés sont formidables, avec comme point d'orgue ce plan génial du personnage principal s'endormant à sa table avec la circulation dans son dos, derrière la vitre. Cet état de fatigue est l'une des plus belles idées du film. Elle se rattache à celle de la rêverie (le fondu à l'iris au moment du deuxième assoupissement pourrait signaler une bascule dans une aventure rêvée), tout en étant justifiée par le scénario, qui s'attache à quelqu'un venant de travailler toute la nuit. Un état suspendu, une disponibilité, un quiproquo, et l'intrigue peut se développer au hasard des rencontres (ce n'est pas nouveau mais voir ce genre de Rohmer-là c'est mesurer immédiatement l'importance de la dette du cinéma de Hong Sang-soo). La rigueur spatiale de Rohmer fait merveille lors de la séquence de "filature", d'autant plus plaisante qu'elle ajoute délicatement au parfum policier, hitchcockien, un jeu de la séduction (et beaucoup d'humour). Après ce grand moment, le retour en appartement pour une récapitulation et pour le dénouement peut paraître en deçà, mais ici, au-delà des échelles de plan et du rythme des dialogues, ce sont les deux interprètes qui brillent encore plus. Tous sont très bons mais Marie Rivière et Philippe Marlaud sont extraordinaires. La première n'exprime pas la fragilité et les changements d'humeur seulement par sa voix et son regard mais par ses gestes, ses mouvements de bras, sa façon de porter ses mains vers sa figure ou ses cheveux. Le second traverse le film avec la bonhomie de son visage rond mais sans la moindre mollesse, rendant parfaitement l'ouverture aux possibles, l'accueil des événements plus ou moins provoqués. J'ai appris son tragique destin en me renseignant juste après, ce qui ajoute encore une dimension particulière. En bonus sur le DVD visionné, les dix petites minutes d'échanges (radiophoniques) avec Rohmer explosent tout par la précision dans l'expression conjointe de la théorie et de la pratique du tournage. Double régalade.