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Film

  • Fjord (Cristian Mungiu, 2026)

    ***

    Je pensais que ce serait sans moi. Parce que j'ai aimé de moins en moins le cinéma manipulateur de Mungiu. Et parce que ça commence à bien faire le "dos à dos". Mais, esprit de contradiction, il me semble que Fjord, c'est autre chose. Sa problématique et sa densité prêtent à la récupération, c'est vrai, et ça n'a pas manqué. Mais pour ma part (et chaque spectateur semble sortir de projection avec un ressenti différent), je n'y ai pas tellement vu de mise en miroir de deux périls et moins encore une charge envers une société qui se perdrait dans le "wokisme". A mes yeux, ce n'est pas un choc culturel qui est organisé ici, mais l'exposition d'un cas personnel, très particulier, qui "dérape" faute d'outils de compréhension (la langue, les procédures), à petites doses produisant de grands effets. Jusqu'à l'implication des politiciens roumains, mais qui sont ridiculisés, justement, par la récupération qu'ils opèrent (ce sont eux, d'abord, qui "orientent" l'affaire vers le conflit culturel). Dans l'engrenage, les longues séquences de procès gagnent leur utilité. Il s'agit moins de trancher sur une culpabilité ou de distribuer les points entre la famille traditionaliste et l'institution judiciaire inflexible que de mettre la loi à l'épreuve, de voir comment elle s'en sort face à ce cas. Bien sûr, on peut dire aussi que Mungiu sait pertinemment à quoi s'attendre, sur le fond et sur la forme. Sa mise en scène ne se débarrasse jamais totalement d'un certain sadisme qui fait toujours craindre le pire (et qui lui "facilite" le travail pour installer du mystère ou de l'ambiguïté) : ellipses, fins de séquences brutales, dialogues et comportements cachés au spectateur, compositions aussi belles que menaçantes (le fauteuil en bout de jetée), cadrages inquiétants (les sauts des ados depuis les fenêtres très hautes), leurres dramatiques. Mais cette fois-ci, je me suis senti beaucoup moins prisonnier (il faut d'ailleurs mettre à son crédit cette idée de double avalanche qui ne débouche sur rien de spécial mais qui servira de prétexte au réveil des enfants). Au bout d'un moment j'ai même trouvé assez admirable cet art de créer un réseau de relations entre autant de personnages, tous magnifiquement interprétés. L'échec final n'est pas celui d'un Etat qui serait à la fois trop accueillant et trop progressiste (ou, inversement, masquant son intolérance). D'ailleurs, cqfd, ce sont les enfants qui trinquent d'être encore une fois si peu consultés et écoutés.

  • Memory of Princess Mumbi (Damien Hauser, 2025)

    **

    Décousu et inégal mais original. Faux documentaire sur le tournage d'un film tel qu'il pourrait se faire dans les années 2090 et vrai travail de deuil et d'amour, cette fragile œuvre d'anticipation nous trimballe entre l'Afrique et la Suisse, aux trousses d'une princesse fugitive et de son amant. Le geste est à la fois très intimiste et très ambitieux, nous parlant de la permanence des sentiments humains par delà les siècles agités. C'est surtout une réflexion ludique sur le cinéma, le pouvoir des images, leur mémoire et leur vérité... et le rapport à l'IA. L'IA qui est utilisé ici 1) pour une bonne raison, palier au manque de moyens, et 2) dans le seul but qui vaille vraiment, décupler l'imaginaire.

