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Film

  • Rien à foutre (Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, 2021)

    ***

    Un peu drôle et un peu triste, un chouette film-portrait, pas si facile d'accès de par sa construction dont la pertinence ne se révèle que sur la durée. Deux parties se succèdent, distinctement ne serait-ce que sur le plan géographique, mais sans faire sentir de trop grande césure, vraiment dans une progression. La première est très découpée, volontairement parcellaire, en cohérence avec l'activité d'hôtesse de l'air et le choix d'une vie sans attache du personnage. Toutes les séquences demarrent et s'arrêtent brutalement, sans qu'on y revienne jamais. D'un côté, cela consolide la dimension documentaire, et de l'autre, cela "protège" chaque personnage faisant face à Cassandre de tout jugement, de toute tentation d'en faire les véhicules d'un discours trop signifiant, puisque les rencontres ou les incidents ne sont jamais dénoués. Puis le film se pose avec l'héroïne, à terre, ou devient, on peut dire, terre-à-terre. Et ce n'est pas parce que le style de mise en scène change mais parce que les décors et les personnages, cette fois, reviennent et restent. Au final, la trajectoire permettant une sorte de recentrage, ou d'apaisement, par le resserrement du lien familial est très classique mais le traitement la rend originale et émouvante. En plus de l'interprétation, beau travail aussi sur l'image, tendant parfois vers l'instantanéité et la crudité de l'enregistrement numérique par téléphone sans perdre non plus en esthétique cinématographique.

  • Resident Evil (Zack Cregger, 2026)

    **

    Vu sur la foi du très réussi Evanouis et du bon bouche à oreille, bien que l'univers de Resident Evil, jeux ou films, me soit totalement étranger. Pas très friand du genre mais souvent, un bon film d'horreur, à travers ses figures imposées et ses buts (peur, angoisse, dégoût), donne l'assurance d'un travail sérieux sur l'espace, la lumière, les mouvements, les corps, le caché, le surgissement, bref, sur la mise en scène. Et pas d'erreur, Zack Cregger est un cinéaste. Moins original que son film précédent, celui-ci est d'abord une succession d'explorations fébriles, dans le sillage du héros, d'espaces tous plus inquiétants les uns que les autres, forêt, maison isolée, tunnel. La tension y est extrême, obtenue par l'efficacité de la réalisation et la grande photogénie de la nuit enneigée (impressionnante présence également des différentes lumières automobiles ou téléphoniques). Jusqu'à la moitié, je me suis ainsi vraiment senti sous pression. La suite offre des ouvertures et des respirations, et dans un mouvement expansif, cumulatif, plus spectaculaire, la peur tend à disparaître (on finit du côté de Colony de Yeon Sang-ho, immeuble envahi et agrégations de corps zombifiés). De la limite du film vient aussi sa qualité : la construction en avancée de jeu vidéo (qui est aussi celle du survival). Inévitable dans ce projet, le lien est conscient et même intégré via quelques remarques du personnage et, plus subtilement, l'utilisation des armes. Le tout sans se départir d'humour, parfois burlesque, et, dans les mots, un peu répétitif. Les innombrables f*ck et sh*t finissent par lasser légèrement, rendant le héros un poil trop couillon. Aventure à suivre, en tout cas, pour Cregger.

  • Juliette des esprits (Federico Fellini, 1965)

