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29.07.2011

Entre adultes

Brizé,France,2000s

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Tourner Entre adultes en quatre journées, pour trois fois rien, avec un groupe de douze comédiens issus du théâtre, se frotter sans tergiverser à la tradition du cinéma psychologique à la française, avec son cortège de chambres à coucher et ses variations infinies à l'intérieur du discours amoureux, et enfin s'appuyer sur un dispositif bien ferme pour brosser douze tableaux de couples en autant de séquences autonomes, se succédant en ne gardant de l'une à l'autre qu'un seul des deux personnages en présence pour le confronter à un nouveau venu, lequel se retrouvera à son tour dans la suivante face à un autre et ainsi de suite... : le projet de Stéphane Brizé ne manquait pas d'audace et je m'en veux presque de juger le résultat si sévèrement.

Mais enfin qu'il est exaspérant, ce film ! Écris au ras de la réalité, les dialogues prolongent des pensées et verbalisent des états partagées et vus mille fois déjà, la variété des situations exposées n'aidant pas à approfondir les choses (successivement et pour autant de clichés : le couple légitime, l'adultère, le "coup" de passage, l'amitié trouble, les ex-amants, le client et la prostituée, l'employeur et l'employée etc...). Dans cette série de douze duos, Brizé fait alterner, selon les épisodes, plans séquences assez larges et découpage plus classique à partir de deux positions de caméra. Il filme ses acteurs de face, de dos ou de profil. Il souhaite ainsi, d'une part, éviter l'ennui, et d'autre part, dégager du sens. Malheureusement, l'ensemble est bien trop terne pour que l'on se fatigue à tirer ce fil stylistique. Par ailleurs, toujours pour ne pas trop lasser, le cinéaste prend soin de désaxer, à un moment ou à un autre, chacune de ses douze séquences en introduisant une révélation qui fait basculer notre perception de la scène ou qui éclaire brutalement sur la réalité des enjeux (cela lui est d'autant plus facile qu'il démarre chaque segment sans prendre la peine de détailler la situation, de façon très directe, juste derrière un carton annonçant les prénoms du nouveau couple étudié). Tous ces efforts sont vains. Le film est désespérément répétitif, la dramaturgie ne débordant jamais des strictes limites des différents épisodes.

De l'un à l'autre, Brizé place chacun de ses personnages dans deux situations différentes et ne montre en fait que des tristes duplicités, des pathétiques renoncements et des médiocres trahisons. Le spectateur est uniquement amené à percevoir les signes de ces mesquineries, rien de plus.

De ces petits instantanés, le désir et l'érotisme sont absents. L'amour est déjà fait lorsque nous arrivons, ou bien il n'est qu'analysé ou fantasmé. Un acte sexuel est certes suggéré, hors cadre, mais il est de nature perverse. Stéphane Brizé ne flatte ni les corps ni les caractères et son film se refuse à toute séduction. Il en est d'autres, contemporains, du côté de l'Allemagne, de l'Autriche ou de la Roumanie, mais Entre adultes n'a ni leur puissance formelle, ni leur singularité morale et reste petit jusqu'au bout, comme l'indiquent les quelques notes de musique à l'ironie insupportable servant de lien entre les séquences.

Le rapprochement avec La ronde de Max Ophuls, relevé notamment dans le Positif de l'époque, est pour le moins abusif, presque aussi mensonger que l'affiche choisie par le distributeur. Pour avoir une idée plus précise d'Entre adultes, vous devez au contraire imaginer une sitcom du type Un gars, une fille ou Scènes de ménage, mais parfaitement sérieuse, ce qui, faut-il le préciser, retirerait beaucoup à l'intérêt déjà maigre de ces produits télévisuels.

 

Brizé,France,2000sENTRE ADULTES

de Stéphane Brizé

(France / 85 min / 2007)

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28.07.2011

Au grenier (1)

Souvenir d'un avenir

Dans L'armée des ombres, nous entendons Luc Jardie (Paul Meurisse), l'un des chefs de la Résistance, dire (à peu près) ces mots à son ami Philippe Gerbier (Lino Ventura), alors qu'ils sortent d'une projection londonienne d'Autant en emporte le vent : "Les Français en auront véritablement fini avec la guerre lorsqu'ils pourront voir ce film merveilleux."

Pour cette séquence, Jean-Pierre Melville s'est-il souvenu de cette une de l'ancêtre de Paris Match, datée de janvier 1940 ?

vivian.jpg

(en légende : "VIVIAN LEIGH Quand vous verrez son dernier film, la guerre sera finie...")