  • Naked (Mike Leigh, 1993)

    ****

    Revu pour la première fois depuis sa sortie ce grand film terriblement inconfortable de Mike Leigh. Il était souvent présenté à l'époque comme une comédie ("noire" était-il à peine précisé) mais le colis est non seulement piégé, il explose à la gueule dès la première séquence, viol perpétré dans une ruelle de Manchester par le "héros" Johnny. On commence mal à l'aise et on n'en sort pas indemne, un peu claudiquant comme Johnny. Tous les rapports sont viciés, la tchatche finit toujours par blesser, le sexe ne se vit jamais sans violence. Tout le monde est désespéré, la lutte des classes n'est même plus un sujet puisque là-haut, ils ne valent pas mieux. La preuve : le riche Jeremy, devenant peu à peu une sorte de double de Johnny, est le pire de tous. On a le choix entre le bon salopard et le mauvais salopard. Si des réparties et des situations prêtent effectivement à rire, l'ambiance tend parfois vers le film d'horreur, le slasher glauque et oppressant (Johnny fait une référence assez marrante - mais forcément dénigrante aussi - à Psychose). L'horizon, c'est l'Apocalypse (alors prévu pour 1999), annoncé par le héros prophète incapable de se contenir dans ses gestes et dans sa parole qui submerge, qui agresse, qui éreinte. Elle est parfois brillante et parfois impossible a suivre (scène avec le veilleur de nuit). Naked est inconfortable parce qu'on y trouve la même cruauté que chez Peter Greenaway mais sans la mise à distance permise par l'esthétique. La possibilité d'une distance existe cependant mais dans un registre hyper-réaliste, elle est infime, et c'est à nous de la repérer et de nous y glisser pour nous protéger de la violence du film. Il y a plusieurs manières. L'art théâtral de Mike Leigh, qui donne à la fois l'impression d'un récit improvisé (donc imprévisible) et très construit. L'excellence des interprètes qui oscillent entre naturalisme, caricature et liberté, David Thewlis en tête bien sûr. La gestion discrètement colorimétrique différenciant chaque séquence. La dimension mythologique ou biblique donnée à ce voyage en enfer (au-delà des références littéraires directes, on parle de revenir à la maison, tout le monde semble de passage, la question du toit pour la nuit est lancinante, personne ne semble habiter vraiment là où il vit). L'humour, oui, peut-être, mais alors sans oublier qu'il ne peut exonérer d'un examen de conscience pour toutes les horreurs formulées et toute la violence produite. Enfin, pour ma part, je choisirais la physiologie du corps humain, presque l'autopsie : Johnny se dit fasciné et inquiet devant ce mécanisme, cette "usine rose et humide" dont on n'entend ni ne voit le fonctionnement. Mike Leigh nous plongerait alors dedans et ce n'est pas joli-joli, "naked", au-delà du "nu".

  • Dunkerque (Christopher Nolan, 2017)

    ***

    Ma fille ayant aimé, contrairement à moi, L'Odyssée, nous avons regardé le seul film de Nolan qui m'ait plu jusque-là (sur six ou sept au total). La revoyure ne m'a pas fait changer d'avis. C'est ici, à mon sens, que se justifie le mieux son proverbial triturage du temps. Les trois longueurs (une semaine autour de la plage, une journée en bateau, une heure en avion) sont égalisées par le montage (faussement) alterné pour finir au même point. L'originalité de ce traitement convient bien à l'approche chorale, en montrant tous ces hommes qui vivent le même événement mais pas sur la même durée, et il convient également pour rendre compte d'un chaos (alors que dans les autres Nolan, les lignes narratives sont inutilement compliquées). Je l'avais oublié mais le film est au taquet du début à la fin. Ce n'est pas de tout repos mais le compteur ne dépasse pas une heure trois quarts, générique compris. L'efficacité y est redoutable, "triplée" par l'enchevêtrement des récits. En quelques occasions, dans certaines séquences ou entre elles, le montage de Nolan me semble peu compréhensible, mais dans la tension perpétuelle, ça passe (beaucoup mieux que dans L'Odyssée en tout cas, où j'ai eu l'impression que quantité de plans ne raccordaient pas, pour une raison ou un autre). De même, la musique de Hans Zimmer a le bon goût de parfois se transformer en simple tic-tac. Tous les interprètes sont bons, même Branagh. Enfin, le principal mérite de Dunkerque est de n'être qu'un film d'actions : course haletante, espoir de répit ou de délivrance, fermeture d'un piège... Pas besoin de dialogues, ou si peu. Tant mieux, car dès qu'ils sont plus présents, comme forcément dans le segment du petit bateau qui mobilise trois personnages déjà liés entre eux, la lourdeur pointe son nez. Toutefois, la gravité un peu pesante est bien plus acceptable dans ce cadre historique, dans ce genre-là, dans ce laps de temps d'urgence, que dans les autres gros machins du réalisateur.