    **

    Drôle d'idée qu'a eu Fellini d'offrir à "sa" Giulietta son 8 1/2, sachant pertinemment qu'il aurait du mal à épouser véritablement son point de vue. Dès lors, nous aussi, nous restons souvent extérieurs à une histoire à la base trop simple (un couple plongé dans une crise à cause de la liaison adultère du mari - Mario Pisu en ersatz de Mastroianni) et artificiellement gonflée des visions qui assaillent une petite bourgeoise casanière. Chaque plan révèle une composition travaillée à l'extrême (jeux de couleurs constants, ombres et lumières, jours et contre-jours, caches, costumes et chapeaux extravagants...), suscitant tantôt l'admiration tantôt l'ennui. La plupart des scènes, si belles soient elles esthétiquement, semblent tourner à vide faute d'enjeu narratif réel et à cause d'un trouble psychologique trop convenu chez l'héroïne. Heureusement, les trois longues séquences qui se succèdent dans la dernière partie, la montée orgiaque chez la voisine, la réception dans le jardin qui déraille puis la claustration hallucinatoire de Giulietta, finissent chacune par emporter dans ces délires tournoyants que seul Fellini sait si mystérieusement produire. Cela étant, on ne peut que remarquer la faible marge de liberté qu'il laisse à son personnage. Giulietta ne se libère qu'en retrouvant en elle-même la petite fille qu'elle était, ce qui est un peu court et facile, alors que l'opportunité lui a été donnée juste avant de vivre enfin ses fantasmes, au lieu de les regarder passer, puis d'envoyer balader tout le cirque bourgeois, choses qu'elle s'est prudemment refusée à faire, par culpabilité mal placée.

  • Du silence et des ombres (Robert Mulligan, 1962)

    *

    Déception à la découverte de ce Mulligan assez réputé et que je voulais voir depuis longtemps. C'est sans doute une facilité de le dire un peu coincé entre le Hollywood classique et le cinéma moderne mais sa mise en scène m'a paru indécise, manquant du tranchant qui aurait permis de finir sur quelque chose de plus que les bons sentiments progressistes. C'est surtout dans l'articulation des points de vue que cela pêche à mon sens, le principe étant d'adopter au maximum celui des enfants. Si cela fonctionne dans la première partie, le récit avançant à leur rythme, selon leurs jeux et apartés, la suite impose trop de contorsions scénaristiques pour les faire assister aux moments décisifs et de contorsions stylistiques quand Mulligan revient à 100% vers leur subjectivité (la crise d'angoisse nocturne du garçon sous le porche, la vision parcellaire de l'agression finale). Au centre de ces deux heures, la longue séquence de procès est vraiment sans surprise, mise à part la brutalité du jugement qui suit une belle plaidoirie de l'avocat (Gregory Peck, star du film, oscarisé pour un rôle qu'il tient effectivement très bien, largement au-dessus de la plupart de ses partenaires). En fait, c'est dans les moments simples où les deux enfants blancs se mêlent sans problème aux petits groupes de noirs que l'antiracisme sonne le plus juste. Le troisième virage du film, dernier tiers dramatique inattendu m'a rendu plus sceptique encore. Finalement, la chose la plus importante que j'ai apprise ici (n'ayant jamais lu le roman de Harper Lee), c'est l'origine du nom de l'un des meilleurs groupes noisy pop des 90's, The Boo Radleys.

  • Fjord (Cristian Mungiu, 2026)