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26.07.2011

Cahiers du Cinéma vs Positif (2002)

Suite du flashback 

 

cahiers du cinéma,positifcahiers du cinéma,positif2002 : Les Cahiers du Cinéma enquêtent sur la santé économique du cinéma français, sur sa place dans le monde, sur l'avenir des petites salles, sur la politique culturelle italienne, sur les rapports entre cinéma et jeux vidéo (entretien avec Christophe Gans), sur les studios Ghibli, sur la représentation du sexe à l'écran (de John B. Root à Jean-Claude Brisseau), sur le cinéma palestinien, sur le cinéma soviétique et sur le succès des documentaires Etre et avoir de Nicolas Philibert et Bowling for Columbine de Michael Moore. Des regards se tournent vers les œuvres de Jerzy Skolimowski, Josef von Sternberg, George Méliès, Douglas Sirk, Michael Snow, Seijun Suzuki, vers Le dictateur de Charlie Chaplin et L'Atalante de Jean Vigo, vers les mythes Elvis Presley et Marilyn Monroe et vers Raimu, à travers un texte d'Heny Miller. Les rencontres se font avec Danielle Darrieux, Marcel Ophuls, Jacques Rancière, Kirk Douglas, Jean-Louis Comolli et Raymond Depardon (sur le thème "filmer la politique"), Myriam Mézières et Ninetto Davoli, les chanteurs Christophe et Johnny Hallyday. Quant aux cinéastes à l'honneur, ils se nomment Hayao Miyazaki, Pedro Almodovar, David Cronenberg, Abbas Kiarostami, Elia Suleiman, Jean-Claude Brisseau, Marco Bellocchio, Lucrecia Martel (La Ciénaga), Jean-François Stévenin (Mischka), Amos Gitaï (Kedma), Catherine Breillat (Sex is comedy), Manoel de Oliveira (Le principe de l'incertitude), Werner Schroeter (Deux), Chantal Akerman (De l'autre côté).
En 2002, Positif fête à la fois son 50ème anniversaire et son 500ème numéro : occasion de converser avec des actrices françaises (Nathalie Baye, Isabelle Huppert, Sandrine Bonnaire, Mathilde Seigner), puis de publier des documents inédits fournis par une trentaine de cinéastes, de Theo Angelopoulos à Wong Kar-wai, et de convoquer les souvenirs de 87 collaborateurs de la revue. Quant à l'actualité, c'est, là aussi, celle, traitée à travers critiques et entretiens, d'Ophuls, Miyazaki, Bellocchio, Cronenberg, Kiarostami, Suleiman, ainsi que celle d'Alejandro Amenabar, François Ozon, Robert Altman, Aki Kaurismäki, Ken Loach (The Navigators), Darejan Omirbaev (La route), Bertrand Tavernier (Laissez-passer), Otar Iosseliani (Lundi matin), Patrice Leconte (Rue des plaisirs), Michael Mann (Ali), Wang Chao (L'orphelin d'Anyang), Lee Chang-dong (Peppermint candy), Brian De Palma (Femme fatale), Barbet Schroeder (Calculs meurtriers), Atom Egoyan (Ararat), Nicole Garcia (L'adversaire), Paul Thomas Anderson (Punch-drunk love), Ulrich Seidl (Dog days), Mike Leigh (All or nothing), Im Kwon-taek (Ivre de femmes et de peinture), Marina De Van (Dans ma peau). A cela il convient d'ajouter un entretien avec les acteurs de Robert Guédiguian (Marie-Jo et ses deux amours), une défense du Hollywood ending de Woody Allen, un retour sur Millenium mambo d'Hou Hsiao-hisen, des hommages à Billy Wilder et Chuck Jones, ainsi que divers textes, ensembles ou dossiers sur : Skolimowski, Sternberg, Chaplin, Suzuki, Méliès, Jean Grémillon, Francesco Rosi, William Dieterle, Ingmar Bergman, Jodie Foster, Sergio Castellitto, Je t'aime je t'aime d'Alain Resnais, Playtime de Jacques Tati, Roberto Rossellini et la télévision, le cinéma muet, la musique de film (entretiens avec David Raskin, Jerry Goldsmith, Howard Shore). 

 

Janvier : Cinéma français (Le fabuleux destin d'Amélie Poulain, Jean-Pierre Jeunet, Cahiers du Cinéma n°564) /vs/ Les autres (Alejandro Amenabar, Positif n°491)

Février : Jean-François Stévenin (C565) /vs/ 8 femmes (François Ozon, P492)

Mars : Danielle Darrieux (C566) /vs/ Gosford Park (Robert Altman, P493)

Avril : Parle avec elle (Pedro Almodovar, C567) /vs/ Le voyage de Chihiro (Hayao Miyazaki, P494)

Mai : Spider (David Cronenberg, C568) /vs/ Actrices françaises (Isabelle Huppert, P495)

Juin : Spider-Man (Sam Raimi, C569) /vs/ Hollywood ending (Woody Allen, P496)

Eté : Marilyn Monroe (C570) /vs/ Ingmar Bergman (P497-498)

Septembre : Ten (Abbas Kiarostami, C571) /vs/ Ten (Abbas Kiarostami, P499)

Octobre : Intervention divine (Elia Suleiman, C572) /vs/ Numéro 500 (P500)

Novembre : L'homme sans passé (Aki Kaurismäki, C573) /vs/ L'homme sans passé (Aki Kaurismäki, P501)