  • Les Filles (Sumitra Peries, 1978)

    ***

    C'est le premier film sri-lankais réalisé par une femme (épouse de Lester James Peries, cinéaste dont je n'ai malheureusement toujours pas vu un seul film) et il est remarquable. Il renseigne déjà sur la société de l'époque (ou plus précisément, dix ans auparavant, puisque le récit est un retour en arrière) de façon réaliste et attentive. A travers le portrait d'une jeune fille au bonheur sacrifié, de nombreuses thématiques sociales sont mises à jour. Plusieurs verrous sont pointés ou au moins évoqués : différences de classes, impunité masculine, traditions oppressantes, colonialisme britannique... La grande qualité du film est d'en faire prendre conscience à partir des personnages, de leurs émotions, de leurs dialogues, de leurs activités. Ces "messages" semblent naître de la fiction plutôt que d'une démarche lourdement didactique. C'est que l'on a vraiment là une chronique, jamais insistante, toujours sensible et délicate (même si la violence et l'injustice la sous-tendent). La lenteur générale n'est pas gênante tant la mise en scène est vibrante, pleine d'idées visuelles à la fois naturelles et dynamiques (très belle photographie, jeu des blancs dans les scènes de lycée ou, au contraire, d'amorces en multiples branchages dans celles des alentours de la maison). Le récit, quant à lui, est toujours surprenant, parfois rythmé par des chansons ou suspendu en rêveries.

  • Twin Peaks, épisode 8 (David Lynch, 1990)

    A la revoyure, on en est là et je me dis qu'il s'agit d'un tournant dans la série. Il y a une certaine logique puisqu'il s'agit du premier épisode de la deuxième saison. En France, la diffusion de la série avait démarré avec retard, à peine un mois avant qu'elle n'arrive à son terme (provisoire) aux États-Unis. Sur la Cinq, nous avions alors vu les deux saisons dans la continuité, au contraire des américains qui avaient dû laisser passer un été entier entre les épisodes 7 et 8 : ils se sont donc demandés pendant quatre mois non pas "qui a tiré sur J. R. ?" mais "qui a tiré sur Cooper ?".

    Lynch réalise donc lui-même l'épisode de rentrée et il veut marquer le coup. Dans la saison 1, les différences entre les épisodes ne sautent pas aux yeux. Certes, signés Lynch, le pilote (numéroté 0) pose avec maestria le décor, les personnages et l'ambiance, et le n°3 contient au moins deux séquences qui ne peuvent que lui appartenir : la course affolée de Bobby et Mike dans les bois essentiellement visualisée à travers les effets lumineux de leur lampe de poche et bien sûr le rêve de Cooper qui l'entraîne pour la première fois dans la "red room". Pour autant, l'ensemble de la saison est harmonisé. Les autres réalisateurs jouent eux aussi de l'humour absurde et osent les cadrages originaux. Lynch, quant à lui, se garde encore de tout secouer sur les plans narratif et esthétique.

    Il me semble cependant qu'il prend un virage avec, donc, ce huitième épisode, où il expérimente beaucoup plus librement. Les fluctuations de qualité observées dans la saison 2 ont des raisons connues, parmi lesquelles la pression du diffuseur pour révéler au plus tôt l'identité du meurtrier et les difficultés pour le cinéaste, pris par d'autres projets, de tout superviser. Hypothèse à confirmer au fil de ces revoyures : cela tiendrait aussi au fait que lorsque Lynch est aux commandes, il va si loin dans ses expériences que les autres ne peuvent plus suivre (ils n'ont pas les capacités ou simplement, ils n'ont pas la même latitude que le co-créateur). Qu'y a-t-il de nouveau dans la mise en scène de cet épisode 8 ? Essentiellement l'introduction d'un temps étiré. Déjà, l'épisode dure exceptionnellement 90 minutes et non 50 comme tous les autres. Mais c'est surtout la durée des séquences qui augmente sensiblement.