    ***

    Je pensais que ce serait sans moi. Parce que j'ai aimé de moins en moins le cinéma manipulateur de Mungiu. Et parce que ça commence à bien faire le "dos à dos". Mais, esprit de contradiction, il me semble que Fjord, c'est autre chose. Sa problématique et sa densité prêtent à la récupération, c'est vrai, et ça n'a pas manqué. Mais pour ma part (et chaque spectateur semble sortir de projection avec un ressenti différent), je n'y ai pas tellement vu de mise en miroir de deux périls et moins encore une charge envers une société qui se perdrait dans le "wokisme". A mes yeux, ce n'est pas un choc culturel qui est organisé ici, mais l'exposition d'un cas personnel, très particulier, qui "dérape" faute d'outils de compréhension (la langue, les procédures), à petites doses produisant de grands effets. Jusqu'à l'implication des politiciens roumains, mais qui sont ridiculisés, justement, par la récupération qu'ils opèrent (ce sont eux, d'abord, qui "orientent" l'affaire vers le conflit culturel). Dans l'engrenage, les longues séquences de procès gagnent leur utilité. Il s'agit moins de trancher sur une culpabilité ou de distribuer les points entre la famille traditionaliste et l'institution judiciaire inflexible que de mettre la loi à l'épreuve, de voir comment elle s'en sort face à ce cas. Bien sûr, on peut dire aussi que Mungiu sait pertinemment à quoi s'attendre, sur le fond et sur la forme. Sa mise en scène ne se débarrasse jamais totalement d'un certain sadisme qui fait toujours craindre le pire (et qui lui "facilite" le travail pour installer du mystère ou de l'ambiguïté) : ellipses, fins de séquences brutales, dialogues et comportements cachés au spectateur, compositions aussi belles que menaçantes (le fauteuil en bout de jetée), cadrages inquiétants (les sauts des ados depuis les fenêtres très hautes), leurres dramatiques. Mais cette fois-ci, je me suis senti beaucoup moins prisonnier (il faut d'ailleurs mettre à son crédit cette idée de double avalanche qui ne débouche sur rien de spécial mais qui servira de prétexte au réveil des enfants). Au bout d'un moment j'ai même trouvé assez admirable cet art de créer un réseau de relations entre autant de personnages, tous magnifiquement interprétés. L'échec final n'est pas celui d'un Etat qui serait à la fois trop accueillant et trop progressiste (ou, inversement, masquant son intolérance). D'ailleurs, cqfd, ce sont les enfants qui trinquent d'être encore une fois si peu consultés et écoutés.

  • Memory of Princess Mumbi (Damien Hauser, 2025)

    **

    Décousu et inégal mais original. Faux documentaire sur le tournage d'un film tel qu'il pourrait se faire dans les années 2090 et vrai travail de deuil et d'amour, cette fragile œuvre d'anticipation nous trimballe entre l'Afrique et la Suisse, aux trousses d'une princesse fugitive et de son amant. Le geste est à la fois très intimiste et très ambitieux, nous parlant de la permanence des sentiments humains par delà les siècles agités. C'est surtout une réflexion ludique sur le cinéma, le pouvoir des images, leur mémoire et leur vérité... et le rapport à l'IA. L'IA qui est utilisé ici 1) pour une bonne raison, palier au manque de moyens, et 2) dans le seul but qui vaille vraiment, décupler l'imaginaire.

  • Naked (Mike Leigh, 1993)

    ****

    Revu pour la première fois depuis sa sortie ce grand film terriblement inconfortable de Mike Leigh. Il était souvent présenté à l'époque comme une comédie ("noire" était-il à peine précisé) mais le colis est non seulement piégé, il explose à la gueule dès la première séquence, viol perpétré dans une ruelle de Manchester par le "héros" Johnny. On commence mal à l'aise et on n'en sort pas indemne, un peu claudiquant comme Johnny. Tous les rapports sont viciés, la tchatche finit toujours par blesser, le sexe ne se vit jamais sans violence. Tout le monde est désespéré, la lutte des classes n'est même plus un sujet puisque là-haut, ils ne valent pas mieux. La preuve : le riche Jeremy, devenant peu à peu une sorte de double de Johnny, est le pire de tous. On a le choix entre le bon salopard et le mauvais salopard. Si des réparties et des situations prêtent effectivement à rire, l'ambiance tend parfois vers le film d'horreur, le slasher glauque et oppressant (Johnny fait une référence assez marrante - mais forcément dénigrante aussi - à Psychose). L'horizon, c'est l'Apocalypse (alors prévu pour 1999), annoncé par le héros prophète incapable de se contenir dans ses gestes et dans sa parole qui submerge, qui agresse, qui éreinte. Elle est parfois brillante et parfois impossible a suivre (scène avec le veilleur de nuit). Naked est inconfortable parce qu'on y trouve la même cruauté que chez Peter Greenaway mais sans la mise à distance permise par l'esthétique. La possibilité d'une distance existe cependant mais dans un registre hyper-réaliste, elle est infime, et c'est à nous de la repérer et de nous y glisser pour nous protéger de la violence du film. Il y a plusieurs manières. L'art théâtral de Mike Leigh, qui donne à la fois l'impression d'un récit improvisé (donc imprévisible) et très construit. L'excellence des interprètes qui oscillent entre naturalisme, caricature et liberté, David Thewlis en tête bien sûr. La gestion discrètement colorimétrique différenciant chaque séquence. La dimension mythologique ou biblique donnée à ce voyage en enfer (au-delà des références littéraires directes, on parle de revenir à la maison, tout le monde semble de passage, la question du toit pour la nuit est lancinante, personne ne semble habiter vraiment là où il vit). L'humour, oui, peut-être, mais alors sans oublier qu'il ne peut exonérer d'un examen de conscience pour toutes les horreurs formulées et toute la violence produite. Enfin, pour ma part, je choisirais la physiologie du corps humain, presque l'autopsie : Johnny se dit fasciné et inquiet devant ce mécanisme, cette "usine rose et humide" dont on n'entend ni ne voit le fonctionnement. Mike Leigh nous plongerait alors dedans et ce n'est pas joli-joli, "naked", au-delà du "nu".

