Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Nightswimming - Page 17

  • Les Harkis (Philippe Faucon, 2022)

    ***

    "Les Harkis" semble être construit à l'inverse de ce qu'il se fait d'habitude : en retranchant, en ôtant, en coupant, jusqu'au point limite où le récit peut encore tenir debout. Ainsi, Faucon traite d'un sujet lourd, balaye plus de 3 années de guerre et fait vivre de multiples personnages en 1h20 (et donne une leçon à tous les faiseurs de fresques historiques et autres biopics boursouflés). Le risque etait alors qu'il ne reste plus que des dates et des dialogues de contextualisation. Mais c'est aussi la beauté du film, ces sauts d'une date à l'autre, qui créent de nouvelles béances. Ce que l'on voit est fort, ce que l'on ne voit pas (ce que la mise en scène nous épargne ou nous laisse deviner, entre les séquences ou dans celles-ci) l'est autant.

  • Sous les toits de Paris (René Clair, 1930)

    ***

    Dans "Sous les toits de Paris", René Clair préserve les acquis esthétiques du muet tout en se lançant dans le parlant de manière très ludique. Un goût du jeu très plaisant, bien que cela aille, entre deux copains, jusqu'à jouer la fille aux dés (heureusement Pola Illéry n'est pas réduite à un jouet, avec son accent roumain qui participe, lui aussi, au jeu sonore).

  • Bandits à Orgosolo (Vittorio de Seta, 1961)

    **

    Pour son premier film de fiction, "Bandits à Orgosolo", est-ce parce qu'il tourne dans un paysage de montagne que Vittorio de Seta cadre constamment ses personnages de (véritables) bergers sardes en contre-plongée (plus ou moins accentuée) ? C'est sûrement pour les ennoblir et pour offrir une plus grande beauté esthétique. Comme la post-synchronisation (dialogues et bruits d'ambiance), le collage un peu trop systématique de ces nombreux plans rapprochés avec ceux plus larges de situation fausse légèrement l'approche documentaire pourtant très affirmée par les choix de tournage et le rythme plutôt lent et parfois anti-dramatique. Dès lors, c'est surtout le traçage d'une ligne de vraie fiction tragique qui suscite l'intérêt et valide en quelque sorte la mise en scène.

  • Treno popolare (Raffaello Matarazzo, 1933)

    ***

    Des travailleurs font l'aller-retour Rome-Orvieto en train pour profiter d'un jour férié. "Treno Popolare" est l'étonnante première fiction de Raffaello Matarazzo (et la première musique pour le cinéma de Nino Rota), construite en deux temps d'une durée équivalente. Dans le primo tempo, un montage étourdissant se joue de toutes les contraintes du parlant naissant et fait passer d'un voyageur à un autre avec une liberté qui fait de cette chronique sociale un véritable ancêtre du genre choral. Dans le secondo tempo, un choix est effectué pour se concentrer sur trois jeunes personnes qui badinent. Cela relègue la folle inventivité au deuxième plan, derrière la fraîcheur et le naturel, sensation accentuée par le tournage en extérieurs réels et au milieu de la population locale. Avec humour, charme et vivacité, on prépare le terrain au néo-réalisme (comme chez Renoir au même moment).

  • Les Invités de huit heures (George Cukor, 1933)

    **

    En 1933, la Grande Dépression frappe aussi les riches : Les Invités de huit heures vont le comprendre douloureusement les uns après les autres, en étant touchés soit au compte en banque, soit au cœur. La dépression est économique et bientôt psychique, la satire féroce virant imperceptiblement au funèbre. Malgré l'élégance du travail de Cukor, la variété des effets dans l'écriture et les nuances bienvenues de l'interprétation, le film est ligoté par le théâtre, son régime de performances successives, ses additions de longues scènes bien séparées les unes des autres. Ce n'est que sur la fin qu'une libération semble possible, comme pour les personnages, toujours pas autorisés à sortir des décors, mais soit délivrés par la mort, soit enfin réunis pour dîner et communier autour de leur sort. On en viendrait alors presque à les plaindre.

  • Paris nous appartient (Jacques Rivette, 1961)

    ***

    "Paris nous appartient" demande un temps certain d'adaptation (montage brut, cadrages qui se voient, interprétation inégale, discussions ou très simples ou très obscures), s'appréhende très progressivement jusqu'à ce qu'on saisisse à peu près de quel jeu il s'agit ici. Des comédiens de théâtre sont en quête d'un décor (et d'argent). En même temps, ils se montent la tête avec des histoires de suicide, de meurtre, de secret, de complot. Mais Rivette ne tranche jamais, laisse délibérément flotter, ajoute des éléments factuels pour mieux les soustraire aussitôt, intègre un absurde pas si absurde que ça, construit sur rien ou sur l'absence (celle du suicidé qui enclenche la fiction). C'est un jeu de piste qui fait aller d'un point A à un point B, en suivant les indications données par d'autres. On se retrouve ici ou là dans Paris, on rencontre de multiples personnages, mais c'est un film policier, criminel ou d'espionnage sans aucune action (sauf dans les 5 dernières minutes où la condensation sème encore le doute). A ce jeu déroutant qui finit par être addictif, le temps en a ajouté un autre : reconnaître à l'écran Chabrol, Godard, Demy, Rivette lui-même (et voir les Cahiers du Cinéma posés en évidence sur une étagère), soit la Nouvelle Vague, qui fait donc partie du complot.