Décembre : Choses secrètes (Jean-Claude Brisseau, C574, ) /vs/ Le sourire de ma mère (Marco Bellocchio, P502) 

 

cahiers du cinéma,positifcahiers du cinéma,positifQuitte à choisir : Les Cahiers ont démarré tout doucement leur année (la vraie-fausse couve sur Amélie Poulain, le retour, pas si fracassant que cela, de Stévenin...) pour passer dès mars-avril à la vitesse supérieure et ne plus se relâcher jusqu'à la fin. Je n'ai pas vu le Sam Raimi, mais le reste me convient parfaitement, en particulier le trio Almodovar / Kiarostami / Kaurismäki. Du côté de Positif, l'absence de l'Espagnol pourrait être compensée par la présence de Bellocchio. Amenabar et Altman sont, pour ces films-là, à leur place. Miyazaki aussi, sans doute, mais je ne connais toujours pas son Voyage de Chihiro. En revanche, les Ozon et Allen de l'année m'ont laissé totalement froid. Allez, pour 2002 : Avantage Cahiers.

 

A suivre...

Sources : Calindex & Cahiers du Cinéma

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24.07.2011

Ralentissement

travaux.jpgUne motivation cinématographique en dessous de la normale, une entrée dans la phase de rédaction de la troisième partie de mon histoire d'une certaine revue de cinéma, une réelle impatience à l'approche d'aoûtiennes vacances et un Tour harassant ont eu ces derniers jours et auront encore les prochaines semaines quelques conséquences sur l'activité de ce blog. Jusqu'à la fin août, les notes publiées ici le seront probablement de manière sporadique et devraient concerner peu de films. Mais, rassurez-vous, la reprise n'en sera que plus physique, chargée assurément (rien que pour les nouveautés : Von Trier, Almodovar, July, Sorrentino, Donzelli, Moretti...), polémique éventuellement (Positif III), et... autre chose encore, sans doute, nous verrons...

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19.07.2011

Les enfants terribles & L'armée des ombres

melville,france,histoire,50s,60s

melville,france,histoire,50s,60s

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Deux films de Jean-Pierre Melville appartenant à deux périodes distinctes de sa carrière. Je viens de découvrir l'un et de revoir l'autre et j'ai du mal à leur trouver un air de famille. Le premier marqua les esprits à l'époque mais il est aujourd'hui bien peu vu et commenté. Le second fait encore référence au fil des rediffusions télévisées, gardant sa place dans la mémoire collective au milieu des grands polars melvilliens qui l'entourent. Pourtant si dissemblables, ils sont finalement, à mon sens, et contrairement à ce que je pensais au départ, de qualité comparable.

Les enfants terribles est vraiment un étrange film, qui peut dérouter aujourd'hui de la même façon qu'il le fit en 1950. Tout d'abord, faute de connaître (Quand tu liras cette lettre, 1953) ou d'avoir revu récemment (Le silence de la mer, 1947) les œuvres qui, avec celle-ci, constituent la première manière du cinéaste, il m'est difficile de faire la part des choses. Dans ce travail à deux, il est en effet plus aisé de repérer les éléments personnels venant du scénariste-adaptateur de son propre roman, Jean Cocteau, que ceux apportés par le réalisateur-producteur, Jean-Pierre Melville, et cela jusque dans le traitement de l'image.

Cette tragique histoire d'un couple frère-sœur dégage un romantisme adolescent vénéneux et fait preuve, à de nombreuses occasions, d'une étonnante cruauté. L'inceste y est absolu mais, bien que le film soit éminemment physique, il ne passe jamais par la sexualité. Il ne faut pas y voir ici de la pudibonderie mais une volonté délibérée des auteurs de se placer sur un autre plan. Il s'agit de tendre vers la folie, via la claustration, le repli.

Quittant peu leur chambre commune sous le toit de leur mère mourante, le frère et la sœur auront rapidement, après avoir changé de territoire, l'idée de la reconstituer à l'identique. Cet éternel retour du décor n'est que l'un des nombreux signes d'irréalité qui déstabilisent, avec bonheur, ce récit. Comme il est dit, Elisabeth accepte les "miracles" sans s'interroger (entre autres ceux d'ordre financier permettant au couple de maintenir leur train de vie), mais c'est tout le monde s'agitant autour de ces deux enfants terribles qui semble hors de la réalité (ou de la normalité des comportements). Tous ceux qui gravitent autour de ce couple sont comme hypnotisés.

Dans ce huis-clos quasi-permanent (les escapades à l'extérieur sont rares, bien qu'importantes), le décalage créé a bien sûr quelque chose à voir avec le théâtre et, de manière très stimulante, cette parenté est tantôt assumée (la scénographie, les entrées et sorties, le très net et très surprenant écho s'entendant lors des échanges dans la "dernière chambre" du château, qui donne une texture sonore directe totalement inattendue...), tantôt dépassée (le découpage vif, les cadrages audacieux, les échelles de plans variables...), de sorte que l'on a l'impression de tirer tous les bénéfices des deux arts. Voilà du théâtre intégrant de beaux morceaux de cinéma.