  • Dunkerque (Christopher Nolan, 2017)

    ***

    Ma fille ayant aimé, contrairement à moi, L'Odyssée, nous avons regardé le seul film de Nolan qui m'ait plu jusque-là (sur six ou sept au total). La revoyure ne m'a pas fait changer d'avis. C'est ici, à mon sens, que se justifie le mieux son proverbial triturage du temps. Les trois longueurs (une semaine autour de la plage, une journée en bateau, une heure en avion) sont égalisées par le montage (faussement) alterné pour finir au même point. L'originalité de ce traitement convient bien à l'approche chorale, en montrant tous ces hommes qui vivent le même événement mais pas sur la même durée, et il convient également pour rendre compte d'un chaos (alors que dans les autres Nolan, les lignes narratives sont inutilement compliquées). Je l'avais oublié mais le film est au taquet du début à la fin. Ce n'est pas de tout repos mais le compteur ne dépasse pas une heure trois quarts, générique compris. L'efficacité y est redoutable, "triplée" par l'enchevêtrement des récits. En quelques occasions, dans certaines séquences ou entre elles, le montage de Nolan me semble peu compréhensible, mais dans la tension perpétuelle, ça passe (beaucoup mieux que dans L'Odyssée en tout cas, où j'ai eu l'impression que quantité de plans ne raccordaient pas, pour une raison ou un autre). De même, la musique de Hans Zimmer a le bon goût de parfois se transformer en simple tic-tac. Tous les interprètes sont bons, même Branagh. Enfin, le principal mérite de Dunkerque est de n'être qu'un film d'actions : course haletante, espoir de répit ou de délivrance, fermeture d'un piège... Pas besoin de dialogues, ou si peu. Tant mieux, car dès qu'ils sont plus présents, comme forcément dans le segment du petit bateau qui mobilise trois personnages déjà liés entre eux, la lourdeur pointe son nez. Toutefois, la gravité un peu pesante est bien plus acceptable dans ce cadre historique, dans ce genre-là, dans ce laps de temps d'urgence, que dans les autres gros machins du réalisateur.

  • Les Filles (Sumitra Peries, 1978)