  • Princesse Mononoké (Hayao Miyazaki, 1997)

    ****

    Au tournant des années 2000, l'aventure était là, et pas dans les hideux bidouillages numériques de Lucas et compagnie. C'est en partant du dessin que Miyazaki retrouve le souffle des fresques de Kurosawa. Son art de l'animation ouvre sur une richesse thématique infinie, sur des questions comme le rapport à la nature jamais posées de manière simpliste, sur des créations de personnages à multiples dimensions (et quels personnages féminins ! de l'héroïne à la moindre ouvrière des forges). A partir du dessin : de l'ampleur, du concret et de la profondeur.

  • Il Buco (Michelangelo Frammartino, 2021) & Poulet frites (Yves Hinant & Jean Libon, 2021)

    ***/***

    Le rapprochement, par un enchaînement de pur hasard, de deux très bons films de cette année (l'un sorti en mai, l'autre à venir fin septembre) produit un étonnant télescopage autour de la question fiction/documentaire.
    "Il Buco" est une fiction filmée comme un documentaire et "Poulet frites" est un documentaire qui se suit comme une fiction, pour deux résultats également stimulants mais diamétralement opposés.
    Frammartino réalise un film qui s'étire en largeur, narration, temps et espace (même dans les boyaux de la grotte, qui débouchent d'ailleurs toujours sur des grandes cavités), un film où la parole n'est pas importante, un film qui refuse de dramatiser.
    Libon et Hinant réalisent le leur en serrant le cadre, en concentrant les regards et en dynamisant le montage. Les mots ont ici une importance capitale. La bonne idée du noir et blanc, pas évidente au départ, et le fait que l'histoire s'impose d'elle-même en font un vrai film policier autant qu'un film policier vrai (et supérieur au précédent "Ni juge ni soumise", qui était tout au service/dépendant d'un seul personnage).
    Mais il n'y a pas que des différences : les deux renvoient à un passé, travaillent des archives (60 ans pour l'un, 20 ans pour l'autre) et fouillent des profondeurs (naturelles ou humaines).
  • Tunnel (Kim Seong-hoon, 2016)

    **

    Revu, c'est un peu long "Tunnel", inégal, parfois bien écrit et parfois trop visiblement articulé dans l'enchaînement des événements dramatiques, petits ou grands. Le mélange d'ingrédients très divers (action, tension, satire politique et médiatique, comédie, mélo) tire vers la recette depuis longtemps connue du cinéma sud-coréen mais il en résulte toujours de belles surprises narratives, comme l'effondrement qui advient quasiment sans attendre ou le décès rapide de la deuxième "survivante" découverte peu de temps avant. Être ironique n'empêche pas d'être sérieux quand il faut. Et dans l'autre sens, la succession d'erreurs, de gaffes, de réactions bizarres, jusque chez les personnages les plus positifs fait que le film ne nous bassine jamais avec "l'Héroïsme", que ce soit celui de la victime ou celui des sauveteurs, ce que l'on n'aurait pas manqué de faire dans une production équivalente américaine ou française.

  • Simple Men (Hal Hartley, 1992)

    ****

    "Simple Men", ça tient toujours. Parce qu'il y a posé au centre, dès le début, cette base, la relation entre les deux frères (et Robert Burke et William Sage, on y croit aussitôt). Solide, ça fait un double pilier (ou une ligne de basse/batterie). Et alors autour, tout peut commencer à tourner, à zigzaguer, à aller-venir, à vriller (comme des guitares). Les comportements bizarres, les dialogues absurdes (où les notes s'intercalent entre les mots), les hasards étonnants, les tournures paradoxales (un cinéma tout en arrêts dynamiques, des types drôlement tristes, des gens en décalage mais les pieds bien dans le réel américain), c'est accepté parce qu'on a ce repère, auquel on revient toujours. C'est exactement comme avec les morceaux de Sonic Youth et Yo La Tengo : on sait que sous les passages bruitistes, la chanson continue et va finir par remonter à la surface. Après, on peut profiter du silence et se poser (comme Bill, qui n'était pas si stable et qui avait besoin d'un appui en toute confiance - trust -, trouvé chez la femme qui replante des arbres).