    La première nous montre logiquement Cooper gravement blessé par balles, inanimé sur le sol de sa chambre 315. C'est là qu'arrive le vieux garçon d'étage, lent et sourd. Il tente de communiquer avec Cooper sans se rendre compte que celui-ci est mourant. Le drôle de suspense s'installe (mais bon sang, il ne va pas percuter et alerter les secours ?!?) et va durer plus de 4 minutes, le vieillard revenant sur ses pas depuis le couloir, dans l'embrasure de la porte, non pas une mais deux fois. Et Lynch prolonge, dans la continuité, avec l'apparition du géant formulant ses trois énigmes à Cooper. Après le temps, c'est l'espace qui est ici travaillé, par les changements de lumière, les positions, les angles et les focales. Bien que l'on n'ait pas bougé de la chambre, ce même décor semble tout à coup remodelé à vue.

    Quelques minutes plus tard, on tient l'un des grands moments comiques de la série, lorsque Andy, se précipitant pour prévenir Cooper devant chez Leo, marche sur une planche qui bascule et le cogne en pleine poire. Sous le choc, il semble se livrer à une danse ralentie, sur ressorts, presque débile. Lynch étire là le burlesque plus que de raison. Il multiplie les plans sur l'acteur, justifiant en partie seulement cette élasticité par l'échange à distance entre Cooper et Albert, qui arrivait à ce moment-là, ainsi que par la découverte fortuite de cocaïne sous la planche ainsi soulevée.

    Étirement encore lors d'une discussion à l'hôpital (agression, assassinat, blessure, suicide : dans cet épisode, c'est l'hécatombe), entre Cooper et Ed qui lui raconte son histoire de couple avec Nadine. Cette fois, la durée sert à trouver un singulier équilibre : l'émotion est sincère entre les deux hommes mais en face d'eux, Albert a toutes les peines du monde à réfréner un fou rire. Étrange cette fois de montrer ces deux types de réaction concomitamment (des réactions que l'on peut toutes les deux comprendre : selon le point de vue en effet, le récit peut-être perçu comme touchant ou un peu ridicule).

    Lynch commence en fait à creuser l'idée de malaise. Même chose lorsque Donna rend visite à James en prison. Elle a brusquement changé : elle fume, arbore les lunettes noires de Laura et fait preuve d'une sensualité agressive. La séquence vient confirmer ce que l'on pressentait : Laura, par-delà la mort, est en train de les vampiriser un à un.

    Jusque-là, des personnages pouvaient nous apparaître brusquement sous des jours inattendus, mais cela relevait du retournement policier, de l'incroyable révélation d'un double jeu. C'est maintenant différent : on les voit en train de changer, et cela grâce à cet étirement des séquences. C'est évident avec Donna comme avec le Major Briggs, dans cette autre scène émotionnellement déstabilisante où le militaire décoré raconte longuement à son fils Bobby une vision nocturne infiniment affectueuse qui va bouleverser ce dernier et apaiser leurs rapports auparavant conflictuels.

    On l'a souvent dit, la grandeur de Twin Peaks vient aussi du son, et des géniales compositions de Badalamenti. Le malaise déjà sous-jacent, il suinte franchement dans la séquence du dîner organisé par la famille Hayward à l'attention du couple et de la nièce Palmer. Et il est essentiellement dû à l'utilisation de la musique. On a déjà admiré, là où l'on en est, la façon dont les différents thèmes de Badalamenti sont liés, entremêlés, transformés. Ici, la jeune Hayward joue du piano et on chante, on dit un poème, mais il y a toujours un thème qui continue à couver, un synthé qui mine tout ça par en dessous. Puis ce pauvre Leland (dont les cheveux sont devenus blancs dans la nuit) entonne un joyeux et tonitruant "Get Happy" mais en chantant de plus en plus vite, sans que la fillette puisse suivre son tempo, avant qu'il ne s'écroule.

