Bien qu'il nous soit strictement impossible de deviner ce qui va se produire dans ce dernier épisode, les deux précédents indiquent déjà un final particulièrement dramatique, à travers des phrases du dialogue et d’autres éléments dont le plus marquant est le "Non !" préventif formulé avec les bras par le géant à l’attention de Cooper lorsque Annie lui annonce son intention de participer au concours de Miss Twin Peaks. Lynch, Frost et leurs coscénaristes savent qu’ABC jette l’éponge. A Lynch, donc, d’en finir "une bonne fois pour toutes", lui qui est à la fois déçu de l’arrêt forcé et terriblement frustré de n’avoir pu réaliser aucun des 14 épisodes qui ont constitué le second arc narratif de la série après la révélation du nom du meurtrier de Laura Palmer.
L’épisode dure 48’30. Il s’ouvre en plan serré sur Lucy et Andy, seul couple de tous ceux de Twin Peaks à voir au final son amour conforté, comme protégé par leur pureté d’âme. Dans le bureau d’à côté, Cooper, lors d’une longue séquence de déduction, trouve et expose les conditions d’ouverture du passage recherché vers l’autre dimension. Dans la forêt, Windom Earle entraîne sa prisonnière Annie vers la Black Lodge. Visuellement, c’est le jeu esthétique cher à Lynch de la lampe trouant l’obscurité profonde et éclairant crûment soit les arbres, soit les visages. Puis vient le premier travail extraordinaire sur les angles et les volumes dans le salon de Ed et Nadine étrangement "déformé", et la révélation terrible du retour à l’état "normal" de cette dernière qui brise d’un seul coup l’espoir d’une vie nouvelle pour son mari. Ça a commencé depuis à peine dix minutes et déjà un coup de tonnerre. Ils vont s’enchaîner. On se retrouve ensuite chez les Hayward, où Ben Horne, maintenant voué à la bonté et à la vérité, provoque paradoxalement un nouveau drame : paniqué à l’idée de la dislocation de sa famille, le Dr Hayward lui éclate le crâne contre sa cheminée. Exit Ben ! Petite respiration (mais dans la pénombre) : chez sa sœur Catherine, Andrew récupère la clé mystérieuse, sous les yeux de Pete. Retour sur Cooper et Truman qui trouvent le pickup volé par Windom Earle dans la forêt puis le lieu aux douze sycomores.
Cooper pénètre seul dans le cercle et passe dans la Black Lodge. Rideaux rouges, sol zébré, stroboscope, danse du nain, Jimmy Scott qui est là et qui chante "Sycamore Trees"... C’est le point de bascule, à la 17ème minute. La scène est pour nous assez courte mais dehors, il fait jour et Truman dit à Andy, qui vient de le rejoindre : "Cela fait dix heures qu’il est là-dedans" (fabuleux moment où Truman ne détourne pas le regard du point de passage et répond de plus en plus lentement et machinalement aux questions de son adjoint). Contre toute règle narrative, sans aucune transition, Lynch nous propulse alors dans un lieu que n’avons jamais vu en vingt-neuf épisodes, la salle des coffres de la banque de Twin Peaks, ouvrant cette séquence sur une femme endormie et un homme grabataire qui nous sont totalement inconnus. Audrey arrive et fait l’activiste en s’enchaînant à la grille. Puis débarquent Andrew et Pete. En grand angle, au rythme des hésitations et des pas d’escargot du vieil employé, sans autre accompagnement sonore que le bruit des talons, la séquence est étirée de manière insensée. Et elle se clôt par l'explosion vengeresse à l’encontre d’Andrew, en troisième coup au cœur à la suite, faisant manifestement deux victimes collatérales parmi les plus attachantes de la série, Pete et Audrey. S’ensuit un court répit au Double R Diner, où Bobby et Shelly reprennent leur roucoulade. Mais aussitôt surgit de nulle part Sarah Palmer, pour délivrer un message de la part de Cooper (reçu par quelles voies/voix ?) au Major Briggs : "Je suis dans la Loge Noire avec Windom Earle. Je vous attends."