Certains doivent énormément à Cocteau, en particulier ceux en appelant à l'illusion fantastique (tel ralenti inversé, tel décor en mouvement). Et dans ce film si original en comparaison des productions de l'époque, un autre lien existe, me semble-t-il, avec Orson Welles. Melville a en effet cherché à dynamiser visuellement ce récit en intérieurs en ayant recours à des contre-plongées accentuées, en chargeant ses cadres et en choisissant des angles de prises de vues improbables. Par ailleurs, nous pouvons voir Les enfants terribles en pensant précisément à Citizen Kane : la neige est là, Rosebud aussi, démultiplié (les trèsors conservés dans le tiroir), ainsi que Xanadu (la grande demeure où s'installe, dans la deuxième partie, la sœur puis, bientôt, son frère).

Mais de manière plus étonnante encore, et pour se diriger dans l'autre sens, le film semble annoncer, par plusieurs détails, la Nouvelle Vague (dont les principaux artisans seront globalement bienveillants avec Cocteau et, au moins pour un temps, avec Melville) : la musique de Vivaldi n'est pas toujours utilisée de façon synchrone (elle semble dire autre chose que ce que montre les images), une voix off (celle de Cocteau lui-même) commente ou prolonge de façon détachée et littéraire ce qui se joue sur l'écran, les registres familiers et soutenus alternent dans les dialogues, les comportements de la jeunesse provoquent, et les regards, en deux ou trois occasions, visent le spectateur directement à travers la caméra...

Certes, l'œuvre n'est pas sans défaut. Le jeu saccadé d'Edouard Dermit, interprétant Paul, gêne de temps à autre (celui de sa partenaire, Nicole Stéphane, est bien plus assuré et fluide) tandis que le texte récité par Cocteau est parfois redondant. Mais cela ne fait finalement qu'ajouter à l'étrangeté de la chose, qui est particulièrement forte et expressive.

Revoir à la suite L'armée des ombres, film souvent admiré au cours de plus jeunes années, c'est abandonner toute idée de surprise et voir apparaître plus facilement quelques scories qui, en ces autres temps, ne me sautaient pas alors aux yeux.

Il est vrai, cependant que la séquence centrale londonienne m'avait toujours laissé une impression bizarre. Aujourd'hui, il me semble qu'elle a tendance à déteindre quelque peu sur tout le film. Quand Melville montre ce rendez-vous de Gerbier et de son chef avec le Général De Gaulle, on ne sait trop s'il filme (dans l'ombre) la légende, s'il peint une image d'Epinal, s'il s'agenouille devant le Grand Homme. Cette poignée de secondes constituent un point extrême mais force est de constater que L'armée des ombres ne dévie jamais de l'imagerie orthodoxe de la Résistance française à l'occupant allemand. Peut-être que la légère gêne que procure cette fidélité sans faille au dogme serait moins palpable si la vision portait de façon plus serrée encore sur ce petit groupe de quatre ou cinq personnes s'activant avec Gerbier (la séquence du barbier, joué par Serge Reggiani, est marquante mais n'apporte pas de contrepoids). Dans L'armée des ombres, la Résistance est une entité très homogène... Enfin, la rareté et la gravité des dialogues font que ceux-ci pèsent lourd, au risque de dériver vers la sentence ou le mot d'auteur (comme par exemple dans le dialogue entre Gerbier et "Le Masque" à la fin de la séquence de l'exécution, toujours aussi éprouvante, du traître).

Ainsi, oui, l'ensemble est un peu trop raide. Mais il garde tout de même de sa force. Frappe toujours la photographie de Pierre Lhomme, qui donne l'impression de regarder un film sans couleurs (seuls le gris, le bleu foncé, le brun...), un film nocturne, un film qui enserre. Image et son se rejoignent dans le même dessein : dire l'oppression. Silences et bruits infernaux alternent, aussi menaçants les uns que les autres. Le moteur de l'avion ou du camion, le tic-tac de l'horloge, agressent comme la mitrailleuse, la gestion particulière du temps long par Melville accentuant l'effet.

Les affreux hasards de la guerre sont prétextes à quelques trouvailles scénaristiques plus ou moins habiles. Glaçantes à la première vision, elles semblent plutôt, ensuite, participer à "l'alourdissement" général du film. Mais après tout, au milieu de toute cette gravité, une certaine malice peut être décelable : la rencontre avec De Gaulle est collée à la projection d'Autant en emporte le vent dans un cinéma de Londres, illustrée par une image au lyrisme appuyé, et plus loin, Gerbier, aux portes de la mort, croit-on, repense à quelques bribes de son existence, occasion pour le cinéaste d'insérer de brefs plans en flash-back et de faire passer pour tel un qui ne l'est nullement (des mains tenant un livre de Luc Jardie, le patron, une image qui n'est pas en retard mais en avance...).

