(Henry King / Etats-Unis / 1947)
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Dans les années 50/60, Henry King, qui était à la fin d'une prolifique carrière entamée au temps du muet, passait généralement pour un cinéaste académique ou au mieux pour un artisan consciencieux. Son oeuvre a par la suite été sérieusement re-évaluée par quelques critiques, certains le plaçant même auprès des plus grands réalisateurs de l'âge d'or hollywoodien. Il faudrait donc certainement voir un jour, au hasard, Le brigand bien-aimé (avec Henry Fonda et Tyrone Power en frères James), La cible humaine, Le cygne noir... , d'autant plus que ce Capitaine de Castille (Captain from Castile) aiguise particulièrement la curiosité. Ce film d'aventures se révèle même être, tout simplement, l'un des meilleurs du genre.
Dans l'Espagne du début du XVe siècle, nous voyons le beau Pedro de Vargas et toute sa noble famille tomber dans les griffes de l'Inquisition. La mort de sa jeune soeur, soumise à la "question", le pousse à se venger de leur tortionnaire, à s'évader et à partir, en compagnie de son ami Garcia et de Catana, une fille de taverne, pour le Nouveau Monde. Il participe donc à la Conquête, aux cotés de Cortez. Le récit, émaillé de nombreux rebondissements et empruntant quantité d'éléments au mélodrame, raccroche bien le film au genre. Plusieurs composantes lui donnent cependant une singularité affirmée. Dès l'introduction, une chasse à l'esclave à l'aide de deux molosses canins, il semble évident que l'ambiance ne sera pas festive. Henry King filme la quasi-totalité de son histoire en décors naturels, utilisant une magnifique lumière de fin du jour et des éclairages subtils pour les scènes intérieures. Le réalisme, le cinéaste l'obtient également par des petites touches comportementales (voyez le chuchotement charmeur que Cortez adresse en passant, en plein discours guerrier, à sa traductrice à propos de son collier), en dirigeant parfaitement ses comédiens, tous remarquables. Dans le rôle de Vargas, Tyrone Power, acteur fétiche de King, est d'une modernité étonnante. Sa mélancolie semble contaminer tout le film. Jean Peters (qui sera notamment La flibustière des Antilles de Tourneur) fait ici ses débuts à l'écran et a bien plus que son vertigineux décolleté à offrir. Le moment de la déclaration d'amour, brillamment reporté jusque là par King, arrive magnifiquement, passant par la mise à jour d'un sortilège et une danse sensuelle (rendue touchante par le fait que manifestement, les deux acteurs ne sont pas de grands danseurs, mais qu'ils arrivent à faire passer toute l'intensité de l'instant). Surtout, une séquence proprement sublime suit peu après. Dans l'attente d'une révolte indienne, scandée par les tambours environnants, Catana, Garcia et Vargas se reposent à l'ombre de leur habitation. Vargas, épuisé, s'endort dans les bras de Catana. Elle déclare alors à Garcia qu'elle porte dans son ventre un enfant de son homme, qui l'ignore encore pour l'instant, et lui fait part de ses espoirs. Une musique s'élève, le visage de Jean Peters s'illumine, mais les tambours sont encore bien perceptibles...
Cette inquiétude diffuse qui émanne des personnages, elle s'accorde avec le sentiment plus général de la perte d'une certaine innocence. La seconde guerre mondiale n'est terminée que depuis peu : l'arbitraire et la violence des exactions des inquisiteurs les rapprochent des nazis, comme le montre la scène saisissante de la mort de la soeur (composée entièrement sur la profondeur de champ, de l'inquisiteur de dos au premier plan, jusqu'à la petite porte du fond, d'où parviennent les cris de la malheureuse, et entre les deux, le père, la mère et le fils, immobilisés par les gardes et bientôt foudroyés en deux phrases sêches : "La fille s'est évanouie" puis "La fille est morte"). Sans les états d'âmes habituellement prêtés aux héros, Vargas accomplira sa vengeance brutalement, embrochant de son épée son adversaire désarmé, dans la pénombre de sa geôle. Quand le film aborde les rivages des Amériques (subitement, faisant l'économie du moindre plan de traversée), il insiste autant sur la grandeur des conquistadors que sur la bassesse de leurs motivations. Le personnage de Cortez (interprété par Cesar Romero) est à cet égard assez fascinant : militaire à la psychologie complexe, surtout attiré par les belles femmes et l'or de ses interlocuteurs.