    Ce ne sont plus seulement la bizarrerie de plusieurs comportements, l'importance de l'intuition ou la multiplication des phénomènes a priori irrationnels qui provoquent les décalages, ce sont les séquences elles-mêmes qui déraillent. Le dérèglement s'opère dorénavant au cœur de la narration. Lynch, qui a même pu rendre étrange le moment hyper-conventionnel de la récapitulation à l'adresse du spectateur par la présentation de ses brefs plans de flashbacks en fondus enchaînés et en surimpression d'un panoramique sur des cookies et des tasses de café, peut alors conclure sur les terrifiantes remontées de mémoire de Ronette, alitée dans l'hôpital déserté, soumise à des éclairs visuels d'une violence encore jamais éprouvée à ce stade de la série.

  • Le Moine (Ado Kyrou, 1972, Francisco Lara Polop, 1990, Dominik Moll, 2011)

    *

    Trois adaptations cinéma du "Moine", à la suite de ma lecture du roman de Matthew Gregory Lewis (j'avais déjà vu la première, pas les deux suivantes) :

    - En 1972, c'est Ado Kyrou qui s'y colle, en reprenant le scénario que Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière avaient rédigé huit ans plus tôt sans pouvoir le tourner. Puisque le livre fut écrit en pleine tornade révolutionnaire, cette adaptation insiste pour faire se rejoindre dans l’opprobre le clergé et la noblesse. La perversion n’est plus seulement planquée derrière la vertu du moine mais a gagné l’autre corps social, en la personne d'un duc cédant à un vice plus abominable encore que ceux du père Ambrosio : l’abus de très jeunes filles volées à leurs parents. Ses crimes pédophiles ne lui attireront pas les foudres de l’Inquisition, aussi obséquieuse envers les puissants qu'intransigeante envers les plus faibles. Ambrosio en réchappe aussi, mais grâce à la signature de son pacte avec Satan. Kyrou conclut là sur une blague potache qui est un clin d’œil très indiscret aux derniers plans de "L'Âge d'or" : Ambrosio finit pape. Ce dénouement tombe à plat tant il contredit le sérieux de tout ce qui précède. Malgré l'amour de Kyrou pour le gothique, l'ensemble manque cruellement de tombeaux et de souterrains. La diablesse Nathalie Delon est bien plus à l'aise une fois libérée de sa robe de bure. Au couvent, sa féminité ne fait guère de doute pour le spectateur, avant même qu'elle ne la dévoile. Quelques tours de sorcellerie brisent la monotonie plastique (Sacha Vierny, quand même, pour gérer la photographie, en couleurs) mais le meilleur effet spécial reste le regard fiévreux de Franco Nero dans le rôle-titre, malheureusement privé de sa voix par le doublage.

    - Une coproduction anglo-espagnole voit le jour en 1990 avec, derrière la caméra, Francisco Lara Polop, réalisateur depuis les années 70 de films aux titres aussi évocateurs que "Christina y la reconversion sexual" ou encore "Virilidad a la espanola". Le film est tourné sans passion mais avec un soin relatif. Les lumières très colorées et une musique new age installent une ambiance 80's pas désagréable. Au delà des inévitables condensations, le scénario est, dans l'enchaînement des péripéties, plus fidèle au livre. Malheureusement, il en désamorce les diverses charges subversives et en trahit donc l'esprit. La noblesse n'a qu'un rôle secondaire de victime et l'église ne reçoit de critiques qu'a cause de l'inflexible mère supérieure. L'érotisme se rétrécit à une poignée d’étreintes bleutées. Symptomatique de cette édulcoration est l'escamotage des deux visions faisant basculer l'esprit du moine vers la perdition charnelle : ce n'est pas le sein (à peine entrevu) de Matilde qui l’étourdit mais la seule menace du suicide au poignard, tandis que la découverte de la nudité d'Angela via le miroir magique est tout simplement absente. De plus, le père Ambrosio (rebaptisé ici Lorenzo) tue presque par accident, est stoppé avant qu'il ne viole Angela et renonce au pacte satanique pour finir au bûcher. Le très beau et très lisse Paul McGann et Sophie Ward, plus à sa place, semblent donc plutôt s’ébattre dans une romance à peine dark et le film prôner, pour toute transgression, l'abandon du célibat pour les hommes et les femmes de Dieu.

