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Nightswimming
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L'Invasion (Sergei Loznitsa, 2024)
Durant les deux premières années de la guerre, Sergei Loznitsa a posé sa caméra aux quatre coins de son pays attaqué par la Russie. Dans une rigueur extrême, avec prises de vue fixe, plans longs, aucun commentaire ni témoignage, sont montrés des blocs de la vie quotidienne. Celle-ci est rythmée par les cérémonies (plus souvent funéraires que nuptiales) et les sirènes des alertes aériennes. Sur ces images, un peuple fait corps, que ces corps soient dynamiques ou abimés, dans une société militarisée par nécessité vitale. Le film est une succession d'éclats de réalité qui finissent par former un tout, un hommage impressionnant et concret. -
Exit 8 (Genki Kawamura, 2025)
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Adaptation d'un jeu vidéo dans lequel un personnage doit repérer des anomalies pour pouvoir sortir d'un couloir de métro semblant s'enrouler sur lui-même. Même s'il flirte avec l'horreur, c'est donc un film conceptuel plutôt qu'un film de genre. Il en a les limites, forcé de jouer à la fois sur les répétitions et sur les variations, mais aussi l'audace. L'une de ses qualités est de laisser la porte ouverte à plusieurs interprétations concernant la mésaventure : monde parallèle, dérèglement temporel, plongée dans l'inconscient ou purgatoire ? Après un virtuose plan séquence enclenchant la mécanique infernale, les effets restent relativement simples et efficaces. Le numéro 8 et le ruban de Mœbius ne sont pas convoqués pour rien, tandis que le Boléro de Ravel, si souvent récupéré comme facile appât à spectateurs, trouve ici l'une de ses plus pertinentes utilisations, en ouverture et en clôture d'une œuvre, mineure mais plaisante, avançant en marche répétitive.
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Les Lèvres rouges (Harry Kümel, 1971)
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Entre le film d'art et le produit de série, Les Lèvres rouges ont réussi à se frayer un chemin jusqu'à profiter d'un certain culte. La présence de Delphine Seyrig y est pour beaucoup, quoique l'admirer dans ce rôle d'une comtesse Bathory préservée jusqu'au XXe siècle relève immédiatement de l'évidence. La réalisation de Kümel compte aussi. Elle n'est pas sans défauts mais ceux-ci sont compensés, rattrapés par d'autres idées, ou bien rendus acceptables. Il en va ainsi de l'interprétation inégale, par une distribution internationale, dont les hésitations et les soubresauts s'accordent finalement au thème de l'emprise irrationnelle. La possession s'effectue d'abord lors d'une scène de dialogue extrêmement troublante entre les trois personnages, autour du mythe de Bathory. C'est le point de non retour pour le couple victime. Alors qu'une première scène d'amour, ferroviaire, nous avait été offerte dès le début, ce moment achève de démontrer que l'érotisme sera ici plus original que celui de la majorité des productions équivalentes des années 70. Autre point fort du film, peut-être le plus important : sa localisation. Oostende est vidée de ses touristes et le grand hôtel dans lequel se déroule presque toute l'histoire n'accueille que ces quatre clients et le réceptionniste. Par son sens de la durée, des volumes et de la lumière (on sent vraiment que tout se passe de nuit), Kümel accède à une certaine poésie fantastique. Par l'ambiance "surréaliste belge", on est plus près du cinéma contemporain d'André Delvaux que de celui de Jess Franco, ce qui, moi, me convient très bien.
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Muganga - Celui qui soigne (Marie-Hélène Roux, 2025)
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Un film volontairement conventionnel. Dans ses limites didactiques, Muganga reste intéressant, notamment par la classique introduction du regard-relai pour le spectateur européen, avec le personnage interprété par Macaigne, qui aide à révéler des oppositions sociétales pertinentes. Dans le rôle principal, Bankolé est super.
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La Reconquista (Jonas Trueba, 2016)
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Amusant de progresser à rebours dans la filmographie de Trueba comme je l'ai fait en trois étapes, alors même que l'inversion temporelle est au cœur de cet opus-là. Dans cet univers évoluant par petites variations de film en film, pas étonnant de déceler ici une touchante mise en place pour le futur. En tout cas, Trueba trouve à chaque coup le moyen d'élever son délicat réalisme du temps long par quelques glissements ou surprises narratives.
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Maigret et le mort amoureux (Pascal Bonitzer, 2025)
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Pépère mais pas désagréable. Aucune action, à peine quelques déplacements, ce n'est qu'une succession de rencontres nécessaires à l'enquête du commissaire. L'intérêt, modeste mais pas négligeable, est donc de pister comment chaque face à face est modulé et de profiter de la direction d'actrices et d'acteurs. Sans doute un peu ramolli, je n'ai cependant rien pigé à l'épilogue.