Henry King oppose clairement la religion personnelle à celle qui se met au service d'un groupe totalitaire. C'est cette réflexion (et le réalisme historique et géographique) qui fait passer plus facilement les bondieuseries assénées par le personnage positif du prêtre accompagnant les conquistadors. De même, malgré le plan final, la Conquète n'est pas vraiment glorifiée. Certes, on voudrait que Vargas ouvre entièrement les yeux, rejette complètement l'imposture du christianisme, prenne conscience de la violence faite aux indigènes. Les scènes finales, aux rebondissements expédiés un peu trop vite (mais le film dure déjà plus de 2 heures), ne prennent pas ce chemin. Il n'empêche, aussi bien dans la bonne société espagnole que dans la glorieuse armée colonisatrice, quelque chose cloche, on l'a bien senti. Réelle intension du cinéaste ou interprétation personnelle ?
Une petite note pour un petit film. Pascal Thomas adapte Agatha Christie et lance Catherine Frot et André Dussolier (moyennement crédible en colonel) dans une enquête autour de vieilles dames séniles et de meurtres d'enfants. Si le duo de têtes d'affiche marche assez bien, si l'ensemble se démarque du non-cinéma que propose la majorité des comédies françaises contemporaines, si la transposition du roman en Haute-Savoie se fait sans heurts et si le début est relativement amusant, le film s'étiole petit à petit pour nous laisser dans l'indifférence totale. Les dialogues et les réparties commencent par séduire dans les premières scènes avant de révéler de plus en plus leur aspect vieillot (ces gags d'un autre âge, autour d'allusions sexuelles qui n'en sont pas, ou ces jeux de mots sinistres tels que ce "Monsieur Livingstone, je présume ?", répété deux fois). L'intrigue, avec ses fausses pistes incessantes, ses multiples personnages inquiétants, au lieu de donner l'impression d'une grande complexité narrative, déroule un long catalogue répétitif, terriblement bavard et tarabiscoté, rendu incompréhensible par son manque d'intérêt (une source fiable et très proche de moi me souffle que ce résultat, obtenu aussi par les séries policières télévisées du genre Hercule Poirot, n'est pas du tout le même lors de la lecture des romans de Christie). Le virage fantastique de la dernière partie n'arrange pas les choses. Revoir sur un écran Geneviève Bujold est un plaisir, mais lui faire rejouer en chemise de nuit Obsession, 30 ans après DePalma, est une idée d'un goût douteux.
Oh le beau film que voilà !
Je le dis d'emblée, Sydney Pollack est pour moi un cinéaste estimable, réalisateur de bons films, mais jamais transcendants. Ce Jeremiah Johnson, après lequel je courrais depuis longtemps, à priori meilleur film de son auteur, ne me fait, malheureusement, pas revoir mon jugement, aussi agréable ce (faux) western soit-il à regarder. Jeremiah Johnson, venant de nulle part, décide de mener la vie rude, dangereuse et solitaire, de trappeur. Son périple montagnard sera l'occasion de rencontres insolites avec d'autres chasseurs et plusieurs tribus indiennes. Un foyer se constitue après son mariage forcé avec une squaw et l'adoption d'un garçon dont la famille de colons, à l'exception de sa mère rendue folle, a été massacrée. L'aspiration idyllique à l'harmonie ainsi réalisée est cependant bientôt brisée. Johnson, entraîné dans un cycle de violences, refait son chemin à l'inverse, croisant une seconde fois les mêmes personnes et disparaissant, auréolé d'une dimension quasi-mythique.
Si le nom de Robert Enrico fait pas mal frémir à cause du Vieux fusil, de Au nom de tous les miens, de Zone rouge ou de La Révolution Française, il faudrait se pencher sur ses débuts, de La rivière du hibou (1962) aux Aventuriers (1967), où il tentait une approche physique, ample et singulière du cinéma, avec en tête le classicisme hollywoodien.
C'est (presque) la passe de trois pour Allen (ou le hat trick, puisque nous sommes à Londres).
Lee Shin-ae, accompagnée de son petit garçon, quitte Seoul pour Miryang, petite ville dont était originaire son mari, mort dans un accident de la route. Elle s'acclimate plus ou moins, malgré le peu d'enthousiasme des habitants du coin, mais l'enlèvement et la mort de son enfant vont l'entraîner, de temples religieux en hôpitaux, aux confins de la folie.
Décidément, entre Woody Allen et David Cronenberg, Londres semble inspirer actuellement les grands créateurs. Et toujours, les cadavres s'amoncellent.
Suite des pérégrinations londonniennes de Woody Allen, après Match point et avant Le rêve de Cassandre. Match point, par la noirceur de son propos, sa violence et l'absence de tout bon mot dans le dialogue, ressemblait bien peu aux films précédents de l'auteur. L'oeuvre, remarquable, laissait le spectateur inquiet : si même Woody Allen se met à faire des films noirs, où va-t-on ? Si Scoop nous plonge à nouveau dans une histoire de meurtres, il signe un retour d'Allen à la franche comédie, dans la lignée des enquêtes criminelles légères de Meurtre mystérieux à Manhattan et du Sortilège du scorpion de jade, soit l'une des branches les plus savoureuses de sa filmographie.