    ***

    C'est le premier film sri-lankais réalisé par une femme (épouse de Lester James Peries, cinéaste dont je n'ai malheureusement toujours pas vu un seul film) et il est remarquable. Il renseigne déjà sur la société de l'époque (ou plus précisément, dix ans auparavant, puisque le récit est un retour en arrière) de façon réaliste et attentive. A travers le portrait d'une jeune fille au bonheur sacrifié, de nombreuses thématiques sociales sont mises à jour. Plusieurs verrous sont pointés ou au moins évoqués : différences de classes, impunité masculine, traditions oppressantes, colonialisme britannique... La grande qualité du film est d'en faire prendre conscience à partir des personnages, de leurs émotions, de leurs dialogues, de leurs activités. Ces "messages" semblent naître de la fiction plutôt que d'une démarche lourdement didactique. C'est que l'on a vraiment là une chronique, jamais insistante, toujours sensible et délicate (même si la violence et l'injustice la sous-tendent). La lenteur générale n'est pas gênante tant la mise en scène est vibrante, pleine d'idées visuelles à la fois naturelles et dynamiques (très belle photographie, jeu des blancs dans les scènes de lycée ou, au contraire, d'amorces en multiples branchages dans celles des alentours de la maison). Le récit, quant à lui, est toujours surprenant, parfois rythmé par des chansons ou suspendu en rêveries.

  • Twin Peaks, épisode 8 (David Lynch, 1990)

    A la revoyure, on en est là et je me dis qu'il s'agit d'un tournant dans la série. Il y a une certaine logique puisqu'il s'agit du premier épisode de la deuxième saison. En France, la diffusion de la série avait démarré avec retard, à peine un mois avant qu'elle n'arrive à son terme (provisoire) aux États-Unis. Sur la Cinq, nous avions alors vu les deux saisons dans la continuité, au contraire des américains qui avaient dû laisser passer un été entier entre les épisodes 7 et 8 : ils se sont donc demandés pendant quatre mois non pas "qui a tiré sur J. R. ?" mais "qui a tiré sur Cooper ?".

    Lynch réalise donc lui-même l'épisode de rentrée et il veut marquer le coup. Dans la saison 1, les différences entre les épisodes ne sautent pas aux yeux. Certes, signés Lynch, le pilote (numéroté 0) pose avec maestria le décor, les personnages et l'ambiance, et le n°3 contient au moins deux séquences qui ne peuvent que lui appartenir : la course affolée de Bobby et Mike dans les bois essentiellement visualisée à travers les effets lumineux de leur lampe de poche et bien sûr le rêve de Cooper qui l'entraîne pour la première fois dans la "red room". Pour autant, l'ensemble de la saison est harmonisé. Les autres réalisateurs jouent eux aussi de l'humour absurde et osent les cadrages originaux. Lynch, quant à lui, se garde encore de tout secouer sur les plans narratif et esthétique.

    Il me semble cependant qu'il prend un virage avec, donc, ce huitième épisode, où il expérimente beaucoup plus librement. Les fluctuations de qualité observées dans la saison 2 ont des raisons connues, parmi lesquelles la pression du diffuseur pour révéler au plus tôt l'identité du meurtrier et les difficultés pour le cinéaste, pris par d'autres projets, de tout superviser. Hypothèse à confirmer au fil de ces revoyures : cela tiendrait aussi au fait que lorsque Lynch est aux commandes, il va si loin dans ses expériences que les autres ne peuvent plus suivre (ils n'ont pas les capacités ou simplement, ils n'ont pas la même latitude que le co-créateur). Qu'y a-t-il de nouveau dans la mise en scène de cet épisode 8 ? Essentiellement l'introduction d'un temps étiré. Déjà, l'épisode dure exceptionnellement 90 minutes et non 50 comme tous les autres. Mais c'est surtout la durée des séquences qui augmente sensiblement.

    La première nous montre logiquement Cooper gravement blessé par balles, inanimé sur le sol de sa chambre 315. C'est là qu'arrive le vieux garçon d'étage, lent et sourd. Il tente de communiquer avec Cooper sans se rendre compte que celui-ci est mourant. Le drôle de suspense s'installe (mais bon sang, il ne va pas percuter et alerter les secours ?!?) et va durer plus de 4 minutes, le vieillard revenant sur ses pas depuis le couloir, dans l'embrasure de la porte, non pas une mais deux fois. Et Lynch prolonge, dans la continuité, avec l'apparition du géant formulant ses trois énigmes à Cooper. Après le temps, c'est l'espace qui est ici travaillé, par les changements de lumière, les positions, les angles et les focales. Bien que l'on n'ait pas bougé de la chambre, ce même décor semble tout à coup remodelé à vue.