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Marathon Man (John Schlesinger, 1976)
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Je ne me rappelais absolument pas de tout ce qui se passe autour du personnage de Roy Scheider, ni donc de la densité du scénario et de l'éclatement narratif particulièrement opaque de la première demi-heure. La réalisation de Schlesinger est très rentre dedans (assez courant, à l'époque, du côté de l'action hollywoodienne). En conséquence, les scènes-choc sont vraiment percutantes. Mais la contrepartie peut être une "spectacularisation" excessive : par son décor, sa durée et l'intensité des jeux d'interprètes, le face-à-face final en souffre particulièrement. Au-delà des quelques séquences marquantes et de l'intérêt de cette sombre histoire, c'est le réalisme qui frappe toujours, celui avec lequel sont montrées les rues de New York, ville décidément flippante dans ces années-là, avec ou sans nazi.
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The Mastermind (Kelly Reichardt, 2024)
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Pas mal, et donc en deçà de mes attentes. La lenteur du réalisme de comportement de Reichardt ne me semble pas si bien adaptée au genre du film de braquage, même pour y opérer un décalage. Ma nette préférence va d'ailleurs à la dernière partie, celle de l'errance, qui laisse tomber le régime des péripéties et qui laisse affleurer un peu plus d'émotion. Cela confirme chez moi un attachement plus grand à ses films de femmes qu'à ses films d'hommes.
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City on Fire (Ringo Lam, 1987)
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Explosivité du mélange des genres, crayonnage de figures attachantes, compression rendant inutile toute interrogation sur la crédibilité des enchaînements, vivacité d'une réalisation qui plonge dans la réalité bouillonnante de Hong Kong plutôt qu'elle ne cherche l'effet pour l'effet.
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Tristana (Luis Buñuel, 1970)
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Film d’un autre retour provisoire en Espagne (encore sous le franquisme mais dans sa dernière phase), Tristana a beau être l’un des classiques de Buñuel, il me semble toujours l’un des plus difficiles à appréhender, intraitable par ses préoccupations déployées sans aucune volonté de séduction. « Triste Ana » dit lui-même Don Lope dans l’un de ses moments d’abattement. Buñuel filme à Tolède un nouveau récit d’enfermement, au sein d’appartements où s’impose la lourdeur d’une décoration faite de marron, d’ocre et de vert, ou dans des rues d’une remarquable étroitesse délimitées par des constructions dont on ne voit jamais les toits. Pas de ciel non plus, donc. A cela s’ajoute encore le noir du deuil porté par Tristana, noir qu’elle ne quittera que pour mieux le retrouver dans la dernière partie. On sent que Buñuel a mis beaucoup de lui-même dans cette adaptation, notamment à travers le personnage de Don Lope, que l’on peut voir (beaucoup l’avançaient à l’époque) comme le vieillard que le cinéaste craignait de devenir. Cousin du Francisco de El, Don Lope ne peut toutefois en reproduire totalement l’emprise sur sa femme pour cause de trop grandes contradictions morales : tuteur de Tristana, il veut en être alternativement le père et le mari ; il est contre tout travail mais reste attaché à celui qu’assure sa domestique ; permettant la fuite d’un voleur, il n’adresse pas moins des amabilités au commandant de la police ; dégoûté par l’argent, il accepte volontiers l’héritage familial ; contempteur des superstitions catholiques, il finit par boire le chocolat chaud avec les curés ; à sa femme, il propose la liberté mais dans les limites imposées par lui. Difficile de faire plus ambivalent (alors que Tristana, elle, s’impose constamment de choisir entre deux choses ou deux chemins). Obstacle supplémentaire, d’un bout à l’autre, Fernando Rey arbore un épais masque de vieillesse (alors qu’il n’a que 52 ans lors du tournage). Le visage de Catherine Deneuve, lui, s’endurcit au fur et à mesure, bientôt maquillé de noir. Tristana se retrouve prise au piège. La tragique amputation de sa jambe droite n’altère évidemment en rien son pouvoir érotique. Ce sont plutôt les faiblesses de ses trois partenaires qui la précipite à terre. La scène de l’exhibition volontaire de son corps la montre d’ailleurs au plus haut, au balcon de sa porte-fenêtre, seul moment du film où la lumière semble se réchauffer, éclaircie qui fait dire que Tristana aurait mérité un bien meilleur destin.