    - La version de Dominik Moll (et Anne-Louise Trividic co-adaptatrice), sortie en 2011, n'est pas meilleure que les deux autres. Les moyens sont pourtant là, qui permettent la mise en valeur de belles architectures espagnoles, l'embauche d'Alberto Iglesias pour la musique et un travail sur les contrastes lumineux entre les ténèbres du couvent et la chaleur blanche des parvis. L'idée a été ici de creuser la psychologie d'Ambrosio et de rendre plus crédibles les événements qui l’ébranlent (par exemple, la féminité du novice Valerio est cachée par un masque intégral, arboré au faux prétexte d'une défiguration). En limitant l'inexplicable à des visions nocturnes et à des fantasmes, le but est d'installer durablement le doute. Mais au lieu d'une contamination, on a une simple alternance entre des confrontations réalistes assez ennuyeuses et des séquences oniriques, moins dialoguées, auxquelles sont réservées les trucs et les effets. Si le choix de Vincent Cassel s'entend sur le plan physique, son jeu ne provoque guère d'étincelles dans les moments intimes. De toute façon, le rabaissement vers l'acceptable entraîne aussi le film à être aussi peu érotique et aussi peu dérangeant que celui de 1990. Il n'y a ni miroir magique ni poitrine menacée au poignard, coups de sang bien présents chez Kyrou. En revanche, Moll fait à nouveau d'Ambrosio, comme dans le roman, un "involontaire" matricide en plus d'un violeur. C'est seulement le temps de sa conclusion que le film est le plus convaincant des trois, grâce à de nouvelles visions formant une boucle et à la diabolique réapparition d'un personnage (joué par Sergi Lopez) que l'on croyait secondaire au point de l'avoir oublié en cours de route.

  • Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz (Catherine Binet, 1981)

    *

    Film rare, mis en avant à l'époque par Positif, unique long métrage de Catherine Binet, monteuse et réalisatrice de courts documentaires, et compagne de Georges Perec. Au générique se trouvent des grands noms : Michael Lonsdale, Marina Vlady et Emmanuelle Riva. Là commence le désappointement : les deux dernières n'apparaissent que quelques secondes à l'écran et si le premier a un rôle important, il n'est, à l'exception du final, toujours montré que de dos, usant de sa seule voix et de ses gestes. Le film n'est pas sans qualités esthétiques mais il manque d'incarnation, voué à l'artifice et au fétichisme des objets (essentiellement d'art). Entremêlant au moins trois niveaux de récit, de façon très littéraire, il progresse en séquences souvent bien trop longues pour passionner (par exemple, un interminable cambriolage montré intégralement). L'œuvre est fondamentalement féministe, en partie adaptée d'un livre d'Unica Zürn, Sombre printemps, traitant de l'éveil de la sexualité chez une jeune fille. Comme devant d'autres productions de l'époque, on ne peut pas manquer de s'interroger sur le regard fatalement unidirectionnel, de l'adulte vers l'enfant regardée (bien que ce soit supposément son point de vue qui gouverne dans la partie qui lui est dédiée). Oublié, le film n'est, de surcroît, pas près d'être tiré du purgatoire à cause de scènes de nudité de sa jeune interprète qui ne seraient plus, heureusement, tournées ainsi de nos jours. 