Inutile de revenir sur la science de l'espace de Melville (l'espace qui, épuré, est aussi, chez le cinéaste, du temps qui s'écoule), sauf à dire que c'est cela, en grande partie, qui rend les morceaux de bravoure inoubliables. Mieux vaut terminer sur une dimension particulière du film, qui nous place un peu en-deça, émotionnellement parlant, mais qui est précieuse : l'idée que l'Histoire elle-même ne peut pas tout mettre à jour, qu'il existe aussi des sacrifices inutiles, que tant de choses restent pour toujours dans l'ombre, que tant d'actes sont à jamais inconnus.

 

enfantsterribles00.jpgarmeedesombres00.jpgLES ENFANTS TERRIBLES

L'ARMÉE DES OMBRES

de Jean-Pierre Melville

(France, France - Italie / 100 mn, 145 mn / 1950, 1969)

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15.07.2011

Pater

cavalier,france,2010s

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Dans Pater, Alain Cavalier propose à Vincent Lindon de réaliser un film dans lequel ils joueraient respectivement le Président de la République et le nouveau Premier Ministre. La fiction se met en marche, avec comme fil directeur l'établissement d'une loi imposant à toutes les entreprises françaises de ne pas dépasser un certain écart entre les plus faibles et les plus hauts salaires.

Cette fable est racontée dans le style maintenant habituel d'Alain Cavalier qui utilise ses petites caméras, travaille sans équipe technique et tourne dans les propres maisons et appartements de ses "acteurs". Naturellement, à l'intérieur de ce récit s'insèrent des intermèdes plus purement documentaires, sans qu'aucun bouleversement esthétique ne les signalent à l'attention.

Ce film est donc politique, mais là n'est pas, selon moi, l'essentiel. Ce n'est pas en tout cas la raison principale de mon attachement. Certes, la blague est plus fine qu'il n'y paraît car les scénarios imaginés ont leur pertinence (le refus par le peuple d'une loi objectivement "bonne") et le stratagème final, au moment de l'élection présidentielle, nourrit habilement le thème de la filiation et de la trahison possible du père, mais il manque peut-être des noms de partis et d'hommes politiques pour échapper à la théorie et produire un discours plus offensif.

Toutefois, la question de la différence entre les revenus résonne très fortement et, ce qui rend le film plus passionnant encore, le rapport de chacun à l'argent est plus ou moins directement mais régulièrement éclairé. Ainsi, à côté de propos intéressants mais parfois vagues et généralistes, l'attention se porte sur l'économie même du film en train de se faire et sur les positions personnelles du cinéaste et de l'acteur. Il y a là la recherche d'une transparence, recherche qui s'accorde avec la simplicité du cinéma de Cavalier.

Ce qui épate, c'est donc, notamment, l'honnêteté de Lindon, à tous points de vue (sur la morale, l'engagement, la notoriété, l'argent...). Paradoxalement, ce film qui semble constamment "tricher" s'ouvre à nous avec une franchise incomparable. On pourrait croire qu'il propose au spectateur un jeu autour du vrai et du faux. Et effectivement, on peut essayer de déterminer le niveau de réalité de chaque séquence puisque le personnage et la personne réelle sont parfois clairement distinguées, puisque tel moment est fort parce qu'il est vrai et tel autre est remarquable parce que bien réfléchi. Mais cet exercice me semble totalement vain. Qui nous dit que cette discussion sur le vif n'est pas jouée ? Que cette scène bien calée n'est pas entièrement improvisée ? En fait, réalité et fiction coexistent à chaque instant. Devant la caméra de Cavalier, cela devient une même chose et cela fait, à mon sens, le grand intérêt de Pater. D'autres lui sont attachés. Le rapport qui s'établit entre le Président et son protégé redouble clairement celui existant entre le metteur en scène et son interprète, en particulier dans les indications, la direction données, et Pater est également un beau portrait d'acteur.

Beaucoup ont loué ce film pour sa nature "d'ovni" et je ne nierai absolument pas sa singularité. Mon tempérament étant ce qu'il est, j'ai tout de même cherché à le rapprocher de quelque chose et plutôt qu'à certains vrais-faux documentaires plus ou moins récents, j'ai étrangement pensé aux films iraniens de Kiarostami et Makhmalbaf, Close up (1990) et Salaam Cinema (1994). 

 

cavalier,france,2010sPATER

d'Alain Cavalier

(France / 105 mn / 2011) 

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14.07.2011

Cahiers du Cinéma vs Positif (2001)