On revient alors dans la loge et, pour ainsi dire, on n’en sortira pas. De la 29ème à 44ème minute, on y passe un quart d’heure d’affilée, soit le tiers de l’épisode. Manière jamais vue de conclure une série télévisée populaire. Glissements de caméra, perturbation de l’espace et du temps, enfilade de pièces identiques délimitées par les rideaux, défilé "d’amis" dédoublés, variations violentes de lumière, formules énigmatiques, cris atroces et silences, prononciations altérées par enregistrement et lecture inversés, visions trompeuses et présences vraies, substitutions permanentes, course poursuite avec double maléfique... A peine une poignée d’éléments peuvent faire office d’information : Windom Earle est puni pour son orgueil et Bob lui vole son âme ; Annie est entre la vie et la mort. Cooper finit par réapparaître au dehors, à côté d’Annie inconsciente. Restent alors seulement trois minutes d’épilogue, où le retour dans le cadre chaleureux de la chambre d’hôtel ne fait illusion que quelques secondes, avant la confirmation du pire, qu’il était impossible de concevoir.
Au cœur de la séquence de la Black Lodge, de tous les détails qui la composent, il en est un qui compte évidemment bien plus que les autres, cette incroyable réplique de Laura adressée à Dale : "Je vous reverrai dans 25 ans". Que la promesse ait été tenue, qu’il se soit effectivement passé quelque chose 25 ans plus tard, a transformé une série déjà culte en expérience artistique absolument unique. Mais c’est un mystère (à moins qu’il ait été levé en 2017, je n’en sais rien) : pourquoi faire entendre cela à l’époque ? d’où vient cette idée ? pourquoi indiquer un délai aussi long et précis ? était-ce déjà pour s’offrir une possibilité de retour lointain ?
Il y a chez Lynch un avant et un après "Beyond Life and Death" (titre donné a posteriori à l’épisode). Tout d’abord, il nous a perturbé, voire choqué, en montrant que les personnages de "bons" n'étaient plus protégés. Ensuite, sur le plan formel. Sailor et Lula, terminé au moment où démarrait la série, est encore, comme les précédents, un film qui file droit malgré les stupéfiants soubresauts qui l’agitent. Dorénavant, Lynch, à l’exception d’Une histoire vraie, ne créera que des films brisés, traversés de larges césures, assemblés en séquences disjointes et ouvrant des infinis interprétatifs. Ironiquement chez quelqu’un symbolisant la "magie du cinéma", c’est donc dans ce travail pour la télévision que l’on peut trouver le point de passage le plus important. Le cœur battant de son cinéma, ce serait l’entrée de Dale Cooper dans la Loge Noire (qui bien sûr est rouge). L’épisode a été diffusé en 1991. 26 ans après arrivait Twin Peaks : The Return (des soucis de production ayant retardé d’un an le rendez-vous). 20 ans avant, Lynch débutait la très longue aventure d’Eraserhead.
J’ai rappelé dans mon bouquin que l’œuvre cinématographique d’Altman s’ouvrait et se refermait en parenthèse musicale. Mais si les deux s’estimaient, mettre leur carrière en parallèle ne donne pas grand résultat, au-delà des très troublants échos de Trois Femmes dans Mulholland Drive. Prenons plutôt Buñuel. Lui, il ouvre son cinéma avec la coupe au rasoir d’Un chien andalou et le referme avec la reprise de la robe déchirée dans Cet obscur objet du désir. Entre le flottement du corps de Jack Nance dans Eraserhead et le cri déchirant de Laura Palmer au final de The Return, même si l’on est ici et là dans une indécision temporelle et spatiale, il est moins aisé de rapprocher les deux extrémités que dans les deux autres cas évoqués. Plutôt que de prendre en compte ces deux bouts pour envisager l’œuvre qui s’étend entre eux, mieux vaudrait alors se concentrer d’abord sur son milieu, ces quinze minutes passées dans la Black Lodge, pour ensuite la déplier.