  • Les Hauts de Hurlevent (Luis Buñuel, 1953) & Hurlevent (Jacques Rivette, 1985)

    **/***

    Lire pour la première fois le classique d'Emily Brontë m'a donné envie de regarder deux de ses nombreuses adaptations au cinéma. La première en question ne m'était pas inconnue mais mon souvenir était très flou. Je n'avais en revanche jamais vu la seconde. Parmi leurs points communs, les deux sont des "transpositions" et elles s'arrêtent à peu près au même endroit, à la moitié du livre, sans traiter par conséquent la dimension générationnelle de la vengeance du ténébreux Heathcliff.
    - Buñuel, qui avait porté très longtemps son projet, a toujours regretté d'avoir obtenu pour sa concrétisation, en 1953, peu de moyens et une distribution inadéquate. Le déplacement du récit au Mexique est cependant une réussite d'ambiance, alors que l'on est à l'opposé, en termes de climat, de la lande britannique. Les scènes sont toujours intéressantes mais comme le mélo y est tout de suite poussé à fond, le film manque de variations rythmiques. Par ailleurs, il est quelque peu prisonnier du texte et de ses recherches d'équivalences. Et si passionné qu'il soit, c'est loin d'être le plus érotique des Buñuel. Finalement, c'est en étant obligé de boucler de façon complètement différente son récit que le cinéaste rivalise en intensité avec les passages les plus forts du roman : si "Les Hauts de Hurlevent" est un opus mineur, ses dernières minutes, totalement "inventées", ce délire nécrophilique au fond du tombeau avec aboutissement de l'amour dans la mort (et sans dialogue), comptent parmi les moments sublimes de l'œuvre bunuelienne.
    - "Hurlevent" n'est pas un Rivette de très bonne réputation, peut-être parce que son origine empêche le scénario (cosigné par Rivette, Suzanne Schiffmann et Pascal Bonitzer, qui fait une apparition) de trop vagabonder. Personnellement, ces contraintes ne m'ont pas gênées, pas plus que la soi-disant gaucherie des jeunes interprètes. Rivette transporte l'intrigue dans le Sud de la France et dans les années 1930, ce qui offre aux dialogues un beau point d'équilibre entre le texte de Brontë et sa modernisation de 1985. Autre réussite de l'adaptation : la parfaite intégration à l'action du personnage de Nelly/Hélène (épatante Sandra Montaigu), la narratrice et témoin privilégiée du roman, très présente ici "directement" (Buñuel, lui, la reléguait à l'arrière-plan). La mise en scène paraît à la fois souple et rigoureuse, sorte de théâtre en décors réels, avec peu de plans rapprochés mais une évidence des corps et de l'environnement. La beauté, très naturelle, de la photographie de Renato Berta, la précision sonore (par exemple pour rendre les chants d'oiseaux diurnes ou nocturnes) et la jeunesse des actrices et acteurs (prometteurs Fabienne Babe et Lucas Belvaux en Catherine et Heathcliff) rendent le film étonnement physique et sensuel. La fin, autour de la mort de Catherine, est un peu en-deça du reste et ne pouvait pas rivaliser de toute façon avec le délirant dénouement du Buñuel, mais cette version Rivette n'en est pas moins une excellente surprise (avec une belle et étonnante utilisation de trois morceaux du Mystère des Voix Bulgares).

  • The Christophers (Steven Soderbergh, 2025)

    **

    Classique rencontre de deux personnes que tout oppose, sauf ici l'amour de la peinture. Petites modulations et modestes plaisirs dans ce face-à-face le long de séquences que Soderbergh aime bien prolonger, orchestrant une excellente confrontation entre Michaela Coel et Ian McKellen. Autre qualité : le quasi huis-clos dans un décor astucieux de double appartement, porteur de sens sans que ce soit trop appuyé. L'évolution globale est toutefois sans surprise. Deux autres bémols : le film, au-delà de son propos sur le travail de faussaire, cède à la facilité de rendre trop évidente la distinction entre bon et mauvais tableau, et, dans sa quête d'équilibre, semble un peu trop chercher des excuses (il avait donc un cœur !) à un génie-vieux-con de plus.