Suite du flashback 

 

cahiers du cinéma,positifcahiers du cinéma,positif2001 : Les Cahiers du Cinéma fêtent leurs 50 ans (un numéro spécial propose notamment des témoignages de Bernardo Bertolucci, Youssef Chahine et Arnaud Desplechin) et accueillent dans leur rédaction Charlotte Garson, Jean-Philippe Tessé et Stéphane Delorme. Ils enquêtent sur la "Maison du Cinéma", sur la mondialisation (auprès de 50 cinéastes), sur la production et sur la restauration des films, ils défendent Loft Story et ils rencontrent Maggie Cheung, Charlotte Rampling, Jean-Christophe Averty, Jacques Derrida, Renato Berta, Sean Penn, René Vautier et Pierre Clément. Des hommages à Johan van der Keuken et Gérard Blain voisinent avec des textes sur Mikio Naruse, Raoul Walsh et George A. Romero, sur la restauration des Bonnes femmes de Claude Chabrol, sur Roberto Rossellini et la télévision, sur le cinéma et la guerre,  sur le cinéma indépendant new-yorkais des années 60 et sur Hitchcock et la peinture. Au fil des mois, les "événements" ne sont pas toujours liés à des films ou des cinéastes, même si l'on peut trouver dans les premières pages des entretiens avec Pascal Thomas (Mercredi, folle journée !), Philippe Faucon (Samia), Nanni Moretti (La chambre du fils), Jean-Luc Godard (Eloge de l'amour), Eric Rohmer, André Téchiné (Loin), Claude Lanzmann (Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures), Nobuhiro Suwa (H story), Philippe Garrel (Sauvage innocence), Francis Ford Coppola, Youssef Chahine (Silence... on tourne) et John Carpenter (Ghosts of Mars) ou une analyse croisée de Mulholland Drive et Millenium mambo (Hou Hsiao-hsien). Pour avoir une vision globale des goûts, il faut aller voir quels films ouvrent le "Cahier critique" de chaque numéro. Soit : Parole et utopie (Manoel de Oliveira), Après la réconciliation (Anne-Marie Miéville), Sous le sable, Seul au monde (Robert Zemeckis), Le pacte des loups (Christophe Gans), Toutes les nuits (Eugène Green), Profils paysans (Raymond Depardon), Kaïro (Kiyoshi Kurosawa), La traversée (Sébastien Lifshitz), Betelnut beauty (Lin Cheng-sheng) Liberté-Oléron (Bruno Podalydès), Trouble every day (Claire Denis), Shrek (Andrew Adamson et Vicky Jenson), Operai, contadini (Jean-Marie Straub et Danièle Huillet), La pianiste (Michael Haneke), Va savoir (Jacques Rivette), Highway (Sergueï Dvortsevoy), Ce vieux rêve qui bouge (Alain Guiraudie), Le souffle (Damien Odoul), Tosca (Benoît Jacquot), 17 rue bleue (Chad Chenouga), Time and tide (Tsui Hark), Christmas (Abel Ferrara)...
... ainsi que plusieurs films mis également à l'honneur par Positif, entretiens à l'appui : La ville est tranquille, Le cercle, Traffic, Les démons à ma porte (Jiang Wen), Intimité, Roberto Succo, Mundo grua (Pablo Trapero), The tailor of Panama, Je rentre à la maison (Manoel de Oliveira), Platform (Jia Zhangke), Et là-bas, quelle heure est-il ? (Tsai Ming-liang), Dans la chambre de Vanda (Pedro Costa), L'emploi du temps (Laurent Cantet), De l'eau tiède sous un pont rouge.
Positif, qui publie de même des entretiens avec Moretti, Coppola, Hou Hsiao-hsien et Lynch et qui revient sur Walsh et Hitchcock, se distingue de sa concurrente par la place laissée à La jeune maîtresse (Chen Kaige), De l'histoire ancienne (Orso Miret), A ma sœur ! (Catherine Breillat), Nuages de mai (Nuri Bilge Ceylan), Quills (Philip Kaufman), Mes voisins les Yamada (Isao Takahata), Uttara (Buddhadeb Dasgupta), Carrément à l'ouest (Jacques Doillon), The mission (Johnnie To), La chambre des officiers (François Dupeyron), Betty Fisher et autres histoires (Claude Miller), The barber (Joel et Ethan Coen) et Le sortilège du scorpion de jade (Woody Allen). Il y est également question des inédits et des inachevés d'Orson Welles, du cinéma fantastique contemporain, de L'homme d'Aran de Robert Flaherty, de Solaris d'Andreï Tarkovski, d'Edgar G. Ulmer, de Jack Arnold, de William Wyler, de Max Ophuls américain, d'Hiroshi Teshigahara, de Louis Feuillade, de Dusan Makavejev, d'Im Kwon-taek, du cinéma soviétique (de Boris Barnet à Sergueï Paradjanov), du documentaire (entretiens avec Alain Cavalier et Denis Gheerbrant), des producteurs, du nouveau cinéma argentin et du livre de cinéma. Quant au numéro d'été, il s'agit d'un spécial Claude Sautet.