    Quelques minutes plus tard, on tient l'un des grands moments comiques de la série, lorsque Andy, se précipitant pour prévenir Cooper devant chez Leo, marche sur une planche qui bascule et le cogne en pleine poire. Sous le choc, il semble se livrer à une danse ralentie, sur ressorts, presque débile. Lynch étire là le burlesque plus que de raison. Il multiplie les plans sur l'acteur, justifiant en partie seulement cette élasticité par l'échange à distance entre Cooper et Albert, qui arrivait à ce moment-là, ainsi que par la découverte fortuite de cocaïne sous la planche ainsi soulevée.

    Étirement encore lors d'une discussion à l'hôpital (agression, assassinat, blessure, suicide : dans cet épisode, c'est l'hécatombe), entre Cooper et Ed qui lui raconte son histoire de couple avec Nadine. Cette fois, la durée sert à trouver un singulier équilibre : l'émotion est sincère entre les deux hommes mais en face d'eux, Albert a toutes les peines du monde à réfréner un fou rire. Étrange cette fois de montrer ces deux types de réaction concomitamment (des réactions que l'on peut toutes les deux comprendre : selon le point de vue en effet, le récit peut-être perçu comme touchant ou un peu ridicule).

    Lynch commence en fait à creuser l'idée de malaise. Même chose lorsque Donna rend visite à James en prison. Elle a brusquement changé : elle fume, arbore les lunettes noires de Laura et fait preuve d'une sensualité agressive. La séquence vient confirmer ce que l'on pressentait : Laura, par-delà la mort, est en train de les vampiriser un à un.

    Jusque-là, des personnages pouvaient nous apparaître brusquement sous des jours inattendus, mais cela relevait du retournement policier, de l'incroyable révélation d'un double jeu. C'est maintenant différent : on les voit en train de changer, et cela grâce à cet étirement des séquences. C'est évident avec Donna comme avec le Major Briggs, dans cette autre scène émotionnellement déstabilisante où le militaire décoré raconte longuement à son fils Bobby une vision nocturne infiniment affectueuse qui va bouleverser ce dernier et apaiser leurs rapports auparavant conflictuels.

    On l'a souvent dit, la grandeur de Twin Peaks vient aussi du son, et des géniales compositions de Badalamenti. Le malaise déjà sous-jacent, il suinte franchement dans la séquence du dîner organisé par la famille Hayward à l'attention du couple et de la nièce Palmer. Et il est essentiellement dû à l'utilisation de la musique. On a déjà admiré, là où l'on en est, la façon dont les différents thèmes de Badalamenti sont liés, entremêlés, transformés. Ici, la jeune Hayward joue du piano et on chante, on dit un poème, mais il y a toujours un thème qui continue à couver, un synthé qui mine tout ça par en dessous. Puis ce pauvre Leland (dont les cheveux sont devenus blancs dans la nuit) entonne un joyeux et tonitruant "Get Happy" mais en chantant de plus en plus vite, sans que la fillette puisse suivre son tempo, avant qu'il ne s'écroule.

    Ce ne sont plus seulement la bizarrerie de plusieurs comportements, l'importance de l'intuition ou la multiplication des phénomènes a priori irrationnels qui provoquent les décalages, ce sont les séquences elles-mêmes qui déraillent. Le dérèglement s'opère dorénavant au cœur de la narration. Lynch, qui a même pu rendre étrange le moment hyper-conventionnel de la récapitulation à l'adresse du spectateur par la présentation de ses brefs plans de flashbacks en fondus enchaînés et en surimpression d'un panoramique sur des cookies et des tasses de café, peut alors conclure sur les terrifiantes remontées de mémoire de Ronette, alitée dans l'hôpital déserté, soumise à des éclairs visuels d'une violence encore jamais éprouvée à ce stade de la série.