 

Janvier : Maggie Cheung (Cahiers du Cinéma n°553) /vs/ La ville est tranquille (Robert Guédiguian, Positif n°479)

Février : Charlotte Rampling (Sous le sable, François Ozon, C554) /vs/ Le cercle (Jafar Panahi, P480)

Mars : Raoul Walsh (C555) /vs/ Traffic (Steven Soderbergh, P481)

Avril : 50 ans (C556) /vs/ Intimité (Patrice Chéreau, P482)

Mai : Jeanne Balibar (C557) /vs/ Roberto Succo (Cédric Kahn, P483)

Juin : Apocalypse now redux (Francis Ford Coppola, C558) /vs/ The tailor of Panama (John Boorman, P484)

Eté : L'Anglaise et le Duc (Eric Rohmer, C559) /vs/ Claude Sautet (P485-486)

Septembre : Sean Penn (C560) /vs/ The mission (Johnnie To, P487)

Octobre : World Trade Center, 11 septembre 2001 (C561) /vs/ La chambre des officiers (François Dupeyron, P488)

Novembre : Mulholland Drive (David Lynch, C562) /vs/ The barber (Joel et Ethan Coen, P489)

Décembre : Youssef Chahine (C563) /vs/ De l'eau tiède sous un pont rouge (Shohei Imamura, P490) 

 

cahiers du cinéma,positifcahiers du cinéma,positifQuitte à choisir : Cette formule des Cahiers ne facilite décidément pas les choses. Oui, j'aime bien Maggie Cheung, Charlotte Rampling, Jeanne Balibar et Sean Penn. Mais que dire de plus ? Que je n'ai pas été véritablement bouleversé par la Révolution Rohmer ? En face, ne pas consacrer de couverture à Mulholland Drive pourrait valoir une pénalité si d'une part l'erreur n'avait pas été réparée quelques mois plus tard et surtout si le reste n'avait pas été au niveau. Or je vois dans cette liste les meilleurs Panahi, Chéreau, Kahn, Johnnie To, accompagnés par d'excellents Guédiguian, Soderbergh, Boorman, Coen, Imamura (du coup, "l'estimable" Dupeyron jure quelque peu). Allez, pour 2001 : Avantage Positif.

 

A suivre...

Sources : Calindex & Cahiers du Cinéma

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Panoptique, onzième session

Fête nationale oblige, Pater se devait de trôner au sommet. Pour le reste, consultez le

Panoptique du mois de juin, qui se dévoile en cliquant sur le logo :

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11.07.2011

Batman begins

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Bon, évidemment, je n'en attendais pas monts et merveilles mais j'espérais au moins ne pas trouver ça plus mauvais encore que The dark knight. Et bien si, ça l'est ! Le deuxième volet Nolanien des aventures de Batman marque en fait un progrès, c'est dire à quel niveau on se place... Si les maigres qualités de l'épisode suivant sont absentes de ce Batman begins liminaire, les défauts les plus criants y sont en revanche déjà aisément repérables. Décidément, ce cinéma ne semble avoir à offrir à notre regard que ses boursouflures et son sérieux déséspérant.

Il est fort possible de réaliser un grand film sans humour ni distance, mais cela implique que l'on ne se cantonne pas à glisser sur la surface des choses. Christopher Nolan, prenant en main le destin cinématographique de l'homme-chauve-souris, s'en tient à un premier degré désarmant. Comme si personne ne savait maintenant que notre héros est l'un des plus complexes, des plus torturés et des plus troubles qui soient, le cinéaste écrit à nouveau sa légende noire en s'appliquant à illustrer consciencieusement toute une série de thématiques "adultes" : la dualité, l'ambivalence, la différence entre justice et vengeance, les réponses à donner face à l'anarchie et la violence. Dans un style pompeux, surchargé de dialogues lourds comme le plomb, l'univers de Batman est tiré vers le nôtre, l'auteur espérant que cette approche plus réaliste passe pour un fantastique geste politique.

La première partie s'éloigne trop du contexte de Gotham City et s'abîme trop dans les affres du film d'action standardisé (sur le terrain asiatique des ninjas) pour que la curiosité ne s'évanouisse pas aussitôt. Le parcours décrit confine à la stupidité, sous le coup des clichés sur la formation virile et des revirements du disciple face à son maître trop puissant pour être honnête. Parallèlement, la mise en scène et en récit du double traumatisme fondateur de Bruce Wayne, sa chute dans la grotte aux chauves-souris et l'assassinat de ses parents, n'est parcourue par aucune tension et ne donne accès à aucune véritable terreur enfantine.

Nolan échoue toujours à toucher juste, à aller au-delà du cliché, à craqueler son plan, à faire naître une émotion. Le final en apporte une nouvelle preuve. L'idée d'un déchaînement auto-destructeur de la population par le biais d'une résurgence soudaine des peurs les plus intimes de chacun était prometteuse mais en lieu et place de la galerie d'horreurs et d'hallucinations souhaitée nous n'avons droit qu'à quelques visages triturés numériquement et à des yeux phosphorescents. Rien ne prend jamais forme et d'une présence aussi singulière que celle de Cillian Murphy (le Dr Crane / l'épouvantail), Christopher Nolan ne fait strictement rien. Son film se noie au son d'une musique assommante, se gonfle jusqu'à atteindre 140 minutes au chronomètre, donne la plupart du temps une impression de confusion totale et impose à intervalles réguliers des morceaux de bravoure dans lesquels un plan sur deux est illisible.

Je suis donc quasiment certain que, malgré leur réputation peu flatteuse, il y a plus de choses à retenir des deux épisodes confiés à Joel Schumacher à la fin des années 90. Il faudrait que je vérifie un jour... De même, je vais devoir en passer par Inception avant, parti comme c'est, de tracer un trait définitif sur le nom de Christopher Nolan.

 

nolan,etats-unis,2000sBATMAN BEGINS

de Christopher Nolan

(Etats-Unis - Grande-Bretagne / 140 mn / 2005)

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08.07.2011

L'imaginarium du Docteur Parnassus

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Bien sûr, on ne peut pas dire que L'imaginarium du Docteur Parnassus soit une éclatante réussite. C'est même, si l'on veut, un ratage. On grimace devant certains choix esthétiques, on entend plusieurs rouages couiner, on s'ennuie parfois, et surtout on observe Terry Gilliam qui bataille ferme, dans l'incapacité de se rapprocher des mémorables Brazil et Munchausen. Mais ce ratage a quelque chose de touchant. Le cinéaste, dès les années 80, n'eut de cesse d'avancer péniblement contre des vents contraires et ici, une nouvelle fois, il fut servi, avec la mort en plein tournage de son acteur principal. Sans doute Gilliam sait-il jouer, par ailleurs, de cette image d'artiste à l'imagination fabuleuse bridée par les financiers et les évènements malchanceux, mais il est intéressant de voir comment cette friction transparaît maintenant assez clairement dans son cinéma (si tant est que cet opus soit représentatif de l'œuvre récente de Gilliam, car je ne connais ni Tideland, ni Les Frères Grimm).

Les scènes introductives montrent la mise en place laborieuse, décalée, incongrue, du petit cirque du Docteur Parnassus. Sa mini-troupe se déplace en roulotte, se pose et monte sa scène désuète et encombrée sur les parkings des night clubs londoniens, créant ainsi, par sa simple apparition dans le paysage, une trouée dans le présent, un saut en arrière dans le temps (et ce que ce spectacle propose est bien sûr plus étonnant encore : un saut dans les rêves de chacun). Cet écart donne tout son sel à la première partie.

La construction de l'ensemble étant particulièrement chaotique, nous sommes menés par la suite vers un long tunnel central moins inspiré (la rencontre du groupe avec le personnage de Heath Ledger) puis vers un dernier segment pas beaucoup plus enthousiasmant. Pour les séquences fantastiques qu'il ne put tourner avec lui, Gilliam a eu l'excellente idée de remplacer Ledger successivement par trois acteurs différents. Il faut dire cependant que notre intérêt, au fil du récit, suit à peu près la même courbe descendante que celle dessinée par ce défilé : on tombe en effet de Johnny Depp à Jude Law puis à Colin Farrell... En revanche, pour rester du côté de l'interprétation, on apprécie sur toute la durée, dans un rôle diabolique, un Tom Waits pas forcément indigne de Walter Huston chez Dieterle, cabotinage effréné compris.

A l'aise pour rendre l'agitation, réussissant plusieurs séquences de cohue, Gilliam fait toutefois, en quelques endroits, pencher dangereusement son véhicule à force de surcharge plastique. Il agglomère quantité d'éléments disparates : le numérique côtoie le trucage à la Méliès, l'imaginaire pur se déploie près des spectacles les plus basiques, archaïsme et modernité s'opposent constamment, le beau succède au laid. Cela ne fonctionne pas toujours, loin de là, et il ne reste parfois que l'imagerie. Ou le ressassement, comme avec ces variations autour d'anciens intermèdes monty-pythonesques à base de destructions soudaines, de policiers en bas résilles et de changements d'échelle. L'usage fréquent, au-delà du nécessaire et du raisonnable, de focales déformantes est plus intéressant. Un certain malaise naît de ces images, la surface, ailleurs un peu trop lisse, prend un étrange relief et la monstruosité n'est pas loin.

Terry Gilliam semble à nouveau nous chanter les louanges des raconteurs d'histoires. Le Docteur Parnassus, comme lui fait remarquer sa charmante fille, ne finit jamais les siennes. Ne pas les finir (ou qu'elles n'aient ni queue ni tête) est une chose mais les commencer n'importe quand et n'importe comment en est une autre. Et Gilliam, sur ce plan-là, n'est guère regardant...

Tout compte fait, la foi et la pugnacité du réalisateur de L'armée des douze singes me lui font pardonner bien des errements narratifs et des impasses esthétiques. Sans doute accentuée par le dédain exprimé depuis quelques années par nombre de commentateurs à son encontre, ma bienveillance, finalement, se rapproche de celle que j'ai pu assumer dans les premiers temps de ce blog à propos d'une autre gloire de la fin du siècle dernier, Emir Kusturica.

 

imaginarium00.jpgL'IMAGINARIUM DU DOCTEUR PARNASSUS (The imaginarium of Doctor Parnassus)

de Terry Gilliam

(Grande-Bretagne - Canada - France / 123 mn / 2009)

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